Abbaye sous le pape François

Des supérieurs majeurs non prêtres, des responsables de paroisses laïcs, des évêques privés du pouvoir de juridiction… Bref, une «décléricalisation» générale ! Est-ce bien là ce que le pape François souhaite pour l’Église catholique à travers son rescrit du 18 mai 2022 ? Pour comprendre ce qui est en jeu, il faut avant tout rappeler certaines vérités qui fondent la nature de l’Église et le rôle des «pouvoirs» dans l’Église.

Le 20 mai dernier, l’informateur religieux du journal La Croix rendait publique la nouvelle suivante : «Des religieux non prêtres pourront prendre la tête de leur ordre». L’article donnait l’information suivante : le modérateur suprême pourra désormais nommer «avec l’approbation de son conseil» un religieux non prêtre à une position de supérieur local. Quand il s’agira de nommer un religieux laïc comme supérieur majeur, cela nécessitera pour le modérateur suprême d’en faire la «demande» au Saint-Siège, là encore «avec l’approbation de son conseil». Le cas échéant, le dicastère accordera son autorisation écrite». Idem pour le modérateur suprême : si celui qui est élu à cette charge par son ordre n’est pas prêtre, il devra recevoir la «confirmation» du Vatican, avec l’«autorisation écrite» de la Congrégation pour les instituts de vie consacrée et les sociétés de vie apostolique. Pour rendre sa décision, celle-ci «se réserve le droit d’évaluer le cas individuel et les motivations données». Le journaliste ajoutait que cette «ouverture», «qui semble technique à première vue, n’en est pas moins lourde de sens».

De facto, le Dicastère de la vie consacrée répondait à une plaidoirie «insistante des Franciscains», qui s’appuyaient sur le fait que leur fondateur, saint François d’Assise, n’était pas prêtre (sic). Mais l’informateur ajoutait une petite remarque de son cru : «Si elle ne concerne stricto sensu que les ordres religieux comptant des prêtres, cette évolution n’en participe pas moins à la volonté du pape François de “décléricaliser” l’Église. Des non prêtres pourront en effet ainsi devenir les supérieurs directs de prêtres. Il s’agit donc d’un renforcement de la dissociation au sein de l’Église entre autorité et sacrement de l’ordre, le second ne devenant plus la source unique de la première».

Si l’on suit la pensée de l’auteur de cet article, l’information donnée serait évidemment une nouvelle plus qu’étonnante : il ne s’agirait pas de concessions accordées une par une pour des cas uniques et pour régler des situations urgentes, mais d’un «renforcement» – c’est-à-dire d’une intention déjà en cours d’existence – de la part du pape François qui voudrait, dit-on, une «dissociation entre autorité et sacrement de l’ordre», c’est-à-dire entre le «pouvoir d’ordre» et le «pouvoir de juridiction». Si l’on va au bout de ce renforcement, des paroisses pourraient avoir comme responsable non plus un curé, mais une équipe de laïcs ou même un seul laïc, un homme ou une femme, un père ou une mère de famille, célibataire ou non, engagés pour un temps dans l’administration de ces unités cultuelles. Ces laïcs auraient l’autorité pastorale dirigeant les liturgies et les œuvres apostoliques ; les prêtres, s’il en reste encore, diront la messe, confesseront et administreront l’onction des malades, c’est tout ! S’ils gardent l’autorité ou la responsabilité d’être les «pasteurs» de ces paroisses, ce ne sera plus en tant qu’ils ont reçu le sacrement de l’ordre, mais en tant qu’ils ont été nommés par une autre autorité cultuelle, ou même parce qu’ils ont été élus par les chrétiens de cette paroisse. Leur autorité pastorale ne dépendra que d’un «droit positif» propre à l’administration chargée de nommer des «pasteurs» pour tel groupe de chrétiens. Ces prêtres deviendront les fonctionnaires du sacré, et les laïcs les responsables des cultes ! Idem pour un diocèse : l’autorité de l’évêque n’aura plus comme fondement le sacrement de l’épiscopat, il n’aura plus la responsabilité pastorale des prêtres et des laïcs de son diocèse, il n’aura plus comme fonction que de donner le sacrement de l’ordre à de nouveaux candidats qu’il ne pourra – de droit – appeler aux «ordres».

Cette dissociation entre le pouvoir d’ordre et le pouvoir de juridiction serait déjà en cours dans la pensée du pape François, et ce serait ce vers quoi il dirigerait l’Église catholique de notre temps1. Bigre !

Le rescrit

Il faut d’abord lire le rescrit tel qu’il est paru sur le site du Vatican (en italien). Disons, pour bien situer la question, qu’un rescrit est un acte administratif particulier, donné par l’autorité compétente – le pape, le préfet d’un dicastère, l’évêque – qui est titulaire d’un pouvoir de gouvernement (juridiction) selon les droits qui s’attachent à sa charge. Le rescrit est la demande faite à «quelqu’un de concéder selon sa nature propre, un privilège, une dispense ou une autre grâce» (can 59).


Il nous faut rappeler certaines vérités qui fondent la nature de l’Église et le rôle des «pouvoirs» dans l’Église.


Dans le rescrit qui nous occupe est concédée, pour un membre d’un institut de vie consacrée ou d’une société de vie apostolique dont une partie des membres sont des clercs, l’autorisation de confier à un membre non clerc la charge de supérieur, soit suprême s’il y a plusieurs «maisons» de son institut, soit local, pour une seule «maison». Cette autorisation s’accompagne d’un certain nombre de conditions. La demande et la permission accordées concernent un cas particulier (singoli casi). Il ne s’agit pas de changer de façon générale, pour cet institut ou cette société, le mode électif qui lui est propre comme société cléricale ou comme institut laïc. La demande doit-être faite par le supérieur suprême après consultation et approbation de son propre conseil. Le religieux pressenti comme supérieur doit être évalué par le dicastère lui-même.

Il nous faut donc, pour comprendre ce qui est en jeu, rappeler certaines vérités qui fondent la nature de l’Église et le rôle des «pouvoirs» dans l’Église.

L’Église comme peuple de Dieu

Le deuxième chapitre de Lumen gentium définit l’Église comme «peuple de Dieu», formant une «communion hiérarchique». Tous les membres de ce peuple ont comme caractéristique propre d’être des «fidèles», c’est-à-dire qu’ils sont incorporés à l’Église du Christ par le baptême et la réception du don de la foi. Ces fidèles sont constitués comme «peuple de Dieu» parce qu’ils participent «à leur manière à la fonction sacerdotale, prophétique et royale du Christ» (can 204). Tous sont égaux et forment une communion de charité dans laquelle ils ont la même dignité2. Tous, comme membres du peuple de Dieu, sont appelés à la sainteté, à l’apostolat commun. Tous sont appelés à participer aux trois munera du Christ. Cette égalité de communion est constitutive de la nature de l’Église.

Tous les fidèles, bien qu’ils forment une société d’égaux, n’ont pas tous la même fonction, ni la même mission dans l’Église. Ils n’ont pas tous la même manière de vivre leur participation aux charges (munera) du Christ, ni les mêmes charismes, ni les mêmes obligations dans leur agir propre. Mais tous les fidèles n’ont pas le même «état de vie». Pour certains, leur état de vie librement choisi est l’état clérical, dans lequel ils sont incorporés par la réception du sacrement de l’ordre. Pour les autres, ils demeurent dans l’état commun de laïc. Cependant, bien qu’il n’y ait que deux «états de vie», l’état clérical et l’état laïc, il y a diverses façons de vivre l’un et l’autre.

La première distinction est la vie religieuse, différente de la vie séculière. Tous les fidèles ne sont pas des «religieux». Tous les clercs ne sont pas des «religieux». La vie religieuse ou vie consacrée est une forme de vie stable consacrée par la profession des conseils évangéliques. Ceux qui s’y engagent promettent de «suivre le Christ de plus près, sous l’action de l’Esprit Saint, se donnent totalement à Dieu aimé par-dessus tout, pour que dédiés à un titre nouveau et particulier pour l’honneur de Dieu, pour la construction de l’Église et le salut du monde, ils parviennent à la perfection de la charité dans le service du Royaume de Dieu et, devenus signe lumineux dans l’Église, ils annoncent déjà la gloire céleste » (can 573). La vie religieuse, quelle que soit sa forme, est offerte à tous, mais tous – et de loin – ne s’y engagent pas. Il faut un appel spécial et des grâces particulières. Cependant, elle peut être désirée et voulue autant par des clercs que par des laïcs. Il y a des clercs qui sont des religieux et des clercs qui ne le sont pas. Et il y a des laïcs qui sont des religieux, bien que n’ayant pas reçu le sacrement de l’ordre, et ne sont donc pas des clercs. Le canon 207 § 1-2 le reconnaît explicitement3.

Quant aux fidèles qui vivent «dans le monde», les «laïcs», le trait qui les spécifie est d’être en rapport avec la société temporelle. De par leur baptême, ils ont la mission de témoigner de l’existence du Christ comme Sauveur et Rédempteur, de «sanctifier» la réalité de la société dans laquelle ils vivent, de veiller au respect des droits humains et religieux de leurs contemporains et de favoriser autant qu’ils le peuvent les droits de l’Église dans l’espace civil et politique dans lequel ils vivent.


Quel que soit le genre de vie, elle doit demeurer en communion hiérarchique avec l’autorité cléricale.


Ainsi, quel que soit le genre de vie, que cette vie se déroule dans l’espace d’une vie civile ou qu’elle soit enfouie dans un couvent, qu’elle soit celle du clerc ou celle du religieux séculier, si elle est celle du peuple de Dieu, elle doit demeurer en communion hiérarchique avec l’autorité cléricale. Cette autorité cléricale s’exerce dans l’Église par l’évêque qui, dans son diocèse, possède le pouvoir de juridiction (exécutif, législatif, judiciaire). «Le Collège des évêques dont le chef est le Pontife Suprême et dont les évêques sont les membres en vertu de la consécration sacramentelle et par la communion hiérarchique entre le chef et les membres du Collège, et dans lequel se perpétue le corps apostolique, est lui aussi en union avec son chef et jamais sans lui, sujet du pouvoir suprême et plénier sur l’Église tout entière» (can 336). Elle s’exerce aussi dans toute sa plénitude par le pape, qui est le l’autorité suprême de toute l’Église et qui jouit en sa personne de la plénitude du pouvoir du gouvernement (juridiction) dans ses aspects de pouvoir exécutif, législatif et judiciaire.

Cette autorité propre au gouvernement est inhérente à l’Église catholique. L’autorité plénière propre à l’évêque et au pape est partagée par le prêtre quand, consacrant le pain et le vin et opérant ainsi une «transsubstantiation», il exerce sur le pain et sur le vin devenus Corps et Sang du Christ le droit de l’offrande sacrée pour le bien de toute l’Église et le salut du monde. Il est encore participant du pouvoir de l’Église quand, ministre du Corps du Christ, il prononce les paroles du pardon de tous les péchés. Le prêtre exerce dans sa propre chair le pouvoir que le Christ a sur son propre corps en offrant sa vie au Père pour toute l’humanité et en pardonnant toute faute. Ce n’est pas le pouvoir de juridiction, c’est la puissance du pouvoir d’ordre, lequel ne s’exerce pas selon le mode de l’autorité humaine, mais selon le mode de l’autorité divine à laquelle le ministre ordonné participe.

Ainsi, lorsqu’on parle de «pouvoir» dans l’Église, on ne parle pas uniquement d’autorité, on parle d’une véritable puissance s’exerçant sur quelqu’un d’autre en vue de rendre gloire à Dieu, de lui rendre grâce et de solliciter son amour. Ainsi, en raison du pouvoir d’ordre, le clerc jouissant de l’ordre sacerdotal a la puissance de transformer la substance du pain et du vin en celle du Corps et du Sang du Christ et d’offrir le Corps du Christ comme holocauste au Père. Le même ministre a le pouvoir de pardonner non comme l’ami pardonne à l’ami, mais comme effaçant la faute et la peine éternelle qu’elle comporte pour remettre la personne dans la grâce de Dieu. Il ne s’agit pas ainsi d’un «simple service d’autorité», il s’agit d’un acte «re-créateur» qu’aucune puissance humaine ne pourrait accomplir de sa propre puissance.
Quand le pape gouverne toute l’Église du Christ et l’évêque son diocèse, il ne s’agit donc pas uniquement d’exercer une autorité, mais d’ordonner les actes des fidèles à la certitude et au rayonnement de la foi, à la certitude et à l’espérance d’une vie féconde pour l’éternité, au lien intime de la charité, qui fait de l’assemblée des fidèles le peuple de Dieu. Ce peuple que Dieu a sauvé de l’emprise de la haine et de la mort en donnant son propre Fils pour l’acte de charité – amour – le plus parfait qui brûle les flammes de la haine et restaure la véritable vie. Le pouvoir du gouvernement (juridiction), celui de la miséricorde du jugement (espérance), celui de vie (la charité) sont au service de chaque fidèle pour que tout baptisé dans le Christ vive pleinement la vie d’amour et d’adoration dont il a reçu les prémices le jour de son incorporation à l’Église.

L’idonéité des personnes


Ce pouvoir que reçoivent tous les baptisés appartient de droit au Christ et à ceux à qui il en fait part.


Nous connaissons les pouvoirs que l’Église a reçus de la part de son fondateur. Par le pouvoir d’ordre s’exercent tous les droits de la vie chrétienne : sanctifier les chrétiens en faisant d’eux, dans tous les actes profonds de leur vie, de véritables fils de Dieu et des membres de son peuple. Cela s’opère par la vie sacramentelle et par les transformations morales de leur vie. Cela exige aussi de leur enseigner les profondeurs de la foi qu’ils reçoivent au baptême, de leur apprendre à vivre selon une loi nouvelle, celle de la Charité divine qui transforme la vie quotidienne. Ce pouvoir que reçoivent tous les baptisés de vivre selon le don de leur foi et de changer le monde par le témoignage de leur vie sous la motion perpétuelle de l’Esprit Saint appartient de droit au Christ et à ceux à qui il en fait part. Tous les baptisés reçoivent cette participation au sacerdoce du Christ lequel, en raison de son offrande parfaite, de son amour infini, de son obéissance totale, reçoit en tant que Christ le droit universel sur la création, le droit de la tourner vers le Père. Ce droit absolu, le Christ en fait part à tous ceux qui, par le baptême, deviennent ses fidèles. Baptiser est un droit propre à l’Église. En jouissent tous les ministres dans l’Église et aussi tous les fidèles qui peuvent l’utiliser dans des circonstances spéciales4.

Ce n’est pas tout d’être baptisé, encore faut-il le vivre dans toute sa vie, du début jusqu’à la mort. Cette vie humaine a besoin d’être gouvernée, et elle l’est principalement par ceux qui sont choisis par ce même Christ, qui envoie ses Apôtres et ses disciples, leur donnant la mission particulière de prêcher son Évangile jusqu’aux extrémités de la terre et d’annoncer tout ce qu’Il leur a appris. Ce pouvoir de «gouvernement» est, de sa nature, un droit divin, car seul le Christ a le droit et le pouvoir de choisir ceux qu’il envoie prolonger sa mission première : rendre témoignage à la vérité (Jn 18, 37). Personne ne peut enlever à l’Église le droit de baptiser, de gouverner ses fidèles et d’ordonner ses ministres. Ce droit, l’Église le possède comme venant de Dieu lui-même.

Mais encore faut-il que ceux qui reçoivent le baptême, ceux qui reçoivent les dons de la foi, de l’espérance et de la charité – ces vertus ou habitus qui rendent l’agir humain parfait et «surnaturel» – puissent être enseignés et guidés dans tous les choix réels qui émaillent leur vie. L’Esprit Saint leur est donné, mais Il exige d’être entendu, reçu et suivi. Et pour cela, il faut des hommes et femmes qui soient capables de recevoir le pouvoir de guider les «fils de Dieu», qui soient des témoins vivants de sa lumière et de sa sainteté. Il faut des «ministres du sacerdoce du Christ, des enseignants de sa lumière de vérité, des guides de la vie quotidienne dans la progression de la vérité. Ces guides, ce sont ceux qui participent d’une façon spéciale au sacerdoce du Christ et qui, choisis par lui-même et confiés à son Église, sont formés et guidés pour être ses ministres. Par un choix libre, ils lui font l’hommage de leur vie et de son «droit» de choisir ses témoins. Ce choix, qui est le droit du Christ lui-même en tant qu’il est Dieu dans sa personne et humain dans sa nature, est pour son exécution confié à l’Église qu’il a fondée.

Moines sous le pape François
Photo Jean Pierre Pouteau / CIRIC

 

L’Église, de son droit propre et en participant au droit du Christ, choisit ses ministres, accueille et forme ceux qui offrent toute leur vie au Seigneur, instruit ses fidèles, les nourrit de la Parole de Dieu, les met et les remet dans la vie de la grâce de Dieu et leur apprend vivre comme témoins de cette vie nouvelle. Ce gouvernement, redisons-le, appartient à l’Église seule. Nul n’a le droit de l’empêcher d’accomplir son propre droit et d’obéir à sa propre mission sur terre. L’autorité qu’elle en tire n’a aucune source uniquement humaine. Elle vient de Dieu par le Christ, à qui toute puissance a été donnée au ciel et sur la terre (Mt 28, 18). C’est ce que l’on appelle le pouvoir de juridiction ou de gouvernement. Pour accomplir les exigences de son droit propre, l’Église doit choisir et veiller à ce que les personnes humaines que le Christ lui confie soient vraiment instruites et capables de vivre non seulement leur participation commune au sacerdoce du Fils de Dieu, mais une participation plus adéquate et une vie plus près de la sienne. Sa vigilance, conforme à sa mission, lui est un devoir, son exécution est à sa charge. L’autorité dont elle jouit est absolument inséparable du pouvoir qui lui est donné par son Seigneur et Maître. L’autorité du pouvoir du gouvernement vient du Christ, et personne ne peut l’enlever à l’Église et à ses membres.


Aucune autorité dans l’Église ne peut s’exercer validement et efficacement si elle n’est pas celle dont l’autorité du Christ lui-même l’a revêtue.


Vouloir séparer le pouvoir du gouvernement, le pouvoir de juridiction, du pouvoir d’ordre, droit de participation au Sacerdoce du Christ, tient de l’ignorance totale de la vérité de l’Église. Si une autorité humaine tentait de le faire, ses décisions seraient sans aucune efficacité. Aucune autorité dans l’Église ne peut s’exercer validement et efficacement si elle n’est pas celle dont l’autorité du Christ lui-même l’a revêtue et qui en jouit selon les degrés de sa mission : paître les agneaux et les brebis du Seigneur (cf. Jn 21, 15. 18).

La portée du rescrit

Autre est une doctrine, autre est la capacité de l’exécuter dans des situations réelles. La réponse donnée par le préfet du Dicastère de la vie consacrée, le cardinal Braz de Aviz, n’est pas la porte ouverte, la permissions générale donnée à toutes les institutions de vie consacrée de choisir d’élire un clerc ou, selon les désirs, un laïc comme supérieur général. Elle suppose non seulement une étude du «cas singulier», mais encore plus un jugement qualifié «discrezionalmente», c’est-à-dire un jugement non seulement prudent, mais, selon le droit5. Elle exige que la demande soit faite par le modérateur général – démissionnaire, peut-être, mais incapable d’accepter une nouvelle tâche de gouvernement, ou placé devant une communauté locale qui ne trouve personne pour assumer la tâche – et son conseil. La réponse sera celle du Dicastère après jugement du cas. Le rescrit permet de donner une réponse positive si la demande et ses conditions sont jugées raisonnables et selon le droit.

Cependant, cela oblige le modérateur laïc, mais religieux, à respecter le droit commun de l’institution de vie religieuse cléricale. Il lui faut aussi regarder le droit propre de l’institution et sa spiritualité pour rajeunir et vivifier cette communion de vie religieuse. Il ne s’agit donc pas de transformer une vie religieuse en équipe de discussion, en un creuset «moderne» de vie prétendument religieuse, en option idéologique, comme nous en avons vu trop souvent les tentatives ineptes dans les années qui ont tant fait souffrir Paul VI à la fin de son pontificat. Le supérieur laïc religieux doit gouverner l’institution dont il prend la charge comme la gouvernerait le meilleur supérieur clerc. Il doit préserver la supériorité de la vie cléricale en tant qu’elle exprime, dans les ministères qui lui sont confiés, la configuration au fondateur, le Christ, Tête de l’Église. Recevoir une tâche de gouvernement dans l’Église, ce n’est pas une promotion, un privilège, un droit, c’est recevoir l’honneur de «servir». Le modérateur laïc doit aussi agir de telle façon que la situation dans laquelle les circonstances le placent ne se reproduise plus ; il doit avoir le souci de former des clercs au gouvernement de leur institut, d’être pour ces jeunes et moins jeunes un stimulant pour retrouver la fécondité et l’amour du Christ qui les a conduits vers cette forme de vie religieuse en tant qu’ils sont, d’abord, ses ministres. La vie religieuse pourra les rendre encore plus aptes à suivre le Christ dans son Incarnation et dans son œuvre infiniment parfaite de Rédempteur.

L’actualité de la mission


Si un institut aussi vénérable que les Franciscains manque de religieux, à qui doit-on confier les tâches de direction et de gouvernement de leur œuvre ?


Nous voulons voir, dans la réponse du préfet du Dicastère de la vie consacrée, un souci de cette miséricorde si chère au pape François. Si un institut aussi vénérable que les Franciscains manque de religieux, à qui doit-on confier les tâches de direction et de gouvernement de leur œuvre ? Que se passe-t-il ? Pourquoi n’y a-t-il plus de prêtres franciscains pour gouverner les Franciscains ? Les noviciats bénédictins, dominicains, carmélitains, sont-ils eux aussi près du tarissement ? Les communautés nouvelles l’auraient-elles emporté sur le recrutement des vocations à la vie consacrée ? La réponse à cette dernière question tend plutôt vers le «non» que vers le «oui». Il est vrai que la période des Trente Glorieuses est terminée. Cet enthousiasme de vivre et de bâtir un monde nouveau s’est effondré. Les deux années d’un Covid-19 qui ne se termine pas vraiment ont sonné le glas ! Nous traînons notre misère comme on traîne une vieille chaussette trop usée pour servir encore à quelque chose, trop attachés que nous y sommes pour l’envoyer promener aux quatre vents !

Nous avons perdu notre joie parce que nous l’attachons à l’événement. Mais l’événement passe aussi vite qu’il est apparu. Dès qu’on le voit, il porte déjà en lui la tristesse de sa disparition et nous laisse la bouche ouverte et vide, et les mains ballantes. Mais pourquoi s’attacher à l’événement ? Les apôtres, les disciples, ses amis, ont assisté au départ du Christ en regardant le ciel. Ils ont été fortement secoués par ces hommes vêtus de blanc (cf. Ac, 1, 11) qui les ont chassés de la colline en réveillant leur espérance par deux mots : «Il reviendra !» Quand ? Demain ! Aujourd’hui ! Maintenant ! Il est déjà là ! Dans les feux de la Vérité dont il faut être les témoins par toute la terre ! Dans la vie humaine qu’il faut rendre sociable et chrétienne ! Dans l’amitié qui ne s’efface pas ! Dans cette Église que nous aimons et qu’il nous faut servir tout au long de notre existence. Et si nous consentons à la descente de la colline, nous entendrons au fond de nos cœurs ces paroles si chaudes : «Viens bon et fidèle serviteur, viens savourer la joie de ton Maître» (Mt 25, 23). Ce n’est pas un événement. C’est l’Avènement !

Aline Lizotte

Photo : Patrice Thébault / CIRIC


1 – C’est le modèle de fonctionnement, avec des variantes, des communautés protestantes.

2 – Il n’y a donc qu’un Peuple de Dieu choisi par Lui : «“Il n’y a qu’un Seigneur, une foi, un baptême” (Ép 4, 5). Commune est la dignité des membres du fait de leur régénération dans le Christ ; commune la grâce d’adoption filiale ; commune la vocation à la perfection ; il n’y a qu’un salut, une espérance, une charité indivisible. Il n’y a donc, dans le Christ et dans l’Église, aucune inégalité qui viendrait de la race ou de la nation, de la condition sociale ou du sexe, car “il n’y a ni Juif ni Grec, il y a ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme, vous n’êtes tous qu’un dans le Christ Jésus” (Ga 3, 28 grec ; cf. Col 3, 11).» (Lumen gentium, 32)

3 – 3 § 1. Par institution divine, il y a dans l’Église, parmi les fidèles, les ministres sacrés qui en droit sont appelés clercs, et les autres qui sont appelés laïcs.
§ 2. Il existe des fidèles appartenant à l’une et l’autre catégorie qui sont consacrés à Dieu à leur manière particulière par la profession des conseils évangéliques au moyen de vœux ou d’autres liens sacrés reconnus et approuvés par l’Église et qui concourent à la mission salvatrice de l’Église ; leur état, même s’il ne concerne pas la structure hiérarchique de l’Église, appartient cependant à sa vie et à sa sainteté.

4 – Le baptême dit «solennel» est réservé à l’ordre clérical, dont le premier degré est celui du diacre.

5 – Le mot tel qu’il est employé dans le rescrit vient du latin dicio- dicionis et désigne la parole, le commandement, l’autorité. (Cf. A. Arnoult, A. Meilet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, au mot dicio)

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil