Travail en visio-conférence

La pandémie du Covid, et surtout le confinement, ont vu fleurir le «distanciel», obligeant de nombreuses personnes, dans le cadre privé aussi bien que professionnel, à recourir à des techniques de substitution, principalement les visioconférences. Pour des raisons de coût ou de déplacement, elles ont tendance à se substituer aux relations en «présentiel». Aline Lizotte nous alerte sur les inconvénients qu’elles comportent et sur la tentation de les généraliser, en particulier dans le cadre de l’enseignement.

On en parle partout et on fait beaucoup de choses avec ces visioconférences : on lit des documents et même des livres ; on stocke des images de tout ce qui autrefois se photographiait… ou se peignait ; on met sur «bande» les choses les plus secrètes, comme les organes humains, et on capte leur mouvement ; on apprend à parler une langue étrangère en joignant le son de la parole à l’image du mot ; on inscrit des événements que l’on reverra plus tard, des centaines de fois peut-être ; on capte des conférences in vivo et on pourra les réentendre. Il y les cassettes vidéos faites par les amateurs et les cassettes vidéos faites par les experts. On a dépassé le téléphone, la radio, la télé. On veut enserrer la vie avec ses charmes et ses souffrances : mariage, naissance, baptême, développement, enfance, jeunesse, âge adulte, mort, funérailles, enterrement…

Ces cassettes vidéos sont devenues des «instruments pédagogiques» ; on apprend l’alphabet, on apprend à écrire, on apprend les mathématiques, on apprend les sciences physiques, chimiques, biologiques, on voit agir l’art médical. On suit un cours à la maison ! Plus besoin de livres ! Plus besoin de notes, il n’y aura qu’à écouter. La vidéocassette va-t-elle mettre au chômage une grande partie des enseignants ? Une seul semblera suffire, et son enseignement pourrait être donné à des milliers d’étudiants du pays, et, avec une traduction insérée, à des milliers d’apprenants de par le monde. C’est LE médium parmi les médias !


Non seulement les étudiants se méfient des visioconférences, mais les dédaignent quand une vidéo vient remplacer un cours.


Et pourtant, même si les administrateurs scolaires en raffolent pour la baisse des coûts de l’enseignement, si le professeur les utilise à bon compte pour la projection des illustrations dont il a besoin, les étudiants eux, non seulement s’en méfient, mais les dédaignent quand une vidéo vient remplacer un cours, un entretien qui devaient se donner en présentiel. La vidéocassette semble avoir, pour l’enseignement, le rôle d’un instrument d’appoint ; elle ne paraît pas être capable de remplacer l’enseignement magistériel de ce bon professeur qui donne un cours à un nombre restreint d’étudiants assis dans une même salle et en train de griffonner sur une feuille de papier ce que le professeur essaie de leur transmettre ! Pourquoi ?

La vidéo, un médium ?

Il y a un peu plus de quarante ans mourait Marshall Macluhan (1911-1980), un grand spécialiste canadien de la communication et même le fondateur des théories de la communication. Il avait développé une conception très élaborée du «médium», qui évoque un «milieu» entre deux extrêmes. Entre l’appareil humain –le corps dans ses organes sensitifs – et ce que perçoit et retient le cerveau, la société moderne a introduit des artefacts1 qui transportent aux facultés cognitives des sensations surtout auditives et visuelles, dont la source n’est pas directement la «nature», mais un instrument inventé par l’homme : la radio, l’appareil photo, le téléphone, le cinéma, la télévision, le disque et aujourd’hui, la vidéocassette. Ces instruments de transmission, disait Macluhan, ne sont pas uniquement des appareils qui augmentent les perceptions auditives ou visuelles, comme le font les lunettes, les loupes ou un cornet amplificateur, ce sont des «médias» qui changent la perception naturelle propre à l’organe de la sensation.

Macluhan a voulu montrer, en gros, qu’écouter quelqu’un qui vous parle face à face et lui répondre n’implique pas la même perception de la voix que l’écoute d’une chanson à la radio ou d’une conférence à la télévision. Le médium – les médias – joue un rôle de catalyseur dans la perception du «message» non quant à son contenu, mais quant à l’intermédiaire technique construit par l’homme. Il a voulu montrer que «les médias électroniques ne sont pas l’extension d’un sens unique (comme le livre, extension de l’œil, ou le langage, celle de l’oreille), mais du système nerveux humain dans son ensemble, et que cela a des conséquences très importantes2». La différence vient de la suppression de l’«espace et du temps3». Cette suppression de l’espace et du temps, qui revient à une «suppression de la distance», comporte, on en est d’accord, une conséquence dans la perception du sensible lui-même.

Écouter directement – face à face – quelqu’un qui «vous» parle ne donne pas la même sensation que de l’entendre par un médium qui «supprime» la distance. Supprimer ne signifie pas enlever. C’est diminuer de beaucoup l’importance des catégories de la perception. Écouter quelqu’un qui vous «crache» sa pleine colère au visage ne donnera pas la même émotion que l’écouter enregistré sur une cassette, tout en étant bien assis dans son fauteuil : la distance est supprimée. Or, pour Marshall Macluhan comme pour Kant, ou même – d’une autre façon – pour Aristote, l’espace et le temps sont des conditions formelles qui déterminent la perception sensible4. Si l’on supprime dans un mot prononcé le «près», le «tout près», le «murmure», le «cri», la perception ne sera pas la même, même si le contenu sensoriel ne semble pas touché.


Ce qui est reçu par un médium technique est perçu autrement que ce que perçoit le sens corporel : l’oreille ou l’ouïe, l’œil ou la vue.


Ainsi, pour Macluhan, tous les médias ont comme facteur commun le rôle technique de supprimer la distance, c’est-à-dire l’une des conditions essentielles à la perception du «message». Et ainsi, selon son adage souvent répété, le médium est le message. Autrement dit, ce qui est reçu par un médium technique est perçu autrement que ce que perçoit le sens corporel : l’oreille ou l’ouïe, l’œil ou la vue. Ce qui est perçu l’est, premièrement, en relation avec le médium et non directement avec le sens lui-même. Ce qui est perçu par un médium, même un discours important, sera perçu autrement, par l’écoute d’une émission radiophonique que par l’écoute dans la salle ou le lieu où se tient le discours. S’il en était autrement, on ne se dérangerait pas pour aller entendre un conférencier de renom ou un chanteur renommé.

Qu’est-ce qui change ?

Macluhan est célèbre pour avoir fait une distinction entre les médias froids et les médias chauds. «Un médium chaud est celui qui amène un sens unique à un niveau de haute définition. Il est riche en informations spécifiques et laisse peu de place à l’individu. Selon Macluhan, l’imprimerie est chaude, tout comme la radio et le cinéma. À l’opposé, les médias froids sont à basse définition en termes d’information, ils nécessitent la participation du public, ce qui implique la sollicitation de plusieurs sens. L’oralité est froide, de même que le téléphone et la télévision5. Si l’on veut parler d’une «imprimerie chaude», pensons à l’article d’Émile Zola, «J’accuse», publié dans le journal parisien l’Aurore, sous la forme d’une lettre adressée au Président de la République. Elle fit basculer l’affaire Dreyfus. Aurait-elle eu le même effet si la protestation avait été faite à la télévision ? Quant au cinéma, on n’a qu’à en faire l’expérience ! Il est vraisemblable qu’une émission de télévision fait moins bouger l’émotion qu’un film vu dans une grande salle, lumières éteintes.

Pour nous résumer, disons que selon Macluhan, toute perception sensorielle n’est jamais qu’une perception sensible des qualités sensorielles de l’objet (sensible propres). Elle provoque des émotions selon les aspects conditionnels de la perception des coordonnés qui l’enveloppent (sensibles communs : figure, mouvement, repos, nombres, grandeur). Or ce qui est nouveau chez Macluhan, c’est que, pour lui, les perceptions des coordonnées des sensibles ne sont pas uniquement objectives, comme l’entendait Aristote, mais dépendent de la relation de ce qui est perçu à celui qui le perçoit.


Il y a l’image, la reproduction de la voix, les mots : le contenu est le même, mais il y manque justement la «matière».


Revenons à notre sujet. Qu’est-ce qui change, par exemple, dans l’écoute d’un cours donné en présentiel par rapport à un cours enregistré et écouté dans le silence de sa chambre ? Ce sont les mêmes paroles, les mêmes idées, et pourtant ce n’est pas pareil.

La vidéocassette ou la vidéoconférence est un médium : la conférence, le cours, sont écoutés par ce médium. Le cours écouté en classe est l’objet direct de la perception de ce qui est dit. La perception d’un enregistrement sonore ou visuel et présenté à l’aide d’un médium (photo, cassette, vidéocassette, etc.) est une perception dématérialisée. Il y a l’image, la reproduction de la voix, les mots : le contenu est le même, mais il y manque justement la «matière», le corps de celui qui parle dans ses trois dimensions, dans un lieu, dans un temps, en face d’un public. Tout est réduit à une image avec ses coordonnées de mesure, sauf la «matière» qui est sujet d’une réalité. Il y manque la «distance», c’est-à-dire les déterminations du «réel».

Le corps est en lui-même une présence réelle ! La voix qui sort de la bouche est une voix réelle, le regard s’adresse à d’autres corps qui sont présents, dont les mouvements sont réels, dont les bruits qu’ils font sont du réel. Toutes les coordonnées de la relation de la présence de l’un – l’enseignant – à l’autre –l’enseigné – sont présents, donc réels, mais l’image les supprime. De même, toutes les coordonnées de l’auditoire sont présentes et deviennent source d’une communication réelle avec celui qui parle. L’auditoire réagit et fait réagir celui qui parle selon la manière dont il le perçoit. Dans la communion de plusieurs à un événement unique (conférence, spectacle, rite religieux, etc.), la distance est loin d’être éliminée. Elle est présente. Le corps, la pensée, l’émotion, se communiquent à un tout : l’un – celui qui parle – à l’autre
– ceux qui s’unifient en un seul – , qui est la communion de ceux qui écoutent.

Celui qui regarde une vidéocassette seul – en raison du seul médium – regarde une image de quelque chose qui a été réel et qui n’est qu’un réel re-présenté. Lui manque toute la «réalité» de ce qui lui est re-présenté. La distance, c’est-à-dire, l’ensemble des coordonnées propres à une sensation n’est pas perçue comme telle, mais intégrée dans une «image» ou un «son», et l’émotion est reportée sur le spectateur qui regarde l’image, et ce sont ses propres émotions personnelles qui réagissent en premier. Ces émotions sont secondaires ; elles sont davantage liées à la perception de l’image, en tant que telle, qu’à l’objet de ce qui est perçu. Ce qui permet à la technique de changer l’émotion, et même de la manipuler.

L’usage limité des vidéoconférences


On finit toujours par réduire les auditoires, et surtout on modifie considérablement la relation maître-disciple qui est la relation fondamentale de l’enseignement.


Les vidéocassettes sont des instruments utiles, souvent très utiles, et même indispensables dans certains cas. Pensons simplement à ces vidéos qui guident la main du chirurgien lors d’opérations chirurgicales très fines et délicates, évitant des «blessures» non nécessaires pour la cible organique du malade. Par contre, dans l’enseignement souvent magistral comme le sont les cours de sciences humaines, de philosophie, de théologie, où les vidéo cassettes ne sont pas là à titre d’instruments complémentaires, comme le seraient des cartes géographiques pour un cours sur les guerres en Terre Sainte, ou des images sur les villes réduites en cendres en Ukraine, la suppression des cours en présentiel et son remplacement par des cours enregistrés a un usage très limité. On peut, en les utilisant, augmenter le nombre des étudiants pour éviter les déplacements coûteux, on peut économiser en réduisant le nombre des professeurs, on peut réduire les relations humaines en dématérialisant les relations, on finit toujours par réduire les auditoires, et surtout on modifie considérablement la relation maître-disciple qui est la relation fondamentale de l’enseignement.

La force des circonstances de l’épisode du Covid-19, où il a fallu recourir à un enseignement par vidéoconférence, ne doit pas devenir, comme nous avons la tentation de le faire aujourd’hui, l’instrument pédagogique par excellence. Il faut retrouver le sens de la distance : le professeur est là dans sa chaire, même symboliquement existante, l’étudiant est présent devant lui et reçoit de sa bouche un chemin de vérité qu’il fera sien dans l’amplitude de ce qu’il reçoit ! Un lien se crée entre le professeur et l’auditoire, il se parfait dans un sens ou dans l’autre. Ce lien qui ne se fera jamais avec une vidéocassette et son écoutant est un élément nécessaire à la transmission du savoir. Le contenu peut être identique, la disposition intérieure, comme le présentait Macluhan, est fort différente.

L’enseignement par un médium technique est utile ; il ne remplacera jamais le lien d’une intelligence à une autre intelligence, lequel doit d’abord être perçu par la parole et complété par l’écrit. L’écrit qui est le signe de la «parole» et la «parole», le signe du concept, ne seront que médiocrement remplacés ou même souvent dénaturés par le médium. À nous d’en prendre conscience !

Aline Lizotte

Photo : Anna Shvets / pexels.com


1 – Macluhan considère comme medium » tout, objet, artefact ou dispositif qui entretient une relation avec le sensorium humain, tous les artefacts techniques qui prolongent des fonctions, des facultés, ou des organes sensoriels humains. Tel le vêtement, la route ou la roue. Ce sont des médias.

2 – Oumar Kane, Marshall Macluhan et la théorie médiatique : genèse, pertinence et limites d’une contribution contestée, Open Édition, journals, Tic& société, Vol. 10, n° 1, 2010.

3 – Ce sont selon Kant les catégories a priori qui forment les fondements de l’expérience ou du matériau du concept que construit l’entendement, selon ses propres catégories. Or, pour Kant, l’espace et le temps ne sont pas perçus, mais ils formalisent la perception sensible, c’est-à-dire une sensation. Pour Aristote, l’espace et le temps sont des sensibles communs. Ils sont perçus par plus d’un sens et servent de conditions formelles à la perception du sensible propre.

4 – En fait, Aristote énumère cinq sensibles communs : le mouvement, le repos, la figure, le nombre, la grandeur. (De Anima, II, 428 a 17)

5 – Oumar Kane, op. cit., p. 7.

 

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