Choix entre homicide et soins palliatifs

Erratum

Dans mon dernier article, intitulé «Elizabeth II, une reine magnanime», j’ai écrit : «Andrew et Edward se sont assagis», faisant allusion aux malheurs conjugaux de la sœur et des enfants de la Reine, Charles, Anne et Andrew. En fait, Edward n’a pas suivi la trace de ses aînés. Le Duc et la Duchesse de Sussex ont mené une vie conjugale qui paraît dénuée de toutes les difficultés qu’ont dû surmonter ses aînés. Que Son Altesse royale veuille bien excuser cette maladresse. – Aline Lizotte

 

La Conférence des évêques de France (CEF), par l’intermédiaire de son président, Mgr Éric de Moulins-Beaufort1, vient de prendre une position ferme et claire sur les questions concernant la bioéthique, principalement en ce qui touche à la fin de vie2. Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) se propose d’examiner deux questions : celle de la solidarité sociale envers les personnes malades et leur souffrance, et celle de l’autonomie de la personne. Derrière l’énoncé de ce programme de recherches se profilent certains courants de pensée. Faut-il reformuler les dispositions de la loi de 2016, qui était arrivée à un équilibre entre soins palliatifs et acharnement thérapeutique ? La question semble s’être déplacée. Il ne s’agirait plus de trouver un juste équilibre entre l’acharnement thérapeutique et le prolongement des soins palliatifs, mais entre l’autonomie de la personne et les soins palliatifs. Autrement dit, faut-il amender la loi de 2016 et autoriser l’assistance au suicide, même en l’absence de soins palliatifs ? Le respect de l’autonomie de la personne deviendrait alors le principe premier de l’autorisation du suicide assisté.

La lettre est ferme mais prudente, voire très prudente. Les évêques prennent toutes les précautions pour faire comprendre à la population qu’ils ne sont pas sourds ou indifférents aux grandes difficultés concernant la fin de vie et l’apparition de grandes souffrances auxquelles la médecine semble ne pas pouvoir répondre. Ces difficultés ne concernent pas seulement l’inéluctable acceptation de la mort, réalité que personne ne peut éliminer. Elles portent sur deux points très importants : la fin de la vie pour une part, et le consentement à vivre d’autre part. Ces deux points peuvent-il être traités uniquement dans les seules limites du vouloir et de la liberté des personnes ? Les évêques, à bon droit, prônent le développement des soins palliatifs et, pourrait-on ajouter, de tout autre soin. Les dernières statistiques montrent que trois Français sur cinq ne reçoivent pas les soins dont ils auraient besoin. Non pas que l’on manque de médicaments, mais on manque de professionnels de la santé (médecins, infirmiers et infirmières, aides-soignantes), de places dans les hôpitaux et de temps pour s’occuper des personnes malades.


Si l’on ne peut éviter la mort, peut-être pouvons-nous plutôt travailler à lui donner sa vraie dignité et sa vraie réalité.


Le rapport du CCNE expose d’une façon adéquate non seulement les souffrances physiques, mais aussi les angoisses psychologiques et sociales auxquelles fait face toute personne humaine lorsque, de façon soudaine, elle se trouve face à la mort. Les soins palliatifs ne sont pas les seuls à aider la personne à mourir. D’autres secours et d’autres aides sont nécessaires. D’autres valeurs sont en jeu. Cependant, en ce qui concerne les soins palliatifs, l’étude du CCNE montre aussi, en France, leur déploiement très inégal, leur importance et leurs limites. Est-ce un mal français : «On meurt mal en France» ? Certains courants «associatifs» de plus en plus répandus répondraient : puisqu’il en est ainsi, permettons à la personne et à son médecin de donner la mort. Peut-être est-ce mal poser la question. Si l’on ne peut éviter la mort, peut-être pouvons-nous plutôt travailler à lui donner sa vraie dignité et sa vraie réalité. Si les soins palliatifs permettent à la personne non d’éliminer la mort, mais d’entrer dans sa vérité, ne sont-ils pas le meilleur moyen de respecter la grandeur de la personne humaine et son autonomie plutôt que de l’inciter à être l’auteur de sa propre mort ?

La différence entre le droit de vivre et le droit à la vie

Personne n’a formellement «le droit à la vie». La vie n’est pas un droit, c’est un «don». Et ce don dépend absolument du droit de Dieu d’être le Créateur de chaque personne humaine en tant qu’elle est une personne et non un légume ou un poulet. Lorsqu’un homme et une femme, dans les conditions personnelles qui sont les leurs, d’âge, de situation psychologique et morale, posent librement les actes qui permettent une fécondité, ils se mettent en situation de répondre au commandement divin tel que la Genèse le révèle : «Soyez féconds et multipliez-vous» (Gn 1, 28). Cette mise en situation ne dépend pas uniquement des «désirs» de cet homme et de cette femme, désirs qui ne sont jamais absolus. Elle dépend des dispositions individuelles du corps, du corps de l’homme et du corps de la femme. Tous les époux savent qu’il ne suffit pas de s’unir physiquement pour avoir un enfant ! Il faut que les actes corporels et personnels soient proportionnés à cette finalité voulue dans ces temps donnés.

Cependant, quelles que soient les dispositions des corps, l’homme et la femme qui s’unissent doivent accepter et consentir à la responsabilité de leurs actes. Ils doivent en accepter la fécondité et le devoir d’élever humainement – chrétiennement – le fruit de leurs actes. Consciemment ou dans une certaine inconscience3, ils coopèrent au plan divin du Créateur. Ils consentent à ce que le fruit de leurs entrailles, quelle que soit l’étape de son développement – qu’il soit au stade fœtal ou au stade de sénilité avancé – soit le sujet d’un droit absolu, celui de vivre. Et ce droit de vivre ne dépend ni des parents, ni de la société, ni même de la personne individuelle. Il dépend uniquement de l’acte par lequel cet homme et cette femme deviennent, dès l’instant où le Créateur agit, sujet d’un droit inaliénable à la participation plénière de l’Être et du Bien.

L’action politique quant au droit de vivre

Face à la vie, nous ne sommes pas dans une réalité uniquement humaine, comme lorsque nous avons le choix du souper du soir ou de la douche du matin. Nous faisons face à la dimension de ce sacré qui différencie une société humaine d’un essaim d’abeilles ou d’un troupeau de vaches. Nos dirigeants politiques, sous prétexte de répondre aux désirs humains (trop humains), s’ingénient à construire des sociétés dans lesquelles, par le contrôle du nombre, ils tentent de contrôler la société. Quelquefois, ils se trompent et cherchent – difficilement – à revenir en arrière. C’est le cas des États-Unis où, malgré les options personnelles du Président Biden et malgré un combat acharné, une bonne partie des États refusent de considérer le droit à l’avortement comme un droit absolu et en limitent sérieusement l’extension. Pourquoi ? Parce qu’ils finissent par comprendre que l’avortement généralisé comme l’ont favorisé les gouvernements antérieurs a eu comme effet final une diminution de la population. On aurait peut-être dû y penser !


Les hommes politiques cherchent la gloire de leur puissance et cherchent à plaire et non à gouverner. Et cela n’est que trop vrai dans le domaine de la bioéthique.


À considérer la sexualité humaine comme un droit au plaisir, et presque uniquement sous cet angle, on en vient à perdre complètement de vue sa mission profonde : gouverner la terre, c’est-à-dire donner un sens de louange à Dieu dans tout le cosmos : «Les cieux proclament la gloire de Dieu, le firmament raconte l’ouvrage de ses mains. Accueille les paroles de ma bouche, le murmure de mon cœur ; qu’ils parviennent devant Toi, Seigneur, mon rocher, mon défenseur !» (Ps 18, 1.15). Pour remplir cette mission, il faut être plusieurs. L’Homme seul, malgré sa grandeur, ne peut remplir la mission de rendre toute la gloire à Dieu. Il faut la multitude des Hommes, tout comme la multitude des étoiles illumine l’ombre du ciel. Mais nos hommes politiques sont trop souvent attirés par leur propre gloire, qui empêche leur regard de se diriger vers une autre lumière. Ils cherchent la gloire de leur puissance et ne se rendent pas compte que cette gloire n’est que de l’étoupe qui brûle vite et ne laisse que des cendres. C’est pourquoi ils cherchent à plaire et non à gouverner. Et cela n’est que trop vrai dans le domaine de la bioéthique.

La malice du suicide assisté

Pour le moment, les combats pour ou contre l’avortement ont cessé, du moins dans les pays les plus occidentalisés et les plus riches. On est passé à la lutte pour le suicide assisté. On recherche la piqûre létale, celle qui va permettre de glisser doucement vers la mort, de telle sorte que l’on ne soit pas conscient de «partir». On le veut aussi pour ses proches, pour ceux qui prennent du temps à mourir, pour ces vieux dont la vie s’atténue et qui deviennent plus embarrassants avec leur besoin de tendresse et d’amour. On n’a plus le temps de s’en occuper, et on les «confie» à d’autres, qui donneront les soins palliatifs devenus une nécessité soit pour «hâter» la mort, soit pour aider à vivre, ce qui devrait être leur seule finalité.

Pourquoi aider ceux qui vont mourir à vivre ? Pourquoi ne pas précipiter leur fin ? Qui peut s’instituer «juge» de la valeur des derniers temps de la vie ? De ces dernières années, de ces derniers mois, de ces dernières heures, de ces derniers moments ? La mort n’est pas un anéantissement. Elle est un passage. Un passage peut-être douloureux, mais surtout un «transitus» qui débouche vers la lumière – espérons-le ! Certes, on veut vivre, vivre pleinement, former de nombreux projets, les réaliser, s’en nourrir, en jouir, se reposer et recommencer ! Mais l’horloge inexorable est là : les jours, les mois, les années s’accumulent ; les jeunes pousses grandissent et font comprendre qu’il faut laisser la place. Et la mort devient une réalité plus importante que la vie !


La mort n’est pas une chute dans le vide. Elle est une rencontre, une rencontre qui est promise dès les premiers instants de la vie.


On voit l’erreur de cette perspective. La mort n’est pas une chute dans le vide. Elle est une rencontre, une rencontre qui est promise dès les premiers instants de la vie. Une rencontre dont l’espoir devrait s’accentuer de jour en jour. Nous sommes créés et nous vivons pour cette rencontre. Mais cette rencontre ne dépend pas de nous, tout comme l’instant de la vie n’en dépend pas. Avant de répondre à l’invitation de l’amour, il faut vivre, et, pour vivre, il faut aimer ! Et pour aimer, il faut vivre !

Les derniers temps de la vie doivent être des temps où l’on prend plus de temps pour aimer. Mais qui peut décider que l’on a assez aimé ? Un autre que soi ? Soi-même ? Personne ! Qui a le droit d’enlever la vie à la personne qui a toujours le droit de vivre ? Qui en est maître ? Le suicide est une sorte d’homicide que l’on peut commettre envers soi-même. Le suicide assisté n’est pas un acte de compassion, c’est une aide à l’homicide. Nous devons accepter de vivre jusqu’au dernier instant, car il n’y a aucun temps, ni présent ni futur où nous serons dispensés d’aimer. Et celui qui se croirait dispensé d’aimer, il vaudrait mieux pour lui qu’il ne soit jamais né !

Aline Lizotte

Photo : Chinnapong / Shutterstock


2 – Le CCNE publiait le 25 juin dernier le communiqué de presse suivant : «Le Comité consultatif national d’éthique vient de décider de constituer un groupe de travail sur la fin de vie. Ce groupe est animé par trois membres du CCNE : Régis Aubry, Alain Claeys et Florence Gruat. Les différentes formes de la consultation nationale organisées par le CCNE lors des États généraux de la bioéthique en 2018 ont abouti au constat qu’en France on meurt mal et qu’il était nécessaire de progresser pour que l’offre de soins palliatifs et d’accompagnement de la fin de vie soit optimisée sur l’’ensemble du territoire. L’avis 129 du Comité publié à l’issue de cette consultation, dont l’objectif était de contribuer à la révision de la loi de bioéthique, a souligné quelques paradoxes. Par exemple, d’indéniables avancées techniques de la médecine pouvaient parfois engendrer des situations de survie qui n’étaient que souffrance, posant ainsi la question du sens de la vie à la fin de celle-ci. Si le CCNE est arrivé à la conclusion qu’il n’était pas nécessaire de modifier la loi existante sur la fin de vie (loi de 2016), il a néanmoins souligné l’impérieuse nécessité qu’elle soit mieux connue, mieux appliquée et qu’elle s’accompagne de moyens nouveaux capables d’aboutir à un vrai développement des soins palliatifs dans notre pays. Enfin, le CCNE incitait à la réalisation d’un travail d’investigation afin d’identifier les situations exceptionnelles dans lesquelles l’application de la loi de 2016 ne permettait pas de répondre. Le CCNE souhaite rouvrir la réflexion éthique dans ce domaine alors que plusieurs initiatives et prises de position alimentent le débat public. Le CCNE y apportera sa contribution en établissant un bilan de la situation de la fin de vie en France tant en termes d’appropriation que d’application de la loi actuelle et des lois précédentes. Il identifiera également les situations exceptionnelles, telles les maladies neurovégétatives à évolution lente, auxquelles le droit est confronté. Le CCNE veillera à recueillir toutes les opinions dans un souci d’objectivité et de respect d’une instruction de qualité. Les premiers éléments de la réflexion sur les enjeux éthiques de cette question complexe sont attendus pour la fin de l’année 2021.»

3 – Dans la mesure où l’un et l’autre ne savent pas que l’union corporelle est un acte porteur de la fécondité.

 

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