Elizabeth 2, reine magnanime

Lundi dernier, le 19 septembre, le cercueil de la Reine d’Angleterre descendait lentement depuis la chapelle Saint-Georges de Windsor vers la terre où elle va reposer. Il disparaissait au regard des derniers invités, des plus célèbres aux plus anonymes. Elizabeth II entrait dans son dernier repos, dans le monde de l’Hadès auraient dit les Grecs de l’Antiquité, dans le sein de Dieu dit la foi chrétienne. Son corps attendra le jour du dernier appel, le jour où le Seigneur Lui-même effacera toute larme de nos yeux. L’Éternité s’ouvrira à son corps réuni à son âme pour toujours. Toute sa personne entrera dans la joie de la contemplation du Dieu tout-puissant, ce Dieu qui nous aime beaucoup plus que nous L’aimons nous-même et que nous ne pouvons L’aimer. Que l’on soit la Reine d’Angleterre ou que l’on soit le dernier des pauvres qui passe une grande partie de sa journée à tendre la main pour recueillir quelques piécettes dans son escarcelle, notre destin final est le même. Le destin est le même, mais l’âme n’est pas la même. Et le destin de notre âme est plus important que notre destinée terrestre.

Le Royaume-Uni a su rendre un hommage émouvant à sa souveraine. Ce fut un geste grandiose de piété politique. La piété n’est pas la dévotion ; elle est cette forme de justice qui rend ce qu’elle peut à celui ou celle dont la vie a été un service de don de soi, un service dont nous sommes bien impuissants à évaluer le mérite. Oui, Elizabeth a eu une «vie de château» ; oui, elle n’a jamais connu la faim, l’angoisse du chômage, la pauvreté. Oui, on l’a servie ! Les pusillanimes et les médiocres critiqueront avec ironie l’hommage que le peuple anglais – et il n’est pas le seul – a rendu à sa Reine. Cela lui était dû. Et il y avait plus que le dû, il y avait l’amour !


Ce qu’ont loué en Elizabeth les Anglais, les Écossais, les Irlandais, c’est une vertu rare et combien noble, la magnanimité.


Quel a été le plus grand don fait par Elizabeth à son peuple ? Ce ne fut pas la prudence politique : elle n’a jamais gouverné. En raison de sa prudence politique, Winston Churchill a été honoré par des funérailles d’État, funérailles exigées par la jeune Reine. C’était juste ! Ce qu’ont loué en Elizabeth les Anglais, les Écossais, les Irlandais, ce à quoi se sont unis les peuples d’Europe et des Amériques, de l’Asie et de l’Afrique, c’est une vertu rare et combien noble, la magnanimité. Elizabeth II a été une femme, une reine magnanime. Mais qu’est-ce que la magnanimité ?

La magnanimité, vertu des véritables «grands» de ce monde

Dans son Éthique à Nicomaque, Aristote écrit longuement sur la magnanimité1. Son texte est déconcertant tellement il nous dépasse, et surtout par le fait qu’il décrit une vertu dont nous avons presque totalement perdu le sens. Combien d’hommes politiques pouvons-nous qualifier de «magnanimes» ? Je ne me risquerai pas à donner des noms. Citons tout de même Louis IX, assurément, et aussi Henri II de Germanie. Mais ce sont des hommes politiques, et le politique ne fait jamais l’objet de l’unanimité !

Trêve d’hésitation ! Je considère que la plus grande vertu qu’a pratiquée Elizabeth II est la magnanimité, tout au long de ses plus de soixante-dix années de règne. Énumérons, en les expliquant, les caractéristiques de la magnanimité, et voyons pourquoi on peut les appliquer à la défunte Reine.

La magnanimité se rapporte à de grandes choses… Régner est toujours une grande chose, car régner, ce n’est pas exercer un pouvoir, c’est accomplir un service. Mais le fait de régner s’accompagne habituellement d’un pouvoir, et le pouvoir est souvent plus attractif que le règne. Sauf qu’Elizabeth, comme son père Georges VI, a accepté en des temps difficiles de régner sans avoir le pouvoir, alors que son frère Édouard VIII avait refusé ce qui est la tâche de la famille royale, et principalement celle du souverain : un règne privé de pouvoir.

Régner sans pouvoir est probablement le plus grand des services. C’est recevoir et accepter l’honneur sans, semble-t-il, fournir le travail qui le mérite. La reine (ou le roi) ne fait pas les budgets, elle (il) ne règle pas les conflits de toute sorte, ni ne préside à leur solution, elle (il) n’intervient pas dans la conception et l’application des lois, elle (il) ne gère pas l’armée, etc. Elle (il) signe les décisions du gouvernement et, si son expérience lui permet de donner un conseil, c’est dans le grand secret d’une conversation privée. Elizabeth a accepté jusqu’au bout ce service, qui était plus qu’un devoir, et cela pendant 70 ans, 7 mois et 2 jours. Un service qui comportait le plus grand des honneurs et qui était le plus dépourvu de pouvoir. Elle était le signe vivant, incarné, quasi immuable, de l’unité du pays et de son destin. En son être personnel, tous les pays membres du Commonwealth se reconnaissaient comme participants d’une même unité, d’une même culture politique, d’un même destin, au-delà de leur pouvoir propre : politique, économique, social. Ce n’était pas une Société des Nations (ONU), un traité d’actions convergentes (OTAN), mais c’était – et c’est encore cela, quoique de façon moins étendue – la reconnaissance d’un «bien commun» sans le pouvoir de l’accomplir, mais non sans la responsabilité d’en être l’incarnation réelle, vivante et efficace.

L’homme magnanime serait-il un orgueilleux ?


L’homme magnanime est celui qui aime les grandes choses, non pour le pouvoir et l’honneur qu’elles comportent, mais parce qu’elles sont bonnes et grandes.


La magnanimité est le désir d’une grande chose, et celui ou celle qui l’accepte doit reconnaître qu’il est «digne» de cette grande chose. Mais reconnaître que l’on accepte d’accomplir une grande chose et reconnaître que l’on est digne de l’accomplir, cela ne serait-il pas un acte d’orgueil ? Ne doit-on pas toujours se penser incapable d’accomplir de «grandes choses», se croire même indigne d’en recevoir la charge et la responsabilité ? « L’homme, dit Aristote, qui s’estime lui-même comme n’étant digne que de petites choses et qui s’estime digne d’elles est un homme modeste, mais non un homme magnanime2 ». Au contraire, l’homme magnanime est celui qui aime les grandes choses, non pour le pouvoir et l’honneur qu’elles comportent, mais parce qu’elles sont bonnes et grandes. Celui-là est un homme magnanime.

Saint Paul aimait une grande chose : l’évangélisation des peuples, la plus grande chose au monde, et il la désirait d’un amour brûlant. Il se sentait digne de l’aimer et de la mener à bien. Celui qui aime les petites choses et qui les accomplit du mieux qu’il peut est un homme modeste, dit Aristote. La modestie est une vertu. Mais l’homme ou la femme qui, en raison de ce qu’il est, ne se complaît que dans la poursuite de petites choses et déteste les grandes n’est aucunement vertueux. C’est un pusillanime, un peureux, un médiocre. Et il se complaît dans sa médiocrité.

Pour Elizabeth, ce fut tout le contraire. Elle aimait son pays, elle aimait sa tâche, non pour le pouvoir qu’elle comportait, mais parce que c’était le Bien commun de son pays, et qu’elle aimait ce bien au-delà de son confort et de ses peurs. C’était une femme magnanime ! D’autant plus que ce grand bien qu’elle aimait et qu’elle acceptait de servir, elle avait les moyens de le servir ; elle en était digne. Car celui qui aime les «grandeurs», les «responsabilités», parce que cela le met en évidence et qui ne s’aperçoit pas de ses insuffisances, celui-là n’est pas magnanime. C’est un vaniteux3 ! Il aime le vide. Et souvent, il échoue en faisant beaucoup de mal…

La personne qui aime le bien en tant que tel, qui le poursuit en tant que bien et cherche à l’obtenir en tant que bien, celui-là est digne de «mérite», c’est-à-dire qu’il est «digne» des honneurs qu’on doit lui rendre. Rendre un honneur, ce n’est pas donner une médaille ; celle-ci n’est qu’un signe. C’est reconnaître la valeur du don que la personne fait d’elle-même par rapport au bien qu’elle aime et poursuit. Or cette valeur ne s’apprécie pas par rapport à l’abondance des biens extérieurs (richesses, attentions, compliments, voire flatterie, révérences, etc.), mais par rapport à la réalité du bien poursuivi. Plus la personne poursuit un grand bien, plus la personne est digne de mérite, bien que, souvent, ce ne soit pas ce qu’on lui donne.

À cet endroit, Aristote, écrit quelque chose d’étonnant : «Or le mérite se dit par relation avec les biens extérieurs, et le plus grand de tous ces biens, nous pouvons l’assurer, est celui que nous offrons en hommage aux dieux, que les personnes élevées en dignité convoitent avec le plus d’ardeur et qui est une récompense accordée avec le plus d’ardeur, une récompense accordée aux actions les plus nobles4». Selon son habitude, Aristote met bien une relation dans l’ordre des biens désirés : le plus grand bien, dit-il, c’est l’hommage rendu aux dieux. Traduisons dans notre langage : servir Dieu est le plus grand des biens et le plus grand des honneurs. C’est aussi le plus grand bien qui définit la dignité de la personne. Celui qui ne sert pas les dieux, qui les méprise, qui considère comme inférieur de les honorer, celui-là n’a rien de magnanime. C’est, dans le langage d’Aristote, un être digne de mépris !


Elizabeth a dit que ce qui l’avait soutenue, en tout premier lieu, c’était sa foi chrétienne. C’était un hommage rendu à Dieu, car c’est Lui qui donne la foi !


Le cardinal Vincent Nichols5, le primat de l’Église catholique d’Angleterre, a déclaré que la foi chrétienne avait soutenu la longue responsabilité du règne d’Elizabeth II, et que c’était cela qui la glorifiait le plus. La Constitution britannique dit que le monarque accepte le rôle de Défenseur de la Foi. Bien que, pour nous, ce titre s’adresse plus au pape qu’au roi, il demeure, dans la théologie anglicane, la tâche première du chef de l’État. Quel est l’homme politique qui accepterait un tel devoir, au risque d’être pris pour un ennemi des «droits de l’homme» ? Elizabeth a dit que ce qui l’avait soutenue, en tout premier lieu, c’était sa foi chrétienne. C’était un hommage rendu à Dieu, car c’est Lui qui donne la foi ! Et c’était l’hommage de la Reine, et non celle d’une femme quelconque.

Aristote n’en finit plus de décrire l’homme (la femme) magnanime. Il écrit que «l’homme magnanime ne saurait être qu’un homme parfait6». Dans le langage d’Aristote, l’homme parfait, le seul qui soit digne du bonheur, est l’homme vertueux, puisqu’il définit le bonheur comme l’opération selon la vertu. Et la vertu qu’il doit pratiquer de façon privilégiée, c’est la justice. La magnanimité, dit le Stagyrite, est la grandeur d’âme, et la grandeur d’âme consiste à pratiquer ce qui est «grand en chaque vertu». C’est pourquoi il ajoute qu’il doit s’abstenir de tout acte honteux. Pratiquer la tempérance ne signifie pas seulement ne pas s’enivrer en public, mais surtout ne pas laisser l’intempérance de la sensualité déshonorer la vie publique.

On pourrait dire que, si Elizabeth et Philippe ont donné le témoignage d’un vie conjugale exempte de déshonneur, ce ne fut le cas ni pour sa sœur Margaret, ni même pour ses enfants. La cascade des divorces dans la famille royale a été à un moment source de critiques de la part du peuple. Mais cela n’a pas conduit la Reine à rejeter sa sœur, ni chacun de ses enfants. Au contraire, elle les a aidés à passer au travers de ces grandes difficultés, tout en essayant de les rendre conscients du témoignage d’une certaine vertu dans le choix d’une vie brisée dont les conséquences auraient pu être pires. Son fils aîné Charles, devenu Charles III, a épousé la femme qu’il aimait et qui devient la Reine consort. Margaret est morte ; Andrew et Edward se sont assagis. William et Kate seront, après Charles III, les futurs souverains. Chacun a tenté de trouver la vie «vertueuse» qu’il pouvait vivre conformément à sa personne et à ses obligations dynastiques. Dans quelle mesure Elizabeth s’en est-elle occupée ? La vie vertueuse, surtout quand elle regarde un autre que soi, exige beaucoup de «patience». Sans considérer que ces malheurs conjugaux ne l’intéressaient pas, la Reine a porté la patience à un très haut degré.

Et, sans en finir avec ce qu’Aristote enseigne sur la magnanimité, mais pour ne pas abuser de la patience de notre lecteur, disons encore que le Philosophe écrit que c’est surtout en ce qui touche l’honneur et le déshonneur que l’homme magnanime se révèle. La joie, dit-il, de l’homme (la femme) magnanime est celle que lui apporte le témoignage de ceux qu’il sert, plus que le fait d’être servi lui-même. Ce ne sont ni les flatteries, ni les témoignages de la reconnaissance pour les bienfaits reçus, ni les acclamations, mais le fait que ceux qu’il sert deviennent eux-mêmes des hommes et des femmes accomplis. L’homme magnanime n’est pas celui qui aime être servi, mais celui qui aime servir, car servir est la récompense de sa supériorité. Plus il est grand par son excellence, plus il doit aimer servir. Quelle est cette femme qui, à vingt-cinq ans, devient Reine et sait que sa personne, ses désirs, ses chagrins, son travail, ses enfants ne seront plus complètement à elle, que l’intimité de sa vie sera cruellement entamée, qu’elle sera sous les yeux de tout un peuple, de plusieurs peuples, qu’elle devra parcourir l’univers, rencontrer des centaines de chefs d’État, être présente, sans manifester ses choix, à quinze chefs de gouvernement différents ?

Elle a eu un mari qui l’a aidée dans sa tâche. Elle n’a pu supporter longuement son absence. L’amour qui les a unis a été le gage de leur magnanimité. Ils ont aimé des grandes choses et fait de très grandes choses. Qu’ils en soient remerciés, et que Dieu soit loué !

Aline Lizotte

 


1Aristote, Éthique à Nicomaque, L. IV, 7-9 (1123 a 33 – 1125 a 35).

2Ibid., 1123 b 6.

3Ibid., 1123 b 8-9.

4Ibid., 1123 b 15-20.

5 – Voir Vatican News, le 8 septembre 2022.

6Ibid., 1123 b 26.

 

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