Palais de la Congrégation pour la doctrine de la foi

Réflexions sur le pouvoir d’Ordre et le pouvoir de juridiction

La rentrée de la Smart Reading Press se fera toujours après le 14 septembre, selon une très ancienne tradition universitaire de l’époque médiévale. Ce premier article de la SRP respecte une promesse, celle de donner à nos lecteurs une ouverture sur des sujets peut-être difficiles, mais importants, et d’y consacrer du temps parce qu’ils touchent aux certitudes fondamentales sur lesquelles notre foi et notre pays ont trouvé leurs assises, leur histoire et leur destin. Je ne prétends pas apporter des solutions qu’il ne m’appartient pas de donner, mais d’induire, en les fondant, des réflexions qui permettent de ne pas s’enfoncer dans le doute et d’en arriver à des démissions intérieures qui résulteraient d’un sentiment d’impuissance à réagir et à agir.

Le numéro 5 du chapitre 2 de la Constitution Prædicate Evangelium a fait surgir de nombreuses discussions lors du dernier consistoire des cardinaux réuni à Rome par le pape François les 26 et 27 août derniers. Il est dit : «Toute institution curiale accomplit sa mission en vertu du pouvoir reçu du Pontife romain, au nom duquel elle agit avec un pouvoir vicaire dans l’exercice de son munus primatial. Pour cette raison, tout fidèle peut présider un dicastère ou un organisme, étant pris en compte la compétence, le pouvoir de gouvernement et la fonction de ce dernier1». Selon ce texte, un fidèle laïc peut-il être président d’un dicastère, même une femme ? À cette question posée ainsi sans nuances, la réponse est «oui». Cependant, cela ne signifie pas qu’un fidèle laïc (ou une fidèle laïque) pourrait présider n’importe quel dicastère. Il ne s’agit pas d’une adaptation aux temps modernes, mais de bien autre chose, c’est-à-dire de l’harmonie ou des liens entre le «pouvoir d’Ordre» et le «pouvoir de juridiction». C’est ce que l’on va essayer de comprendre.

Les distinctions fondamentales

Pourquoi l’Église, et qui est-elle ? La Constitution apostolique Lumen gentium nous donne dans son premier chapitre de multiples définitions et images de l’Église. Elle nous dit entre autres : «Le Christ, unique médiateur, crée et continuellement soutient sur la terre comme un tout visible, son Église sainte, communauté de foi, d’espérance et de charité, par laquelle il répand, à l’intention de tous, la vérité et la grâce. Cette société organisée hiérarchiquement d’une part et le corps mystique d’autre part, l’ensemble discernable aux yeux et la communauté spirituelle, l’Église terrestre et l’Église enrichie des biens célestes ne doivent pas être considérées comme deux choses, elles constituent au contraire une seule réalité complexe, fait d’un double élément humain et divin, […] le tout social que constitue l’Église est au service de l’Esprit du Christ, en vue de la croissance du corps2».


 

Il est de la volonté de son Fondateur que l’Église soit confiée à Pierre pour qu’il en soit le pasteur, et aux autres Apôtres pour la répandre et la diriger.

 


Si l’Église se présente comme un tout social, elle doit posséder un gouvernement par lequel se crée un ordre social entre ses membres, et dont sont responsables certains d’entre eux. C’est pourquoi l’Église se présente «comme une société constituée et organisée en ce monde» qui, par le Christ lui-même, fut d’abord remis à Pierre seul (cf. Lc 5,11), puis à Pierre et aux Apôtres (cf. Mt 28, 18 et sq), afin que non seulement elle soit organisée, mais aussi «hiérarchisée». Cette Église doit, dans ce monde, non seulement témoigner d’une communion entre ses membres, mais de plus d’une communion hiérarchisée par laquelle elle est «colonne et fondement de la vérité3». C’est pourquoi il est de la volonté de son Fondateur que cette Église soit confiée à Pierre (et à ses successeurs) pour qu’il en soit le pasteur, et aux autres Apôtres pour la répandre et la diriger. Cette Église est l’Église catholique, qui subsiste en tant qu’elle gouvernée par Pierre et par les évêques qui sont en communion avec lui4.

De quelle vérité doit témoigner cette Église qui existe comme une communion hiérarchisée ? De la vérité du salut apporté par l’Incarnation du Christ et de son œuvre de salut de l’humanité à tous ceux qui, explicitement ou implicitement, croiront en lui et accepteront de le suivre. Ceux qui l’acceptent explicitement, ce sont les baptisés ; ceux qui l’acceptent implicitement, ce sont tous les hommes de bonne volonté qui, au travers de leur culture et de leur histoire, «reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes», car l’Église catholique « ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions5».

Cette acception de la réalité de l’Église comme tout social et communion hiérarchique implique un pouvoir de gouvernement. Un tout social, quelle que soit son importance, qu’il s’agisse d’un village, d’une ville, d’un département politique ou d’un pays, ne peut se dispenser d’un pouvoir de gouvernement qui promulgue des lois, qui met en acte leur exécution et qui punit les effractions. S’il ne le fait pas, cette société qui n’en est pas une se disloque par l’anarchie ou tombe dans l’inertie. Il en est de même de l’Église en tant qu’elle est une société : elle doit être gouvernée, et ce pouvoir de gouvernement comporte nécessairement des degrés d’autorité.

Dans l’Église, ces degrés d’autorité ne s’attachent pas uniquement à la mission, mais dépendent «ontologiquement» de la «nature» de la personne mise en capacité de gouverner. Donnons grossièrement cet exemple : dans une république comme l’est la France, tout citoyen peut, de droit, devenir président de la République. Dans l’Église, tout baptisé ne peut pas jouir du pouvoir épiscopal de gouverner un diocèse, ni jouir de l’exercice du droit pontifical de gouverner l’Église. On peut élire un laïc à la papauté, et ce laïc reçoit du fait de son élection et de l’acceptation de cette désignation le pouvoir de cette fonction, mais il ne peut l’exercer en tant qu’il demeure un laïc. Il doit devenir un clerc, et pas n’importe quel clerc : un évêque. Cela ne signifie pas seulement qu’il reçoive des pouvoirs qu’il n’avait pas, mais qu’en tant qu’évêque, il devienne membre du Collège apostolique. Or le Christ a donné mission ou charge (les «munera») de continuer son œuvre salvatrice à Pierre d’abord (cf. Lc 5, 21) et aux Apôtres en tant qu’ils formaient ce groupe qui avait reçu son enseignement et communiait à sa mission. En recevant le sacrement de l’épiscopat, ce laïc – comme tout clerc – devient la personne idoine pour exercer cette mission. Mais la mission elle-même ne donne pas à la personne la qualité ontologique de l’accomplir. Tout évêque n’est pas appelé à être pape, et tout prêtre à être évêque. Ce n’est pas la mission qui fait d’un prêtre, d’un évêque ou d’un diacre un prêtre. C’est le sacrement de l’Ordre qui consacre ontologiquement la personne à recevoir une mission ou une charge. Quant à la mission elle-même, elle vient de celui qui a le pouvoir de la donner : pour l’évêque, le pontife romain, pour le pape, Dieu Lui-même agissant par l’élection des membres compétents.


 

Pour exercer ce pouvoir, l’évêque doit en avoir le «titre». Ce n’est pas la mission qui le rend évêque, mais la puissance qu’il a de recevoir cette mission.

 


Pourquoi en est-il ainsi ? Parce que le Christ a donné à Pierre, et uniquement à lui, le pouvoir propre de gouverner toute l’Église. Il a aussi donné ce pouvoir de gouvernement aux Apôtres, non dans leur individualité, mais en tant que formant un groupe – le Collège apostolique – pour que ce gouvernement ne s’adresse pas à une Église divisée en parties administratives, mais à une Église en communion avec toute l’Église universelle. Ainsi, bien que la mission comporte le pouvoir de son exécution, elle ne donne pas l’«idonéité» de la personne à recevoir cette mission. Ainsi l’évêque, bien que par le sacrement qui le rend tel a un pouvoir propre – non un pouvoir délégué – de gouverner son troupeau selon toute l’exigence de la puissance sacrée dont il est revêtu, bien qu’il exerce librement cette puissance, il doit l’exercer en communion avec tous les autres évêques – le Collège6 – et en communion avec le chef du Collège et jamais sans lui7. Pour exercer ce pouvoir, il doit en avoir le «titre». Il doit être «évêque». Ce n’est pas la mission qui le rend évêque, mais la puissance qu’il a de recevoir cette mission. Cette puissance vient du sacrement de l’Ordre

Munera et puissance

L’Église fondée par le Christ reçoit la mission ou la «charge» de sanctifier, d’enseigner et de gouverner, et cela détermine les objectifs dans l’exercice de son pouvoir. Le Concile Vatican II a emprunté à Calvin cette façon de distinguer les objets formels de la puissance du gouvernement ; on ne saurait trop s’y opposer. L’Église doit gouverner tous ceux qui lui font confiance et qui acceptent que son gouvernement les aide et les induise à sanctifier leur vie, c’est-à-dire à avoir une vie qui plaît à Dieu. Elle le fait non seulement par la vie sacramentelle, mais aussi par tous les actes de charité qui sont ceux de ses fidèles. Autrement dit, la sainteté de l’Église qu’elle reçoit de son Fondateur et qu’elle communique à tous ses membres devient la disposition première et fondamentale par laquelle ses fidèles peuvent acquérir une vie sainte.

Mais l’Église doit aussi être un témoin de la vérité. C’est ce que Jésus dit à Pilate : «Moi, je suis né, je suis venu dans le monde pour ceci : rendre témoignage à la vérité. Quiconque appartient à la vérité écoute ma voix» (Jn 18, 37). La vérité dont elle doit témoigner, c’est celle qu’elle a, en plénitude, reçue de Dieu. C’est la vérité sur Dieu et la vérité sur l’homme ; c’est la vérité sur la société, la vérité sur les conflits qui éloignent d’une vie saine, humaine et sainte ; c’est la vérité qui abat le mensonge. Elle doit témoigner de la vérité par l’enseignement, car l’enseignement qui est le témoignage de la vérité par la formation du raisonnement, mais plus encore par le témoignage d’un ou de plusieurs «maîtres», doit avoir comme finalité ce que Jésus proclame : la liberté. L’Église doit témoigner de sa liberté par le témoignage de la vérité.


 

L’Église doit gouverner sa propre mission vis-à-vis des chrétiens en mettant à leur disposition une véritable formation de la foi, de l’espérance et de la charité.

 


L’Église doit gouverner : gouverner tous ses fidèles selon les diverses «vocations» auxquelles ils sont appelés : gouverner la vie saine dans l’amour et le mariage, gouverner les actes du mariage selon les exigences de la vie sacramentelle, gouverner la vie économique non par le maniement de l’argent, mais par une doctrine sociale qui éloigne des fausses solutions, qu’elles soient socialistes ou capitalistes, gouverner l’homme politique par le rappel des lois naturelles qui régissent les actes sociaux, et surtout par une formation aux exigences du Bien commun.

Principalement, l’Église doit gouverner sa propre mission vis-à-vis des chrétiens en mettant à leur disposition une véritable formation de la foi, de l’espérance et de la charité, et surtout toute la vie sacramentelle par laquelle le catholique reçoit la réalité et la force d’une vie qui plaît tout entière à Dieu. Une vie qui tient compte des exigences de la fraternité et qui se préoccupe des plus faibles, des démunis, des pauvres.

Pour accomplir toutes ces tâches, l’Église doit avoir la puissance de ses actes. Sans doute, tous les chrétiens ont la puissance de la grâce, ils ont aussi la puissance des vertus théologales, ils ont la puissance de la prière et des actes du culte, ils ont encore la force des vertus théologales qu’ils reçoivent à leur baptême. Mais l’Église a besoin d’une autorité qui est la sienne et qu’elle ne demande à personne. Elle doit être absolument libre vis-à-vis de toute autre puissance, qu’elle vienne d’un État ou qu’elle vienne de toutes les formes de «puissances humaines» fortes, visibles ou cachées.

Ces deux pouvoirs que lui donne son Fondateur s’appellent le «pouvoir d’Ordre» et le «pouvoir de juridiction».

Pouvoir d’Ordre et pouvoir de juridiction

Ces deux pouvoirs touchent aux actes fondamentaux qui sont posés par l’Église, surtout par ceux qui ont le munus (la charge) de gouverner. L’Église a la charge de «sanctifier, enseigner, gouverner» non seulement par les motions des communautés de fidèles qui sont confiées à des personnes acceptant l’acte pastoral d’inciter les fidèles à pratiquer les actes des vertus théologales de foi, d’espérance et de charité, en ayant en plus pour eux-mêmes souci de ceux qui sont moins favorisés, malades, ou même rejetés par la société. Ces communautés trouvent la certitude de ce qu’elles font en étudiant les textes sacrés et en découvrant au long de leurs études et de leur méditation le sens de l’écrit inspiré.

L’Église catholique enseigne qu’elle a reçu par l’acte de son Fondateur ces deux pouvoirs de gouvernement effectifs : celui par lequel elle reçoit du Christ lui-même des personnes appelées à le suivre pour toute leur vie et à devenir «participantes» de ce qu’il a promis : une présence continuelle, quoique iinvisible, à toute la vie surnaturelle de l’Église qu’il a fondée et qu’il continue de diriger. Ce pouvoir s’appelle le «pouvoir d’Ordre». Par ce pouvoir, la personne est consacrée à servir le Christ chef et tête de l’Église, et à le servir selon les degrés différents que comporte cet appel. Mais elle a aussi reçu le pouvoir de gouverner l’agir des personne que le Seigneur lui confie pour les conduire à la vérité tout entière.


 

Par le pouvoir d’Ordre, la personne est consacrée à servir le Christ chef et tête de l’Église, et à le servir selon les degrés différents que comporte cet appel.

 


La capacité de recevoir une charge peut être tout d’abord celle de la diaconie, qui s’engage au service de l’Église pour l’aider à répondre aux demandes qui sollicitent sa charité. C’est l’attention bienfaisante aux plus pauvres, à toutes les formes de pauvreté. Il permet au Christ de continuer dans le temps l’œuvre de charité qu’il a manifestée tout au long de sa vie publique. Le diacre peut administrer les biens de l’Église en prenant soin des pauvres, visiter les malades, enseigner les rudiments de la foi, consoler les affligés et accomplir toutes ces œuvres non comme quelque bon acte que lui inspire sa générosité ou son altruisme, mais en le faisant dans l’Église et au nom de l’Église. Il peut aussi, dans la liturgie, proclamer l’Évangile et distribuer la communion. Son appel à servir est avant tout le bien des pauvres dont l’Église du Christ doit avoir le premier souci. Le pouvoir d’Ordre diaconal est inamissible. Celui qui le reçoit par la consécration qu’il prononce le reçoit pour l’éternité, quelles que soient ses infidélités, qu’il professe l’hérésie ou qu’il entre dans un schisme. Il peut, par une permission de l’Église, être libéré de ses contraintes et de ses engagements, mais il ne peut effacer en lui la marque de sa consécration.

Le deuxième degré est celui du presbytérat. Le prêtre devient l’auxiliaire de l’évêque et, de ce fait ou par cette ordination, il participe au pouvoir de gouvernement qui est propre à l’évêque, principalement celui de la consécration eucharistique. L’ordination du prêtre, dit saint Thomas, lui donne «pouvoir sur le Corps du Christ», c’est-à-dire qu’il rend véritablement présent sur l’autel du Sacrifice le Corps du Christ offert au Père en réparation de l’offense faite par la désobéissance du premier homme et de tous ceux qu’il a engendrés. Cette offrande sacrificielle du Corps du Christ est la source et la cause de tous les bienfaits et grâces par lesquels le Dieu Créateur comble cette humanité de tout son Amour et crée, par l’Esprit Saint, un lien d’intimité que plus rien ne peut briser. Offrir un tel sacrifice est le propre de l’évêque en tant qu’il possède le pouvoir surnaturel de gouverner la partie du troupeau qui lui est confié. Mais, l’évêque a besoin d’auxiliaires, et les auxiliaires dont il a besoin doivent être non seulement des diacres, mais encore des hommes sujets du même pouvoir que celui qu’a toute l’Église, celui de sanctifier les actes humains par le renouvellement de l’alliance entre le Dieu puissant et amour, et l’humanité sauvée. Autour de cette mission, le prêtre «auxiliaire» de l’évêque accomplit selon son propre pouvoir les gestes de la sanctification des fidèles : il guérit les faiblesses de l’homme par la confession des péchés et leur absolution, il baptise, il enseigne la vérité, il devient témoin ordinaire des mariages, il s’occupe, avec son curé, de la vie paroissiale, il stimule ses paroissiens à vivre leur foi, il encourage et soutient les diverses associations de fidèles, il s’occupe des malades, les prépare à leur mort, il accompagne les fidèles dans la liturgie de l’Église. Il fait tout ce que lui demande l’évêque en participant à son gouvernement et en agissant dans la force de son propre pouvoir. Car ce pouvoir sur le Corps du Christ, l’évêque l’a lui aussi, mais il le possède d’une façon plus plénière, ayant le pouvoir d’unir cet acte sacerdotal à toute l’Église universelle.

Le troisième degré est celui de l’évêque, qui a bien entendu les mêmes pouvoirs sacramentels que le prêtre, mais qui, en plus, consacre d’autres personnes à la prêtrise et à l’épiscopat. Mais, en plus, l’évêque, membre du Collège apostolique et gouvernant une portion de l’Église du Christ, est le lien qui unit les actes de la vie chrétienne de ses fidèles et l’exercice sacrificiel du pouvoir d’Ordre de ses prêtres à toute l’Église universelle. Il rend présente à tous ses fidèles l’Église fondée par le Christ et incorpore ses fidèles dans la vie de l’Église. C’est pourquoi il n’y a pas de vie chrétienne instituée s’il n’y a pas d’évêque pour la gouverner.

Pour tous ces actes, le prêtre comme l’évêque reçoivent un caractère ineffaçable. Ils sont consacrés au service du Christ qui demeure présent à tous les hommes, mais spécialement à ceux qui forment son Église qu’il soutient et qu’il continuera de soutenir jusqu’au dernier jour, où sa gloire et sa victoire seront manifestées. C’est la force du pouvoir d’Ordre.


 

Le pape a la juridiction sur toute l’Église, et son pouvoir de gouvernement ne dépend que de l’autorité qui en est la cause, Dieu.

 


Le pouvoir de juridiction est le pouvoir de gouverner l’Église ; c’est celui qui manifeste l’autorité de l’Église comme « tout social ». Il diffère non seulement selon les degrés d’autorité, mais selon les capacités des personnes à l’exercer. Le pape a la juridiction sur toute l’Église, et son pouvoir de gouvernement ne dépend que de l’autorité qui en est la cause, Dieu. Le pape est élu, il n’est pas nommé. Il reçoit son pouvoir de gouvernement immédiatement dans l’acceptation de la charge. Il est le premier responsable de tous les actes de l’Église : évangélisation, vie sacramentelle, insertion de l’Église dans le monde contemporain, magistère, liturgie, doctrine de la foi, communication. Le pape est chef du Collège apostolique, qu’il gouverne en raison de son propre pouvoir de juridiction universelle. Il est aussi la première force de synodalité, par laquelle se forme le peuple de Dieu. Il nomme les évêques, lesquels gouvernent la portion de l’Église qui leur est attribuée selon le pouvoir d’Ordre qui leur est propre, qui n’est ni une délégation du pouvoir papal, ni une participation à son pouvoir. Autrement dit, l’évêque diocésain n’est pas le vicaire du pape ; il jouit ainsi d’une certaine autonomie, qui doit cependant s’exprimer dans la communion hiérarchique avec les membres du Collège et avec son chef. Le pouvoir de juridiction universelle qui est celui du pape est loin d’être une force contraignante qui ferait de lui une sorte de super-évêque, une forme de gouvernement impérial écrasant toute autre forme d’autorité inférieure. C’est au contraire une force unitive qui, dans l’Église, permet à tous, du plus faible au plus fort, une participation à l’unique Serviteur du Père, le Christ Jésus, dont le Sacrifice puissant réconcilie tous les hommes avec Dieu et avec eux-mêmes.

Le pouvoir de juridiction universelle qu’a le pape et l’extension de ce pouvoir à tous les actes de l’Église, les textes évangéliques exprimant la volonté divine du Christ le montrent clairement. Le canon 331 la définit ainsi : la primauté pontificale consiste ainsi en «un pouvoir ordinaire, suprême, plénier, immédiat et universel que [le pape] peut exercer librement». De sa nature, il dépend de la volonté du Christ, qui l’a voulu ainsi. Car bien qu’il faille que la personne soit évêque pour être le sujet d’un tel pouvoir suprême, le caractère de pouvoir n’est pas coextensif à la consécration épiscopale que donne le pouvoir d’ordre. S’il en était ainsi, tout évêque, en vertu de sa consécration épiscopale, pourrait réclamer un droit à la juridiction plénière de l’Église. Ce pouvoir est de droit divin selon sa définition, mais il est attribué à telle personne en vertu de l’élection et en vertu de l’acceptation de l’élu, et non en vertu du caractère inamissible du sacrement de l’Ordre. Ainsi, si un pape démissionne, il ne jouit plus d’un pouvoir de juridiction universelle, tout en restant cependant, en tant qu’ordonné évêque, membre du Collège apostolique.

Ainsi, l’on peut dire que le pouvoir de gouvernement dans l’Église n’est pas de sa nature un pouvoir que confère le sacrement de l’Ordre, tout en affirmant que, pour recevoir ce pouvoir, il faut la consécration que donne l’acte sacramentel, lequel rend le sujet capable de la charge ou de la mission canonique.

Pour exercer le pouvoir du gouvernement dans l’Église, il faut deux conditions. La première est de recevoir la charge (munus) que comporte ce gouvernement, et la recevoir par la puissance ecclésiale de l’Église. Ainsi, c’est le pape qui appelle tel ou tel prêtre à exercer la charge épiscopale ; c’est l’évêque qui appelle tel ou tel fidèle à exercer la charge sacerdotale du prêtre ou la charge diaconale du service. La deuxième condition est que la personne appelée ait la capacité d’accepter cette charge. Cette capacité n’est ni physique, ni psychologique, ni sociale, elle est, pour toute la vie, la consécration au service du Christ chef et tête de l’Église. Or c’est par le pouvoir d’Ordre que cette consécration s’opère. Le diacre peut devenir prêtre, le prêtre peut devenir évêque, et un évêque peut devenir pape, mais le meilleur laïc ne peut pas acquérir la charge de n’importe quel gouvernement dans l’Église s’il n’en a pas la capacité ontologique.


 

La tâche du dicastère de la doctrine de la Foi relève de l’obligation faite à tous les membres de l’Église de recevoir la révélation que Dieu fait de Lui-même.

 


Cela ne signifie pas que le laïc ne peut en aucun cas participer à des tâches administratives dans l’Église et exercer ainsi un certain pouvoir de gouvernement. Car toutes les tâches qui touchent au pouvoir de juridiction ne nécessitent pas tout le caractère que donne le pouvoir d’Ordre. Ainsi, les tâches de la communication, celles de la famille, celles du développent intégral, entre autres, ne nécessitent pas la qualité de la personne que donne le sacrement de l’Ordre qui lui donne une participation à la mission du Christ, chef et tête de l’Église, offert au Père en victime de propitiation, au Christ immolé tel que l’Eucharistie le rend présent à chaque messe. Par consacré, il ne faut pas non plus entendre la consécration religieuse par vœux ou serments, laquelle ne change pas l’ontologie de la personne, mais consacre sa vie à une imitation de la vie terrestre du Seigneur. Le dicastère de la Communication peut bien avoir à sa présidence un laïc, homme ou femme, comme celui de la Culture, ou de l’Éducation catholique, ou même la Bibliothèque vaticane. Mais la tâche du dicastère de la doctrine de la Foi relève non seulement de la compétence que donne un doctorat en théologie, mais de l’obligation faite à tous les membres de l’Église de recevoir la révélation que Dieu fait de Lui-même, à en témoigner comme un don de Dieu, rendant l’intelligence capable de le recevoir comme Révélation tel qu’Il est en son Mystère.

Stop aux intentions de réformer l’Église

La réforme de la Curie romaine n’a pas comme mission de réformer l’Église dans la nature de son essence et de ses fonctions. Ce qu’est l’Église ne vient pas des désirs plus ou moins équilibrés de ceux qui inventent des solutions pour arriver à ce que les laïcs participent à son travail. La réalité de l’Église ne vient pas des inventions humaines. Elle a été fondée par le Christ, et elle le reste. La Curie romaine, quant à elle, n’a aucun pouvoir de gouvernement qui lui soit propre. Elle a à l’égard du pape un pouvoir vicaire. Autrement dit, elle est un «instrument» qui aide le pape à gouverner l’Église en raison et de la charge (munus) que lui impose sa puissance de juridiction universelle : le gouvernement de toute l’Église. Cela lui vient du Christ lui-même. Le pape ne peut pas, même en vertu de son pouvoir de juridiction, dicter au Christ la nature de ce qu’il aurait dû fonder. Il pourrait même, si cela lui apparaissait nécessaire, supprimer la Curie et chercher un autre moyen d’aide à sa mission universelle. Ce qu’il pourrait faire n’est cependant pas à faire.

Non, Huguette ne pourra jamais devenir présidente de la Congrégation pour la doctrine de la Foi et même, aucun laïc ne le pourra. Car il est de la volonté manifeste du Christ qu’il a fondé son Église sur Pierre en l’appelant à être le Pasteur de ses brebis et de ses agneaux. Il lui a donné un pouvoir de gouvernement qui s’étend à toute l’Église. Il en a fait son Vicaire. Ce pouvoir ne dépend pas d’un vote électoral des membres de l’Église, même pas de ceux qui sont appelés à élire un nouveau pape. Ce vote se limite à désigner celui qui doit recevoir la fonction, la charge. Il ne définit pas la charge, et il ne lui appartient pas de déterminer ontologiquement la personne qui peut la recevoir. Elle doit être un homme, et elle doit être un évêque. La personne peut renoncer à exercer la charge et la puissance du gouvernement. Elle ne peut renoncer à être évêque et, comme telle, à être membre du Collège apostolique. Elle ne pourra plus gouverner l’Église, mais elle restera toujours à sa place dans l’Église, dans la vérité des Apôtres.

Nous devons recevoir avec humilité, mais avec grande reconnaissance et piété, cette volonté manifeste du Christ envers l’Église qui subsiste intégralement à tout ce que son Seigneur a voulu pour elle. Mais nous ne pouvons pas nous laisser aller à penser qu’une autre sorte d’Église, qui renoncerait à exercer la totalité de la juridiction que le Christ a voulue, soit une meilleure façon d’être chrétien. Nos frères séparés sont nos frères, mais ils sont séparés. C’est une douleur, et cette douleur, nous n’avons pas le droit de la transmuer en un meilleur bien. Gloire à Dieu, et paix à tous les hommes de bonne volonté !

Aline Lizotte

Photo : Lalupa / Wikimedia Commons


1Prædicate Evangelium, chap. 2, n° 5.

2Lumen Gentium, chap. 1, n° 8.

3Ibid.

4Ibid.

5 – Vatican II, Nostra ætate.

6Lumen gentium, 19, 20, 21, 25-27, 32.

7 – Cf. Lumen gentium, Nota praevia, n° 2.

 

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