Poutine, chef du Kremlin

La guerre obsessionnelle de Vladimir Poutine en Ukraine

Le 6 octobre 2022, les chefs d’États européens se réunissaient à Prague afin d’analyser la situation européenne du point de vue économique et social, et surtout pour faire le point sur la guerre en Ukraine. D’un côté, les nouvelles semblent bonnes. L’armée ukrainienne aurait reconquis plus de 400 km 2 de terres prises par l’armée russe. De l’autre, Vladimir Poutine nous affirme que la situation militaire se stabilisera dans les semaines à venir. Ce qui ne l’empêche pas de menacer l’Occident d’une utilisation des armes atomiques. Pense-t-il jouer sur la peur de l’Occident, qui semble ne pas y croire, bien que l’on nous affirme qu’il ne plaisante pas ?

Quel monde Poutine veut-il ?

En juin 2021, Vladimir Poutine a livré, dans un texte de 5 000 mots, ses finalités et ses moyens. «Dans ce document, Poutine a insisté sur le fait que les Biélorusses, les Russes et les Ukrainiens sont tous des descendants des Rus, un peuple ancien qui a colonisé les terres entre la mer Noire et la mer Baltique. Il a affirmé qu’ils sont liés par un territoire et une langue communs et par la foi chrétienne orthodoxe. Dans sa version de l’histoire, l’Ukraine n’a jamais été souveraine, à l’exception de quelques intermèdes historiques lorsqu’elle a tenté – et échoué – de devenir un État indépendant1»

Pour l’Occident, l’argumentaire de Poutine est faible. Si tous les pays de langue anglaise devaient être un seul pays en raison de la langue, l’Angleterre, l’Irlande, et l’Écosse ne seraient qu’un seul pays, et les États-Unis pourraient vouloir les réunir à l’Amérique, puisqu’il s’agit d’une même langue et que l’Amérique en dérive. Mais il y a plus. Pour Poutine, l’Ukraine n’est qu’une colonie et non un pays souverain. Il l’a déclaré à George Bush lors d’un sommet à Bucarest en avril 2008. Ces déclarations «grossières» suffisent-elles à «ébranler» l’Occident ? Peut-être que Poutine le croit et qu’il considère que les Occidentaux sont des imbéciles, ou peut-être veut-il mieux cacher ses véritables raisons. Cependant, qu’il prenne modèle sur Pierre le Grand n’a rien d’impossible ! Mais cette projection dans l’Histoire coûte très cher aux deux pays ! Plus de 50 000 morts dans l’armée russe et combien du côté ukrainien ? 55 000 morts affirment les Ukrainiens et seulement 9 000 chez eux.


L’Ukraine est un pays complètement indépendant. L’invasion de l’Ukraine demeure donc une violation du droit international.


Cependant, cette insistance nationaliste se retourne contre Poutine. Cette négation d’une nationalité forte – Kiev est depuis des siècles la capitale de la Rus, mais la Rus de cette époque n’était pas la Russie d’aujourd’hui, et «capitale» de ces territoires, elle l’est bien avant Moscou ! Cependant, depuis 1991, depuis la liquidation de l’Union soviétique, opérée ou consentie par Gorbatchev, l’Ukraine est un pays complètement indépendant. L’invasion de l’Ukraine demeure donc une violation du droit international. C’est une attaque meurtrière gratuite, que rien ne justifie. L’Ukraine n’est en rien une menace pour la Fédération de la Russie. Alors que cherche Poutine ?

Les raisons de Poutine

Poutine tente de nous dire que l’invasion de l’Ukraine est pour la Russie un acte libérateur de l’invasion des «nazis». Qu’entend-il par ces mots ? Les Ukrainiens seraient des «nazis» parce qu’ils seraient des «nationalistes zélés». Cette justification a pris consistance dans une partie du peuple russe. Surtout dans cette classe moyenne, la plus nombreuse, que Poutine a particulièrement favorisée en élevant son niveau de vie, son économie, sa culture, à un niveau comparable à celui des principaux pays de l’Occident. La vie en Russie a beaucoup changé depuis Staline, principalement pour les habitants des villes. Les Moscovites et la majeure partie des Russes vivent à l’européenne, et même à l’américaine. Ils ont les mêmes facilités électroniques, des écrans de toutes sortes, et la liberté d’échange, mais pas celle de critiquer le régime. Pas non plus la totalité de la liberté religieuse. Jamais le patriarche Cyril ne pourrait dire publiquement ce que le pape François a affirmé le 29 septembre sur l’injustice grave de la guerre d’Ukraine. Il est loin d’être sûr que la presse russe puisse dire librement son opinion sur cette guerre déclarée par Poutine. Par ailleurs, la semi-mobilisation des réservistes a calmé la ferveur nationaliste. Faut-il vraiment envoyer nos «fils» mourir dans cette guerre dont on ne voit ni la cause ni la fin ? Poutine y a perdu des plumes, et peut-être plus que des plumes !

Le passé devient le présent d’aujourd’hui

Ce que veut Poutine, qui ne cesse de se nourrir de livres d’Histoire, c’est en quelque sorte apprivoiser le passé pour qu’il devienne le présent. Certes, Poutine a peur des revirements possibles des États supposément pro-russes, qui n’ont pas tous la «fidélité» de la Biélorussie, mais il a peur que des pays plus faibles, comme la Bosnie-Herzégovine, la Moldavie etc., sortent de leur «neutralité» pour s’agréger à l’Otan. Chaque pays, chaque nation de l’ancien Pacte de Varsovie qui cherche une alliance avec l’Otan – comme l’ont fait récemment la Finlande et la Norvège, la Moldavie, les petites démocraties des Balkans – devient pour Poutine une occasion de mépris. En réponse, il multiplie les manifestations de force : 10 000 soldats défilant au pas lors de la célébration de la Victoire, le 7 juillet dernier.


Ayant réussi à mettre au pas un certain nombre d’oligarques, Vladimir Poutine a permis à la Russie d’améliorer sa situation économique.


Certes, l’homme a des succès sur lesquels il s’appuie. Contrairement à Gorbatchev qui a raté la «création» d’une nouvelle Russie, Poutine a réalisé la sienne. L’économie de la Russie, bien qu’elle ait traversé une crise grave en 1998, crise causée par la multiplication des privatisations (qui sont allées dans la poche des hommes proches du gouvernement, les oligarques) a provoqué des difficultés de paiement sous le gouvernement douteux de Boris Eltsine. En 1999, Vladimir Poutine arrive au pouvoir, et son premier souci est de rembourser les dettes de l’URSS, dont la Fédération a hérité. Le 21 août 2006, la Russie annonçait avoir remboursé, par anticipation, l’intégralité de sa dette envers le Club de Paris. Ayant réussi à mettre au pas un certain nombre d’oligarques, Vladimir Poutine a permis à la Russie d’améliorer sa situation économique. Il a mis en place une structure économique basée sur le contrôle des principales entreprises énergétiques du pays, principalement celles des producteurs de gaz.

À l’échéance 2010, l’État russe pouvait contrôler directement ou indirectement 45 % à 50 % de l’industrie. Cela lui permit de s’éloigner considérablement du modèle néo-libéral qui domina de 1992 à 1998 et d’assurer à son peuple une vie économique et sociale semblable à celle des pays de l’Ouest. Cependant, il n’a pu combattre la corruption. La Russie «serait ainsi située, dans les classements internationaux, au même rang que certains pays africains dans le classement des niveaux de vie. Cela n’empêche pas de nombreuses arrestations spectaculaires, notamment en 2006 celles de plusieurs fonctionnaires de la Procurature générale haut placés mais corrompus, ou encore de hauts gradés du ministère des Situations extraordinaires (MTchS). Par contre, l’importance de l’économie informelle et de la mafia témoigne aussi de la faiblesse relative de l’État en Russie. La corruption comptait pour près de 30 % du PIB russe en 20092».

En 2013, la revue britannique The Economist signalait un ralentissement brutal de la croissance du PIB et une absence quasi intégrale de croissance d’investissements directs et de production industrielle. Récemment, Elvira Nabiullina, présidente de la Banque centrale de Russie, déclarait : «Le rythme de croissance économique est très lent, les entreprises ne voient pas encore de perspectives, les revenus de la population n’augmentent quasiment pas et les citoyens ressentent peu le fait que la stabilité réalisée leur ait donné une meilleure qualité de vie3».


Les sanctions imposées par l’Occident auront de sérieux effets sur la Russie de Poutine et conduiront le pays à de vraies difficultés économiques.


Dans cette perspective, les sanctions imposées par l’Occident auront de sérieux effets sur la Russie de Poutine et conduiront le pays à de vraies difficultés économiques. Poutine le sait très bien, et la population russe commence à le savoir et à le sentir. Une opinion politique se lève. Mais le maître du Kremlin pense toujours qu’il peut imposer ses choix. Cet état de choses ne le contraindra pas à cesser la guerre et ne le forcera pas à se mettre à la table des négociations. Il ira jusqu’au bout de sa volonté infernale : détruire l’Ukraine comme pays libre !

Les décisions de l’Otan

Le dernier sommet de l’Otan s’est terminé le 30 juin de cette année. L’une de ses décisions a été d’améliorer ses actions stratégiques en vue de rendre son rôle plus efficace dans le maintien de la paix et dans la défense des pays agresseurs, telle, nommément, la Russie. De quoi l’Ukraine a-telle besoin pour la guerre que lui livre chaque jour l’armée russe ? Jusqu’à maintenant, les États-Unis ont été un grand secours pour l’Ukraine. Le sommet qui vient de se terminer montre que ce que font les USA, il appartient à l’Otan de le faire. Le soutien des autres alliés a été mitigé. L’Allemagne a été retardée dans la livraison de systèmes de roquettes, les premières venant d’arriver, en juin 2022. La France n’a fourni qu’environ 160 millions de dollars. En revanche, des pays comme la Pologne, l’Estonie, la Lettonie ont engagé 0,84 %, 0,69 % et 0,32 % de leur PIB.

De façon réaliste, l’Otan s’attend à une guerre longue et dure en Ukraine. Car, malgré une petite décroissance économique, malgré un murmure de sa population contre la guerre en Ukraine, malgré un éveil des critiques contre Poutine, la Russie, surtout son Président, n’abandonnera pas. Poutine refusera les négociations jusqu’à la limite, à moins que des événements «miraculeux» ne l’éloignent du pouvoir. Réduire l’Ukraine en cendres, c’est ce qu’il veut, ce qu’il désire et ce qu’il s’apprête à faire. L’Otan doit le prendre en compte et s’apprêter à fournir à l’Ukraine des armes lourdes, notamment des systèmes de défense aérienne livrés plus rapidement et par davantage d’alliés. L’Otan devra suppléer à l’armement des pays de l’Est qui, dans un premier temps, ont fourni leur stock d’armes à l’Ukraine et qui se sont, ainsi, dépouillé de leurs réserves. Les pays de l’Otan ont la première obligation de former les soldats ukrainiens. L’Ukraine a besoin que 10 000 de ses soldats soient rapidement entraînés au maniement des armes nouvelles et sophistiquées que les pays membres de l’Otan peuvent lui envoyer. Le Royaume-Uni s’est engagé à les former. Car même si les pays de l’Otan ont pris soin des limites des frontières – ce que viole chaque jour la Russie – l’aide fournie implique déjà que l’alliance est impliquée dans la guerre même «sans bottes sur le terrain». Surtout après cette rencontre de juin dernier, l’Otan a la capacité opérationnelle et le mandat politique pour faire beaucoup plus, pour soutenir l’Ukraine. C’est ce que les pays membres ont approuvé dans l’énoncé de la nouvelle conception stratégique qu’ils ont adoptée pendant cette réunion de fin juin.

En fin de compte, l’Otan et ses pays membres doivent accepter et faire accepter que leur rôle dans la stratégie de défense, loin de s’alléger, deviendra de plus en plus lourd et de plus en plus long. Cela malgré les appels courageux du pape François et la prière des chrétiens qui ne devrait jamais cesser.


La volonté de puissance de Poutine est loin de la culture slave qui séduit un certain nombre de nos russophiles.


Nous revendiquons des jours heureux et des années de douceur et de joie, mais nous devons, bien au contraire, nous préparer à la lutte si nous voulons la paix ! Car une Russie dominée par Poutine est incapable d’obéir à la norme de l’Otan : le respect quasi sacro-saint de l’inviolabilité des frontières. Poutine n’a aucun respect pour l’Ukrainien – ce que partagent un certain nombre d’Européens – ni pour les frontières des pays de l’ex-URSS. Ce qui parle russe lui appartient ! Ce qui est de religion orthodoxe lui appartient aussi ! Il s’institue défenseur de l’ethnie slave et quasi-patriarche de l’orthodoxie ! Cela devrait nous ouvrir les yeux. La guerre que Poutine impose à l’Europe n’est pas une guerre économique : la Russie n’a pas besoin de l’Ukraine pour atteindre un niveau de vie convenable. Elle l’a, et elle l’a au même niveau que les autres pays de l’Europe. Elle n’a pas besoin de l’Ukraine pour assurer sa sécurité. Que veut donc Poutine ? Jouer en Europe le prétendu rôle des USA en Amérique. Mais Poutine n’est pas l’Oncle Sam. Sa volonté de puissance a un relent infernal. Elle est loin de la culture slave qui séduit un certain nombre de nos russophiles. Ira-t-elle jusqu’à utiliser l’arme nucléaire pour la satisfaire ? Ce n’est pas impossible, bien que ce ne soit pas probable !

Pour nous chrétiens, nous devons supplier le ciel qu’il nous éclaire et nous donne la force de voir ce qui est en jeu. Non la peur de l’orthodoxie, mais la fin d’un héritage chrétien qui, malgré ses ombres, reste encore ce qui a fait l’Europe.

Aline Lizotte

Photo : kremlin.ru


1 – Fiona Hill, Angela Stent, The World Putin wants (Le Monde que veut Poutine), Foreing Affairs, septembre-octobre 2022.

2 – Économie de la Russie (site internet).

3 – Sur www.cbr.ru (consulté le 4 septembre 2019).

 

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