Élisabeth Borne et les statistiques

La nomination le 16 mai d’Élisabeth Borne comme Premier ministre a mis fin au suspense entretenu par le Président… On s’attendait à une femme. Mais laquelle ? Le choix d’Emmanuel Macron, s’il correspond à une stratégie politique claire, semble ne prendre en compte qu’une partie des attentes des Français : qu’en sera-t-il des «sujets de société», si déterminants dans la vie des citoyens ?

Ceux qui croyaient voter sans renier leur orientation de droite se sont trompés ; ceux qui croyaient voter à gauche, vers un socialisme libéral, se sont également trompés. Les électeurs du dernier scrutin du quinquennat sont allés aux urnes, obéissant à leur devoir de citoyens, mais ni enthousiasmés, ni même convaincus de la portée de leur geste.

Emmanuel Macron a-t-il présenté une orientation politique qui permette de voir clairement où il veut conduire le pays ? On en doute… Et on en doute vraiment ! Certes, le vote du 24 avril dernier lui rapporte une majorité confortable à l’égard du vote de droite. De quoi est faite cette majorité ? D’une part de toutes les formes de socialisme allant du Parti communiste à l’ex Parti socialiste, mais aussi de ceux qui ne veulent pas voter «à droite» pour ne pas renforcer – en créant des illusions – le RN. De sorte que ce président est élu par une certaine part des convaincus… Combien ? Marine quant à elle, même battue, peut se bercer de l’illusion qu’elle a progressé dans l’opinion populaire ! Quelle est la part des convaincus ? L’abstention très forte enregistrée exprime de façon éloquente l’incertitude des Français : 28 %, c’est presque le quart des électeurs qui ont dit, d’une certaine façon, une sorte de «non» à cette consultation électorale… à trous !

Ainsi, le choix des membres du prochain gouvernement n’est pas de tout repos pour la personne qui théoriquement doit déterminer ses membres, sous la gouverne tutélaire du Président ! Après plus de vingt jours d’une longue réflexion, le chef de l’État a fini par sortir le nom d’une personne dont la première tâche est de constituer le gouvernement. Ce nom, Elisabeth Borne, est maintenant sur toutes les lèvres. Mais que représente-t-il dans la stratégie du macronisme ? Car maintenant, on n’a pas seulement un socialisme de gauche et un socialisme de droite, et une droite de gauche et une droite de droite, on a quelque chose en plus : un «macronisme» !

Qui est Elisabeth Borne ?

Née en 1961, diplômée de l’École polytechnique et de l’École nationale des ponts et chaussées, cette haute fonctionnaire se lance en politique en devenant conseillère au ministère de l’Éducation nationale auprès de Lionel Jospin, puis de Jack Lang. Elle devient le premier préfet féminin de la Vienne en 2013. Elle intègre l’année suivante la direction du cabinet de Ségolène Royal au ministère de l’Écologie. Sa nomination fait beaucoup jaser. Bien qu’analysée de diverses façons, on peut y voir une véritable orientation vers une certaine gauche.


L’une des réformes dirigées par Élisabeth Borne est celle de la SNCF, devenue une Société de capitaux publics, ce qui la soumet à la concurrence.


Comme elle est devenue membre de LREM, cette orientation est peut-être différente de celle du Parti socialiste tel que le concevait François Hollande, certainement de celle du Parti des insoumis, et encore plus certainement de celle du Parti communiste. Autrement dit, c’est un socialisme «libéral» ! On a un peu de difficulté à avaler cet amalgame. Dans une vision antérieure, au moins plus claire, socialisme s’opposait à libéralisme. Le libéralisme désignait la propriété des biens de production et favorisait par conséquent une économie de marché ; le socialisme une option vers une nationalisation, au moins des grands organismes économiques dirigés par l’État. Il est évident que cette distinction ne tient plus. L’une des réformes dirigées par Élisabeth Borne est celle de la SNCF, devenue une Société de capitaux publics (bien qu’elle demeure encore une personne publique), ce qui la soumet à la concurrence – quelque chose qui ressemble aux capitaux privés.

Le socialisme désigne aujourd’hui une priorité, dans les budgets de l’État, vers la satisfaction des besoins de l’Homme en tant qu’il est «social» et qui sont, par définition, les besoins de tout le monde : santé, éducation, loisirs, etc. Le libéralisme maintient encore la libre gestion des capitaux privés et, en conséquence, la prise en charge des besoins de la personne : cliniques privées, écoles privées, etc.

Les diverses formes de gestion sociale se croisent dans la majorité des États libres. La structure sociale de la vie économique de la France est plus marquée par une mentalité socialiste que celle des USA. De sorte que les priorités politiques font plus état des besoins «sociaux» et de leur satisfaction dans un socialisme qui finit par emprunter au libéralisme ses modes de gestion économique (cf. la réforme de la SNCF). Dans un pays de tradition libérale, les éléments du succès économique, entraînant la richesse grande ou petite, suggèrent une économie dominée par le capital privé. Pour autant, on ne renonce pas aux apports des investissements nationaux, d’autant plus qu’il y a des domaines sociaux qui, politiquement et économiquement, doivent être gérés par l’État : l’armée, par exemple, et les politiques concernant la santé privée et publique.

Pratiquement, les diverses formes de gestion économique ne se cantonnent plus dans la seule formalité des techniques socialistes ou libérales. Certes, l’État dit «socialiste» penchera vers la satisfaction des besoins à partir des ressources nationales ou étatiques, mais on ne nationalisera plus les capitaux privés… même en Russie. Alors que veut-on dire quand on parle de tendance de gauche qui serait-celle d’Elisabeth Borne, alors qu’on vante ses grandes capacités de gestion du travail, d’analyse des problèmes administratifs (réforme de l’assurance chômage), sa vision des solutions, sa fermeté à les décider et à les tenir ? Ce ne sont pas des qualités de droite ou de gauche, ce sont des qualités de la personne elle-même. Elles montrent, indépendamment des options politiques, qu’Elisabeth Borne est une femme de valeur, possédant très bien la science de l’administration et ayant suffisamment de volonté pour honorer ses engagements et d’expérience de gouvernance pour prendre et tenir de hautes responsabilités.

Comment expliquer le choix d’Emmanuel Macron ?

Il faut essayer de comprendre les choix du Président de la République par rapport à deux axes. Le premier est presque immédiat, c’est celui des législatives. Les résultats électoraux ont montré une réelle montée de la droite, malgré la chute spectaculaire de la ligne des Républicains (LR). Et, en même temps, la coalition de la gauche, avec l’apparition de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (NUPES) réunie par Jean-Luc Mélenchon, constitue un autre danger pour le macronisme. S’il y a dix-huit «nuances» électorales déterminée par l’Administration publique, allant de divers extrêmes gauches1 aux diverses extrêmes droites, la circulaire qui les fait connaître n’inclut pas la NUPES comme une nuance électorale.

La NUPES, coalition de petits partis de gauche, peut affaiblir le total par circonscription des votes électoraux donnés aux Républicains en marche (LREM). Au premier tour des présidentielles, on s’en souvient, Jean-Luc Mélenchon a obtenu 21,95 % des voix, devenant le troisième éligible. Pour ces législatives de 2022, les Républicains en marche voient dans l’apparition élargie des Insoumis (LFI), consolidée par le groupe de la NUPES, un véritable danger d’une perte des votes.


Élisabeth Borne, elle, est une vraie socialiste, même si elle n’a jamais été membre du Parti socialiste.


Même s’il se désigne comme un «nouveau président», pour un «nouveau mandat», dans un «nouveau quinquennat», Emmanuel Macron demeure un socialiste libéral. Mais Élisabeth Borne, elle, est une vraie socialiste, même si elle n’a jamais été membre du Parti socialiste2. Elle a travaillé avec des personnalités reconnues de ce camp» : Lionel Jospin et Ségolène Royal. En la nommant Premier ministre, Emmanuel Macron renforce son propre camp. Le danger n’est plus à droite, il est à gauche. Elisabeth Borne lui évitera peut-être la cohabitation. Peut-être !

Quant au deuxième acte, Macron joue sur un socialisme démocratique. Or cette forme de gouvernement semble sortir de ses difficultés et redevenir le parti le plus populaire en Europe, surtout en cette Europe que tente d’unir l’Union européenne. «De fait, la carte du pouvoir dans l’UE affiche de nombreux points rouges ou roses. La famille sociale-démocrate au sens large est aussi aux manettes au Danemark, en Finlande, en Espagne et à Malte. Elle participe à des gouvernements de coalition en Belgique, en Bulgarie, au Luxembourg, en Roumanie et en Italie, où le Parti démocrate a conquis les cinq premières villes de la péninsule lors des municipales de l’automne dernier3».

En France, si le Parti socialiste s’est spectaculairement effondré, comme à droite le Parti républicain, en contrepartie la social-démocratie4 se revigore comme partout ailleurs en Europe. Or celui qui honore cette nouvelle forme de gouvernement, ce n’est plus le vieux parti de François Hollande, c’est le nouveau parti de Macron. Son rôle au sein de l’Europe, en union avec Olaf Scholz, le chancelier fédéral d’Allemagne, comme avec la Belgique, le Portugal, la Suède, etc., veut faire du nouveau avec l’option socialiste démocratique et changer ses modes de fonctionnement. Sur ce, le parti du Président de la République représente avec ses collègues de l’Ouest et du Sud l’espérance d’un changement européen. Dans cet avenir proche et ce lendemain lointain, il faudra obtenir ce changement qui favorise l’homme social en tenant compte d’un fait nouveau : la classe prolétarienne est devenue la classe moyenne, et elle demande autre chose qu’un changement économique. De plus, nul ne peut encore prévoir quel sera le nouveau visage de l’Europe après la guerre en Ukraine, quel que soit le moment où nous en verrons la fin.

Pour Macron, l’avenir proche, c’est son nouveau et dernier quinquennat, qui se dessinera après les prochaines législatives : quelles seront les possibilités de ce gouvernement ? Si une nouvelle gauche devient possible, il ne faut pas la perdre. À ce compte, la présence d’une femme de la gauche classique, avec ses habiletés techniques administratives, est un bien précieux. Cela évite de perdre l’ancienne tout en préparant la nouvelle ! Elle n’est pas une idéologue, cette femme ! Elle est même docile ! Elle représente, si elle y parvient, la sécurité du quinquennat macronien.

Touche-t-on à l’essentiel ?

On parle d’une montée inflationniste dangereuse, de la diminution du pouvoir d’achat, d’une restriction de la liberté des déplacements, de la rareté des matières premières. Tout est centré sur l’économique. Le politique passe après. Le social serait un lieu démagogique ! Et l’on oublie gaillardement que les Français ne sont pas des «pions» sur un échiquier. Ils sont une société, et même un pays. Et un pays a un tissu social, un schéma de valeurs, une culture de la liberté, une vie spirituelle. Et que fait-on des questions bioéthiques5 ? Rien n’indique qu’elles existent encore. Alors qu’aux États-Unis, la lutte législative s’inscrit de plus en plus dans l’interdiction de l’avortement, ou du moins dans la réduction du temps où il est autorisé avant la naissance. En Europe, et principalement en France, le nombre des avortements augmente, et le délai autorisé s’allonge. Et tout cela au nom du droit de la Femme !


Que fait-on des questions bioéthiques ? Rien n’indique qu’elles existent encore.


Personne ne réagit contre les folies du «transgenre», qui séduit les jeunes adolescentes et tiraille les jeunes adolescents, quitte à ce qu’ils s’en repentent au moment où ils deviennent un peu plus adultes… et souvent trop tard. Les «bienfaits» de l’euthanasie finiront par être inscrits au chapitre des «droits de l’Homme», les suicides assistés deviendront – si ce n’est déjà fait – légaux. Les habitus de délectation des films pornos s’acquièrent vers l’âge de 10 ans. Les violences augmentent entre les jeunes adolescents et adolescentes pour un rien, une fantaisie, une manifestation de haine ! Dans la région parisienne, seulement un mariage sur trois tient le coup, sans compter les unions temporaires qui durent quelques années, et dont la séparation vient soulager les peines, quel que soit le mal grave causé à l’enfant. Les jeunes adolescents – hommes ou femmes – deviennent de plus en plus anxieux de la vérité de leur sexe ou le rejettent pour s’accoupler, pour la vie, avec le «same sex». La procréation médicalement assistée (PMA) est offerte à toute femme, qu’elle ait ou non un compagnon ou un mari. Et cela fait la gloire du gouvernement des cinq dernières années !

Et nous prétendons travailler pour le bonheur de l’homme social. En parcourant les diverses compétences d’Élisabeth Borne, nous ne pouvons pas ne pas remarquer que rien ne touche à la santé du lien social, à la force d’une société bonne, au vrai bonheur de la personne humaine. Ni l’éthique sociale, ni l’éducation n’entrent dans ses préoccupations. Elle est une bonne technicienne économique. Elle manipule, sans doute avec dextérité, un ordinateur. Elle est imbattable dans l’administration ! Mais quelle sera son attitude à l’égard des problèmes humains et sociaux ? Et quels seront les ministres chargés de toutes ces questions sociales auxquelles aucune socialisation ne répond. Si ce n’est la détresse des enfants devenus adultes et qui se rendent compte de leur vie brisée.

Bien sûr on pourra chanter «Vive la France ! Vive la République !» Mais quelle France ?

Aline Lizotte

Photo : Jacques Paquier / Wikimedia Commons


1 – Le PCF, LFI, le PS, Ensemble, tout comme le Parti radical de gauche, mais aussi, à droite, Les Républicains, l’Union des démocrates et des indépendants ou, à l’extrême droite, le Rassemblement national (RN) ou Reconquête sont identifiés en tant que tels. En revanche, apparaît une nuance «écologiste» regroupant EELV, l’Union des démocrates et des écologistes, les Nouveaux Démocrates, l’Alliance écologiste indépendante, le Rassemblement citoyen-CAP 21, Génération Écologie, le Parti animaliste et «autres partis ou candidats écologistes».

2 – Elle est cependant devenue membre d’un nouveau groupe politique : Territoire de progrès, un micro-parti qui se revendique de l’aile sociale-démocrate. Mouvement social-réformiste, c’est un parti politique français de centre gauche créé en janvier 2020 par les ministres Jean-Yves Le Drian et Olivier Dussopt. Plusieurs autres ministres macronistes ont également rejoint le mouvement, dont Clément Beaune et Olivier Véran. Il regroupe d’anciens élus du Parti socialiste (PS) devenus parties prenantes de la majorité présidentielle d’Emmanuel Macron, autour des cofondateurs du mouvement. Il est dirigé depuis octobre 2021 par le ministre des Comptes publics Olivier Dussopt. Le parti constitue l’aile social-démocrate de la majorité présidentielle. (Source : Wikipédia, consulté le 20 mai 2022)

3 – Wikipédia, En Europe, une vraie-fausse dynamique sociale-démocrate, consulté le 20 mai, 2022.

4 – Pour les sociaux-démocrates, il incombe à l’État de fournir à la liberté individuelle un cadre égalitaire, pour assurer aux citoyens non seulement la capacité de vivre, mais surtout celle de s’accomplir.

5 – Pour compléter, voir l’article de Famille chrétienne du 16 mai 2027 : «Elisabeth Borne, Premier ministre à tendance progressiste».

 

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