Fleurs d'abus sexuel

Nous publions1 une réflexion du P. Édouard Divry o. p., sur la question des abus sexuels dans l’Église, suite à la parution en France du rapport de la Commission indépendante des abus sexuels dans l’Église. Tout en clarifiant la notion d’abus, il attire l’attention sur certains aspects du problème habituellement minorés – conséquences pour les prêtres non-abuseurs, distinction pédodélinquant/pédopervers, conciliation justice/miséricorde – et trace des pistes pour prioriser ordre caritatif et urgence pastorale.

Publiés le 5 octobre 2021 par la Commission indépendante des abus sexuels dans l’Église (CIASE), des chiffres élevés (216 000 [écart-type non spécifié]) d’abus dans le clergé français entre 1950 et 2020 ont fait la une des journaux. Les chiffres ont été obtenus par statistiques (Ifop, Inserm) sur un lot de 28 000 personnes, mais dont le choix demeure opaque à certains spécialistes2. Dans ces résultats les laïcs, en situation d’autorité dans l’Église catholique en France, atteignent eux aussi une part non négligeable des abus commis, en un total impressionnant lui aussi (115 000 [écart-type non spécifié]) !

L’Église en chacun de ses membres est appelée à réagir, et d’abord à prier et à implorer le pardon pour un mal moral perpétré au détriment de ces petits qu’évoque nommément le Seigneur lui-même : «Il est impossible que les scandales n’arrivent pas, mais malheur à celui par qui ils arrivent ! Mieux vaudrait pour lui se voir passer autour du cou une pierre à moudre et être jeté à la mer que de scandaliser un seul de ces petits» (Lc 17, 1-2). La Parole de Dieu s’avère d’une clarté intransigeante. Comment a-t-on pu l’oublier ?

S’il convient naturellement de resserrer les exigences du droit canonique, que faire de plus au niveau individuel ? Pour celui qui aime l’Église, c’est la conversion des cœurs pour laquelle il faut prier et non d’abord viser un changement de structure. Car si l’on met, par exemple, des laïcs en position d’autorité à la place des prêtres, on risque seulement, sans conversion, d’inverser les proportions, proportions qui, malgré des chiffres peut-être trop élevés, peuvent correspondre à la réalité : 2/3 de laïcs abuseurs, 1/3 de prêtres pédocriminels !

Le mot pédocriminel demeure ambigu, car ne sont criminalisables en justice légale que des gestes de pénétration qualifiés de viol3. Le mot pédophile4 (= qui aime l’enfant) est faux étymologiquement et a été inventé par des intellectuels des années 1970 pour justifier leur perversité, dans des manifestes publiés dans des grands journaux d’opinion comme Le Monde et Libération. Une structure de péché a été mise en place massivement par les promoteurs d’une société libertaire fondée sur le plaisir sans limitations. Les journaux qui y ont contribué ne se sont pas remis en cause en raison de leur influence néfaste. C’est pourtant un jugement moral à ne pas esquiver.

Aujourd’hui le constat d’un mal systémique5 conduit certains à trouver tardivement un bouc émissaire pour éviter à ces médias de se remettre en cause. La différence morale est évidemment immense entre des actes posés intrinsèquement mauvais, et leurs conditionnements aguichants obtenus par suggestion6. Cependant le mal moral, aux yeux de saint Grégoire le Grand, se trouve déjà dans la suggestion7. Et pour guérir un mal il convient, en le situant toujours au niveau moral, de le désigner nommément : pédoperversité, une perversité agencée contre les enfants, les jeunes, les adultes vulnérables.

Outre la demande de pardon à Dieu et aux victimes, la prière doit chercher à connaître la volonté de Dieu pour s’y conformer. Pour qui faut-il alors prier en priorité ? Il existe deux ordres : un ordre de priorité temporelle, caritative (ordo faciendi), et un ordre de priorité salutaire, pastorale8 (ordo præcipiendi). Caritas Christi urget nos (La charité du Christ nous presse)… (2Co 5, 14). Quand l’ordre de priorité temporelle s’achèvera, c’est-à-dire quand les compensations auront été payées aux victimes, il sera possible de laisser à nouveau place à l’ordre de priorité salutaire. L’Église pourra alors reprendre son cours normal en bâtissant sur du solide et s’inspirer notamment de l’encyclique Veritatis splendor (1993), qui rappelle de façon prophétique qu’il existe des «actes intrinsèquement mauvais9», alors qu’on a voulu nier que de tels actes existent, et ce même dans l’Église.

I. Dans l’ordre de priorité caritative, ordo faciendi :

Le premier ordre, le plus urgent, se prend de la charité. Le plus éprouvé mérite le plus d’application.

1) D’abord l’attention se porte vers les abusés qui, trop longtemps, n’ont eu aucune voix au chapitre, et pour lesquels il faut élever une prière de supplique et offrir une réparation. La pratique a souvent été, hélas !, celle du secret fautif : «On sait que quand on veut écarter ou éliminer une vérité, il ne faut pas la contredire ouvertement, ce serait en fait la pire stratégie parce que cela susciterait des réactions ouvertes et attirerait l’attention. Il vaut mieux au contraire la passer sous silence, ne plus en parler, la reléguer au grenier ou à la cave avec les antiquités alors, au fil du temps, on finira par oublier jusqu’à son existence et on vivra comme si elle n’existait pas» (dom Giulio Meiattini, OSB, abbaye Notre-Dame de La Scala, Noci).

2) Puis, il convient de prier pour les 95 % ou plus de prêtres aux mœurs saines qui sont mis sur la sellette à cause de ce chiffre visiblement excessif, ce qui provoque autour d’eux un manque de confiance et de respect ; tandis que les injures qu’il subissaient déjà tendent à se multiplier. La politique médiatique risque insidieusement et à dessein de détruire leur autorité. N’est-ce pas l’effet secondaire, sans doute entrevu, d’un film tel que Grâce à Dieu (François Ozon, février 2019) alors que le cardinal Barbarin a été relaxé le 30 janvier 2020 et le 14 avril de la même année en cassation ?

3) En troisième lieu, les pédopervers eux-mêmes doivent faire l’objet de la prière des fidèles puisqu’il faut prier pour la conversion de tous les hommes : «Allez donc apprendre ce que signifie : C’est la miséricorde que je veux, et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs» (Mt 9, 13).

II. Dans l’ordre de l’urgence pastorale : ordo præcipiendi

Ici, l’ordre change et s’inverse, car l’urgence se situe non dans l’impératif du temps présent, mais à partir du terme à atteindre, la vie éternelle. L’ordre devient celui de l’expansion du Royaume. Accéder aux pécheurs en priorité, viser ensuite les moyens pour les rejoindre, puis tenir compte de ceux qui sont déjà unis au Christ. Tous bénéficient de cet ordre de priorité en régime normal.

1) Dans l’ordre de la priorité salutaire, ce sont les derniers de l’ordo faciendi, les plus en danger, les pédopervers pour lesquels il faut prier en premier selon l’ordre même qui vient d’être exprimé par notre Seigneur (ordo præcipiendi).

Car les personnes abusées, toutes celles citées par la commission Sauvé (CIASE) et au-delà, n’ont commis aucun péché d’impureté, leur salut n’est pas directement en danger même si leur souffrance demeure ici-bas incommensurable. La victime a été outragée objectivement, et cela mérite compensation. Elle se sent parfois abaissée subjectivement pour n’avoir pas résisté à l’agresseur, et cela demande une guérison. Cette distinction appelle un discernement à poser en vérité.

2) Puis, il convient de prier, dans cet ordre, pour les prêtres (ces 95 % ou plus), eux qui sont les vecteurs de la croissance du Royaume par les sacrements, accusés et injustement blâmés au titre de tout le collège sacerdotal, et qui sont unis à l’Innocent par excellence, Jésus-Christ, le Grand Prêtre unique de la Nouvelle Alliance (cf. He 8, 1), mis au ban d’une société qui veut détruire le dernier rempart d’opposition, dans l’Église et dans une société encore saine, aux pratiques sexuellement perverses diverses dont celles de la sodomie entre adultes, ou de disculper les autres formes actives d’homosexualité10.

3) Il faut enfin prier pour les abusés eux-mêmes, unis mystérieusement au Christ (cf. Mt 25, 40 ; Mc 9, 42), eux qui pourraient se décourager, rejeter l’Église, au lieu de porter plainte contre les abuseurs que l’Église réprouve pourtant sévèrement. Il y a un devoir d’écoute vis-à-vis des abusés, et aussi de justice canonique dans un tête-à-tête envisageable avec ceux qu’ils remettent en cause, ce que demande un procès canonique.

Ce dont il faut persuader en premier les abusés, c’est qu’ils n’ont pas perpétré un péché comme tel. Parfois, ils s’accusent en confession car ils se sont senti jouir dans leur corps lors de cette relation abjecte, et cela les culpabilise. Quoique leur responsabilité demeure le plus souvent mineure, il faut cependant les aider à distinguer, à côté du péché, le manque de prudence, voire des attitudes ressenties comme des sollicitations à pécher par des personnes à «mauvais penchants11» (cf. Gn 6, 5 ; 8, 21).

Observation du résultat

a) Dans les deux ordres indistinctement, la prière vient en faveur des prêtres à la deuxième place. Cela n’a rien d’étrange. Car ceux-ci se définissent comme les serviteurs du Royaume sur le modèle de Jésus : «Aussi bien, le Fils de l’homme lui-même n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude» (Mc 10, 45). Un certain cléricalisme apparaît quand la première place leur est dévolue dans l’intercession ecclésiale sans que l’on réfléchisse à l’importance de ces deux ordines (ordres) et à leur priorité réciproque. L’intercession pour les prêtres doit se situer nécessairement en second, mais jamais pour autant à la troisième ou à la dernière place, car la gloire du sacerdoce les revêt et les situe à une place spéciale sur le modèle du Christ lui-même : «Nul ne s’arroge à soi-même cet honneur, on y est appelé par Dieu, absolument comme Aaron. De même ce n’est pas le Christ qui s’est attribué à soi-même la gloire de devenir grand prêtre» (He 5, 5-4).

Une volonté de déclassement du prêtre peut venir des médias et des groupes de pression libertaires sous prétexte de la défense des abusés, mais dans un amalgame qui ne s’avère pas innocent entre les coupables et les 95 % ou plus de prêtres fidèles.

À l’inverse de ce que certains ont prétendu, il est évident que la défense des prêtres non abuseurs présentés ici comme boucs émissaires ne met en rien la société libertaire elle-même, selon une ligne accusatrice symétrique, en situation globale de bouc émissaire. Il y a deux poids et deux mesures. L’un est mensonger quant à la responsabilité, accusant le collège innocent des prêtres non abuseurs, l’autre bien réel, la société libertaire blâmable. Le minimum de bon sens moral entre le bien et le mal le manifeste facilement.

On s’interdit de nos jours, avec raison, toute comparaison avec la Shoah tant ce mal fut extrême. Toutefois l’analogie ne porte pas ici sur la gravité de la Shoah, mais sur le degré de responsabilité des protagonistes dans les deux situations : certes, la société d’avant-guerre, avec ses relents d’antijudaïsme chrétien, ne disculpe pas les collaborateurs français complices des nazis ayant participé à l’exécution d’une partie de la population juive française (23 %), mais l’on doit reconnaître que cette société fut un terrain propice à ces crimes, que les résistants français, malgré leur courage, ne purent empêcher. Les juifs demeurent quoi qu’il en soit les seuls que l’on doive qualifier de victimes en raison de l’agissement d’hommes dont le niveau de responsabilité diffère, allant de la plus élevée, celle de ceux qui collaboraient avec les nazis, jusqu’à celle adjuvante d’une société globalement atteinte d’antisémitisme. S’il était permis de réaliser une telle proportion sans offenser le CRIF12, les prêtres abuseurs sont aux collaborateurs des nazis ce que les victimes abusées sont aux juifs exécutés ; et, à une place seconde mais non pas secondaire de responsabilité, la société libertaire porte une responsabilité analogue à celle de la société antisémite sous l’Occupation ; et finalement les prêtres non abuseurs correspondent à l’élite résistante de l’époque. Une accusation globale portée aujourd’hui contre les prêtres non abuseurs dénoterait une perversion du jugement moral similaire à celle par laquelle l’on ferait porter une partie de la responsabilité de la Shoah non à cette société antisémite, mais à l’élite résistante, aussi imparfaite fut-elle.

Comparaison n’est cependant pas raison et il convient de poursuivre l’analyse. Le sacerdoce, lorsqu’il s’exprime au nom du Christ (cf. Lc 10, 16), demeure partie intégrante du dessein divin : «Car c’est aux lèvres du prêtre de garder le savoir et c’est de sa bouche qu’on recherche l’enseignement : il est messager du Seigneur Sabaot» (Ml 2, 7). Il est vrai que tout homme qui cherche loyalement la vérité ainsi que tout croyant souhaitent trouver un modèle auprès de celui que l’Église assigne à son ministère et enjoint fortement de pratiquer comme un témoin ce qu’il enseigne comme un maître13. Si l’orthopraxie du ministre ne suit pas son orthodoxie, le Seigneur, à propos des mauvais représentants de la loi divine, a averti sans concession : «Faites donc et observez tout ce qu’ils pourront vous dire, mais ne vous réglez pas sur leurs actes : car ils disent et ne font pas» (Mt 23, 3). La «règle de doctrine» (Rm 6, 17) reste donc inchangée, même quand celui qui la transmet est incapable de s’y tenir.

b) Par ailleurs, la crainte des milieux favorables au mariage homosexuel, dit par euphémisme «mariage pour tous», que provoque cette enquête de la CIASE serait que l’opinion en vienne à restaurer le constat pluriséculaire du lien entre pédérastie et homosexualité que les médias libertaires ont eu tant de mal à écarter. A-t-on d’ailleurs des études solides au-dessus de tout soupçon idéologique sur ce lien supposé ou avéré entre les deux situations morales ? Une thèse courante est que la ligne rouge qui sépare pédérastie et homosexualité est constituée par le fait que l’un des partenaires soit mineur. Mais l’âge de la majorité varie d’un pays à l’autre, ce qui montre bien l’arbitraire d’un tel critère. On peut discerner au contraire un continuum contre-nature entre pédérastie et homosexualité.

Le terme de pédophilie s’est étendu des garçons aux filles en les incluant, et a été inventé pour dissimuler les pédérastes, c’est-à-dire principalement l’homosexualité masculine en acte vis-à-vis de jeunes garçons. Les mêmes causes mauvaises produisant les mêmes effets, on peut qualifier symétriquement et de la même façon l’homosexualité féminine en acte vis-à-vis de fillettes d’«intrinsèquement mauvais» aux yeux de la loi morale.

Cette symétrie sexuelle mauvaise s’avère inscrite dans la lettre la plus dogmatique de saint Paul, adressée aux Romains : «Aussi Dieu a-t-il livré [ceux qui ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge] à des passions avilissantes : car leurs femmes ont échangé les rapports naturels pour des rapports contre nature ; pareillement les hommes, délaissant l’usage naturel de la femme, ont brûlé de désir les uns pour les autres, perpétrant l’infamie d’homme à homme et recevant en leurs personnes l’inévitable salaire de leur égarement» (Rm 1, 26-27).

En se limitant aux deux cas de pédérastie, masculine et féminine, à peine mentionnés, on s’abstient de considérer l’attirance naturelle des sexes qui provient de la nature humaine et qui demeure agissante, parfois d’une manière à son tour déviée : l’homme masculin attiré vers des fillettes à peine pubères, ou la femme attirée vers de jeunes garçons adolescents. En outre, ces quatre cas à peine mentionnés qu’il ne faut pas confondre peuvent parfois se recouper. La séparation en population statistique manifeste la difficulté d’établir des enquêtes assez fines. Or l’enquête de la CIASE a montré que la population masculine exerçant le presbytérat contient un nombre plus élevé de pédérastes que la moyenne des pédopervers dans la société, toute proportion gardée14. C’est un fait incontestable qui ne concerne donc qu’un seul des quatre principaux cas de déviance sexuelle à peine distingués, mais amalgamés de manière inadmissible sous le terme faux car trop générique de pédophilie.

Ce constat doit conduire à une plus grande sévérité dans le choix des candidats au presbytérat, discernement à opérer dès les premiers moments du séminaire, ce que les directives sélectives de l’Église catholique, compréhensive en matière d’homosexualité lorsqu’il s’agit d’une simple tendance chez les laïcs (1975), penchant affirmé néanmoins dangereux15 (1986), ont déjà mis en œuvre depuis les années 1990 pour exclure les homosexuels de la formation sacerdotale. Elles ont été reformulées officiellement en 2005 pour en exclure les candidats à charge16. Il n’est pas étonnant de constater une baisse progressive des cas de pédérastie dans le clergé catholique depuis ces trente dernières années. La courbe est en décroissance très nette dans le rapport de la CIASE, ce dont ne tiennent pas compte les adeptes du «mariage pour tous» qui voudraient instaurer et inculquer un nouveau pattern (modèle) genré à l’Église. C’est au moment où la structure ecclésiale est devenue possiblement la plus probe que l’on voudrait la faire totalement changer.

Conclusion : des autorités responsables, parfois coupables

Entre le scandale et la vérité, saint Grégoire le Grand avait déterminé que la vérité primait : «Tant que nous le pouvons sans péché, nous devons éviter le scandale au prochain. Mais si le scandale vient de la vérité, il vaut mieux laisser naître le scandale que de laisser de côté la vérité17.» Or le même Pontife romain notait aussi dans sa Règle pastorale une nuance qui éclaire la distinction entre pédopervers et pédodélinquant (ou pédodépravé) : «Il faut avertir ceux qui, de parti pris, sont livrés au péché, d’avoir à réfléchir prudemment que, lorsqu’ils commettent ainsi le mal par libre choix, ils attirent sur eux un jugement plus sévère. […]. Il n’y a pas de doute qu’ils eussent, en se repentant, plus aisément lavé leurs crimes s’ils étaient tombés par entraînement seul ; mais il faut beaucoup plus de temps pour extirper un vice qui s’est fortifié par suite du libre consentement du cœur. […] Et donc, parce que les péchés commis avec préméditation sont différents des autres péchés, le Seigneur ne poursuit pas tant les actes dépravés eux-mêmes que le dessein arrêté de mal faire. En effet, on pèche en action souvent par faiblesse, fréquemment aussi par manque de vigilance ; tandis que, dans les résolutions que l’on prend, c’est toujours avec mauvaise intention que l’on désobéit à Dieu18.» En dehors des rubriques médiévales, on ne trouvait pas chez les Pères de qualification précise des actes commis du moins grave (délit) au plus grave (crime).

Contre les délits et crimes sexuels, le pasteur fut enclin naturellement à plus de miséricorde pour le pédodélinquant, le fautif occasionnel sans préméditation, que pour le pédopervers, le calculateur avec préméditation, même si les uns et les autres nécessitent de nos jours un traitement en psychologie ou même en psychiatrie et l’éloignement absolu de toute victime potentielle. C’est là sans doute, dans la confusion des deux cas, que les évêques et les ministres de la confession ont commis des erreurs de discernement et de jugement, souvent sous prétexte de l’infinie miséricorde de Dieu, ce qui a conduit à la situation catastrophique actuelle. Ils ont sous-évalué la gravité de la situation, en raison aussi du fait que le meurtre-assassinat demeure le premier des péchés (cf. Ex 20, 13 avant Ex 20, 14). Alors que la société civile, il y a quelques décennies, n’était guère attentive à ce genre de comportements envers les enfants, les évêques, d’autant plus qu’on leur cachait fréquemment les faits, ont-ils été coupables ? Le plus souvent non. Ont-ils été responsables ? Oui, toujours. Il faut distinguer responsabilité et culpabilité.

Le pédodélinquant est celui qui chutait occasionnellement, et l’Église le tenait, comme une mère sait le faire, dans l’espérance d’un retour rapide à une vie morale conforme à l’Évangile et voulait lui éviter le désespoir, tout en protégeant la société d’éventuelles nouvelles victimes. L’éloignement demeurait de mise à la suite d’un seul dérapage. Le principe de tolérance zéro ne permet plus cette mesure dite «compréhensive». Comment manifester de la miséricorde ? Personne n’a désormais de solution. Le pédodélinquant sera immanquablement assimilé au pédopervers. Une prière spéciale doit soutenir plus que jamais les ministres qui s’exposent publiquement à leurs risques et périls. La fermeture de nombreux couvents et monastères fait reposer sur un plus petit nombre ce devoir impérieux. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus et de la Sainte-Face († 1897), docteur de l’Église, déclarait : «Je suis entrée au Carmel pour sauver les âmes et surtout afin de prier pour les Prêtres.»

Le pédopervers, lui, est vicieux et vicié jusque dans les profondeurs de sa vie morale. Il doit à tout prix être mis au plus vite hors d’état de nuire. La «privation de l’état clérical», c’est-à-dire le relèvement des engagements sacerdotaux, s’impose sans délai dans les limites de l’équité canonique, ainsi que le renvoi à des peines civiles. Le code de droit canonique avait souvent été oublié ou même esquivé : là, l’ignorance ecclésiale était coupable au cas par cas alors que les études statistiques demeurent ineptes à ce niveau.

Autrefois, le prêtre pédéraste était livré au bras séculier, et il s’ensuivait la peine de mort sur le bûcher, rapidement prononcée. Cela apparaît dur à une ère subjective et sentimentale comme la nôtre, mais la radicalité de la peine réduisait drastiquement ce type de crime. Le moyen âge induisait une société non pas nécessairement plus sainte, mais plus saine moralement.

Ces sombres constatations sur le clergé et ses équivalents19 que la littérature a su souvent épingler, tels Victor Hugo dans Notre Dame de Paris (1831), Bernanos dans Le Journal d’un curé de campagne (1936), Umberto Eco dans Le nom de la Rose (1980), ne devra en rien retirer son allégresse à l’Église qui, après pénitence et réparation, est conviée à cette joie qui marque le triomphe sur tout péché, car il est «facile de prouver que le paganisme n’est que tristesse et que le christianisme n’est que joie20».

Édouard Divry, o.p.

 


1 – P. Édouard Divry, Sur les abus sexuels dans l’Église, Revue Égards, n. 64, (2022/2), p. 40-55. Avec l’aimable autorisation de la revue Égards.

2 – Les chiffres absolus devraient toujours être donnés avec des écarts-type. En outre : William Briggs dans https://wmbriggs.com/post/37682/ ; puis, «Regard critique sur les chiffres du rapport Sauvé», (29 oct. 2021), Smart Reading Press (vérifié le 8 fév. 2022) ; puis Jacques Bonnet (Youtube).

3 – Pour tous les autres cas ciblés au niveau pénal, et ils sont nombreux, faudrait-il dire pédodélictueux ? La morale naturelle les réprouve tous comme une perversion du vrai bien moral, à laquelle s’ajoutent d’autres corruptions, toutes les autres fautes contre la chasteté.

4 – Les légistes et les psychologues distinguent en plus de la pédophilie l’éphébophilie, tendance sexuelle vers des jeunes de plus de 15 ans, dont il n’est pas question dans cet article (non coupable au niveau de la loi). À ne pas confondre avec l’hébéphilie, tendance clinique envers des jeunes de 12-14 ans.

5 – Le mot systémique ne signifie pas une structure patriarcale qui serait faussée par essence, mais une structure de péché dans la diffusion commune du péché (75 % dans les familles ; 13 % dans les institutions publiques ; 12 % dans les institutions supervisées par l’Église dont une part sous contrat) et dans la manière systématique dont elle n’a pas été assez sanctionnée.

6 – Cf. Le Monde, 26/01/1977, surtout 23/06/1977 ; Libération, 27/01/1977. Il faut ajouter les méfaits de la propagande pédoperverse réalisée par le pasteur John Stamford et son journal Spartacus, celle du pasteur Joseph Douce et son journal Gaie France pédophile.

7Grégoire Le Grand, Règle Pastorale, 3, 29, in SC, n. 382, Paris, Cerf 1992, p 474-475 : « Nous avons connaissance du péché par la suggestion, nous nous laissons vaincre par l’attrait, nous nous lions par le consentement.» Cf. Augustin, Enarrationes in Psalmos, n°143, 6 (PL 37, 1859). Dans son De Sermone Domini in monte (vers 394), Augustin discerne suggestion (suggestio), persuasion (suasio), délectation (delectatio) et consentement (consentio) (Sermo I, 12, 34). Le péché proprement dit n’apparaît qu’avec le consentement.

8Augustin, Commentaire sur l’Évangile de saint Jean, tract. 17, n. 8 : «L’amour de Dieu est premier dans l’ordre du précepte, l’amour du prochain est premier dans l’ordre de ce qui doit être fait» (Dei dilectio prior est ordine præcipiendi ; proximi autem dilectio prior est ordine faciendi).

9Veritatis splendor, nos 56. 67. 80. 81. 83. 90. 95. 115.

10 – Cf. entre autres, Claude Besson, Homosexuels catholiques, sortir de l’impasse, Préface de Sr Véronique Margron, Éditions de l’Atelier, 2012.

11 – Cf. le courageux témoignage du jésuite abusé dans son enfance, Patrick C. Goujon : «Il y a un travail pédagogique à faire dans l’Église pour que chacun reconnaisse les responsabilités qui ont été les siennes. L’adulte que je suis reconnaît que l’enfant que j’étais restait en contact avec ce prêtre [abuseur]. J’allais le voir quand il était là les dimanches, ça s’est passé comme ça, et je le dis aujourd’hui sans culpabilité. Un enfant qu’un adulte câline aime cet adulte – ce n’est pas une question d’abus de pouvoir. Ce n’est pas parce qu’il était prêtre que je me suis laissé prendre, comme on le laisse entendre quand on dénonce le cléricalisme, c’est parce qu’il me câlinait. C’est par l’affection que ce prêtre m’a pris au piège. Je peux assurer qu’à huit ans, ce n’est pas l’aura du prêtre qui m’attirait chez cet homme, mais le fait qu’il était câlin » (Études, n. 4286, [oct. 2021], 69-80, [p. 79]).

12 – Le Conseil représentatif des institutions juives de France.

13 – Cf. Paul VI, Audience 2 octobre 1974 : «L’homme contemporain écoute plus volontiers les témoins que les maîtres, ou s’il écoute les maîtres, c’est parce qu’ils sont des témoins.» La deuxième partie de cette maxime doit de nos jours être davantage accentuée, et même inversée en sa finale, car de fausses doctrines ont discrédité, par l’effet de certains ministres, l’Église actuelle (imposition d’une obéissance indiscrète ; faux mysticisme érotique) : le croyant s’il écoute les témoins c’est qu’ils sont aussi des maîtres. Sur l’obéissance indiscrète : Thomas d’Aquin, S.T., IIa IIae, q. 104, a. 5, ad 3 ; sur ce faux mysticisme : Idem, III Sent., d. 17, q. 1, a. 3, qc. 3, s.c. 2.

14 – CIASE, § 0973 : «À l’exclusion de trois situations, les victimes ont été des garçons, âgés de 10 à 15 ans.»

15Congregation pro doctrina fideiDeclaratio de quibusdam quaestionibus ad sexualem ethicam spectantibus), 29 décembre 1975 : AAS 68 (1976) 77-96 ; Epistula de pastorali personarum homosexualium cura, 1 oct. 1986 : AAS 79 (1987), pp. 543-554.

16Congrégation pour l’éducation catholique, Instruction In continuità sur les critères de discernement de la vocation des personnes ayant des tendances homosexuelles en vue de leur admission au séminaire et aux ordres sacrés (4 novembre 2005) : AAS 97 (2005), 1007-1013 ; Orientations éducatives pour la formation au célibat sacerdotal (11 avril 1974) : EV 5 (1974-1976), 188-256.

17Grégoire Le Grand, Sur Ézéchiel, livre I, homélie VII, n. 5, SC, 327, Paris, Cerf, 1986, p. 240-241.

18Idem, Règle pastorale, 3, 32 in PL 77, 115 ; autre traduc. in édit. du Cerf in SC, n. 382, 1992, p 495-497.

19 – Ces scandales de pédoperversité ont atteint aussi les partenaires œcuméniques de l’Église catholique comme ces 400 pasteurs, bénévoles et éducateurs nord-américains de la Southern Baptist Church, tous mis en cause (février 2019). Cf. le rapport plus complet aux USA de la John Jay College of Criminal Justice (cité par la Smart Reading Press, vu le 08/02/2022). Pareillement pour l’orthodoxie russe, avec le père Gleb Grozovski condamné en 2016 en Russie. L’affaire Gabriel Matzneff, cet écrivain laïc pratiquant orthodoxe, qui promut en France la cause de la pédophilie dans les années 1970, a défrayé tardivement la chronique.

20 – Gilbert Keith Chesterton, Orthodoxie, III (1908), trad. Ch. Grolleau, Rouart-Watelin, Paris, 1922, p. 233.

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil