Poutine avant l'attaque du Donbass

Dans le journal russe Kommersant, Vladimir Poutine parle ainsi de lui-même :

«Je suis resté au Parti communiste d’URSS tant que celui-ci a existé. Ensuite, j’ai rangé ma carte et mon relevé de cotisations dans mon bureau, et j’ai fait une croix dessus. – À propos, vous êtes baptisé ? – Oui. À l’époque, dans l’appartement communautaire de Leningrad où nous vivions, il y avait une vieille femme, Mémé Ania. Quand je suis né, ma mère et elle sont allées me faire baptiser en cachette de mon père, qui était membre du parti, secrétaire de cellule dans son usine. – Votre mère allait à l’église ? – Oui, bien sûr. Quatre ans avant sa mort, j’ai fait un voyage en Israël, et elle m’a donné ma croix de baptême pour que je la fasse bénir sur le tombeau du Christ. Pour ne pas la perdre, je l’ai mise autour de mon cou et je l’ai gardée depuis».

Quel homme est ce Vladimir Poutine ? Un chrétien baptisé, c’est sûr ! Un marxiste bien formé et endurci, c’est aussi évident ! À l’heure où l’armée russe a envahi le Donbass, terre où les séparatistes russes se sont réfugiés, Poutine devient le chef suprême de toute une population qui, malgré une grande popularité, commence à ne plus vouloir de lui.

Qui sont les Ukrainiens ?

Parmi les habitants de l’Ukraine, 77,5 % se déclarent d’appartenance ukrainienne. Dans le Donbass et la Galicie, les deux régions les plus peuplées, l’une au Nord-Ouest, l’autre au Sud-Est, les pourcentages changent. En Galicie, 94,8 % des habitants se déclarent ukrainiens et, dans le Donbass, ceux qui s’identifient comme «Ukrainiens» ne plus que 56,9 %1. Ce qui signifie que, bien que l’entité nationale soit ukrainienne, il y a dans le Donbass toute une population qui se rattache directement à la Russie. Cette population parle le russe, sa monnaie d’échange est le rouble2, elle est instruite dans des écoles «russes». Cela ne signifie pas qu’elle voudrait un rattachement direct avec Moscou, mais il faut bien reconnaître que 38,2 % de cette population se définit comme ethniquement russe… sans pour autant être nettement «séparatiste3».

Dans toute l’Ukraine, la religion est majoritairement l’orthodoxie, rattachée au patriarcat de Constantinople, «révoquant ainsi la juridiction du patriarcat de Moscou4». Comme Alexandra Goujon, l’écrit : «Si l’identité ethnique persiste en raison de son usage traditionnel comme catégorie administrative en URSS, elle se combine à une identité civique nationale qui progresse après l’indépendance quand la citoyenneté ukrainienne est accordée à tout résidant en Ukraine qui le souhaite5». Autrement dit, bien que l’on soit – ou non – né en Russie, bien que l’on ait toujours des relations parentales en Russie ou que l’on y trouve soit sa femme, soit son mari, le courant de la vie sociale, s’il se déroule principalement en Ukraine, fait de cet habitant un Ukrainien. De ce fait, il participe socialement et émotivement aux événements profonds s’emparant d’un pays qui trouve une première «indépendance sociologique et psychologique» après une première annexion de Kiev faite par la Pologne-Lituanie en 1362.


Historiquement parlant, ce n’est pas la Russie qui engendre l’Ukraine, mais c’est de l’Ukraine qu’est née la Russie.


Cependant, l’Ukraine est née bien avant cette date. Comme tous les États européens anciens et modernes, par la victoire ou l’assimilation des Barbares (Huns, Avars, Bulgares, Khazars, Magyars) et des tribus slaves, l’Ukraine devint un «pays» autour de «Kiev», qui devint sa capitale, et de la «Rus» : un territoire qui couvre le Nord de l’actuelle Ukraine, plus la Biélorussie et l’Ouest de la Russie. Historiquement parlant, ce n’est pas la Russie qui engendre l’Ukraine, mais c’est de l’Ukraine qu’est née la Russie, quand le pouvoir étatique passa de Kiev à Moscou, vers 1150. C’est en effet en 988, sous le règne de Volodymyr le Grand, que saint Cyrille convertit l’aristocratie kiévienne et la majorité de la population au christianisme. Sous le règne de Iaroslav le Sage, le prestige de l’État kiévien atteignit son apogée. Iaroslav6 fut un grand bâtisseur : c’est lui qui fit construire la célèbre cathédrale Sainte-Sophie7 à Kiev. Il fut aussi un grand législateur et un grand éducateur.

Le XIIIe siècle fut celui des invasions mongoles, c’est-à-dire de l’action militaire d’une puissance asiatique, l’Empire mongol, pour envahir et conquérir des parties de l’Europe grâce à son armée. Elles provoquèrent la destruction des principautés slaves et des grandes villes, comme Kiev et Vladimir. Les invasions mongoles touchèrent également l’Europe centrale, notamment la Bohême-Moravie, la Pologne (bataille de Legnica, 1241), la Moldavie, la Valachie, la Transylvanie, la Hongrie (bataille de Mohi, 1241) et la Bulgarie. Les princes européens jusque-là divisés et belliqueux entre eux, se rendent compte de la nécessité de coopérer face à l’invasion mongole et suspendent les conflits locaux dans plusieurs parties de l’Europe centrale, pour les reprendre une fois la menace écartée. Libérée des Mongols, la Rus de Kiev fut coupée en deux parties : la partie occidentale fut attribuée à la Hongrie et fut finalement dominée par la Pologne. Dans les années 1920, à la suite de la guerre civile russe, elle fut annexée à la Russie. En 1939, l’Union soviétique acheva sa conquête de l’Ukraine occidentale, conformément au Pacte germano-soviétique. À la dislocation de l’URSS, en 1991, l’Ukraine proclama son indépendance, comme tous les États qui avaient formé la couronne de l’Empire soviétique, dont la Moldavie, la Roumanie et les États Baltes. Mais, avant d’arriver à cette indépendance pour laquelle elle se bat actuellement, l’Ukraine dut subir la domination des bolchéviques, principalement à l’époque stalinienne, durant laquelle elle fut spoliée et persécutée8.

Humiliation et réveil

Durant cette période, le sort de l’Ukraine devint celui d’un vassal de la Russie soviétique. Moscou, principalement sous Staline, s’employa à ramener le peuple ukrainien à la situation de «petit russe» et décréta pour tout le territoire l’usage de la langue russe ainsi que l’interdiction d’imprimer et d’enseigner en ukrainien. Cette russification du territoire ukrainien s’accompagna d’une forte incitation à l’imposition du communisme. «Les intellectuels ukrainiens sont réprimés (les deux-tiers sont arrêtés et, dans certains cas, assassinés), alors que la famine ukrainienne de 1932-1933 frappe la paysannerie9». C’est l’horreur de l’Holodomor. L’avènement de Gorbatchev et la perestroïka, sa chute et la montée de Boris Eltsine (dont Vladimir Poutine devint le dévoué serviteur) furent l’occasion pour le pays entier de reprendre son vrai visage et d’essayer de redevenir la «Rus de Kiev». Était-ce un mirage ou une réalité possible ?


L’ukrainien est la langue habituelle, alors que plusieurs associations demandent l’octroi du caractère de seconde langue pour le russe.


Pour retrouver sa nation, il faut avoir le droit de retrouver sa langue et de la pratiquer socialement. En 1989, une loi fait de la langue ukrainienne la langue officielle et prévoit son développement dans plusieurs secteurs du pays. La Constitution de 1996 confirme l’ukrainien comme seule langue d’État, et l’enseignement en ukrainien passe de 49 % en 1991 à 70 % en 2000-2001. Le russe n’est pas pour autant interdit ; il est largement utilisé dans les cours de récréation des écoles et des collèges, ainsi que dans le domaine économique des marchés. Dans cette situation ubuesque, l’ukrainien devient la langue formelle du pays, et le russe demeure d’usage informel : c’est la langue habituelle, alors que plusieurs associations demandent l’octroi du caractère de seconde langue pour le russe.

Cette situation est celle de la vie et non celle du «politique». Elle se heurte à des zones de résistance très fortes, surtout dans le Donbass, où les séparatistes obtiennent en 2012, en s’appuyant sur la Constitution, alors que Victor Ianoukovitch – russe et originaire du Donetsk – est à la Présidence, l’adoption d’une loi octroyant le statut de langue régionale aux langues parlées par au moins 10 % des habitants de cette région. «Plusieurs villes ou régions du Sud- Est déclarent le russe comme langue régionale et d’autres langues comme le “roumain” et le “hongrois” obtiennent ce même statut10. Mais la langue officielle de l’Ukraine n’est ni le russe, ni le roumain, ni le hongrois, c’est l’ukrainien.

Ces lois, qui semblent loin d’une politique de partis, déclenchent d’une part une révolte appelée Euromaïdan, qui engendra sa contradiction. Celle-ci se développa dans les villes orientales d’Ukraine. Euromaïdan combattait le président Victor Ianoukovitch et ce que les protestataires de Maïdan subodoraient : une politique qui prend appui sur la Russie se manifeste par le refus de Ianoukovitch de signer une association avec l’Union européenne. Cette révolte de Maïdan trouve une résonance négative dans plusieurs villes orientales d’Ukraine, et plus particulièrement dans le Donbass, le bassin industriel de l’extrémité du pays, dont les deux régions administratives de Donetsk et de Louhansk détiennent les centres administratifs du pays.

Ces manifestations, qui sont le contraire de celles de Maïdan, cherchent à s’emparer de l’administration et, suivant le mouvement provoqué par l’annexion de la Crimée, prônent une politique ukrainienne d’adhésion à la Russie. Elles sont d’ailleurs profondément soutenues par la Russie. L’armée ukrainienne tente de contrer une opération antiterroriste, mais n’arrive qu’à contenir la propagation de l’insurrection. On a recours à un référendum, qui proclame l’indépendance de ces deux républiques populaires. Kiev n’en reconnaît pas la légitimité. Par ailleurs, ces mouvements sont contredits par une contre-offensive appuyée par les forces russes. Les Occidentaux tentent une médiation : ce sont les réunions de Minsk11. Un premier essai est accepté mais n’est pas vraiment signé ; un second accord, signé le 11 février 2015 par les représentants des deux républiques autoproclamées, la République de Donetsk et la République de Louhansk, avec l’accord préalable des puissances extérieures, le représentant de l’OSCE (l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe), celui de l’Ukraine, celui de la Russie et celui des deux républiques sécessionnistes, Donetsk et Louhansk. Le protocole de Minsk fut adopté par les signataires, mais il ne fut pas appliqué. Il commandait un cessez-le-feu immédiat, qui n’a jamais eu lieu.

D’où vient ce rejet du Protocole de Minsk ?

Pourquoi le protocole de Minsk n’a-t-il jamais pu être appliqué ? L’un des représentants du mouvement anti Kiev est Victor Ianoukovitch, originaire de Donetsk, où il fut gouverneur (1997-2002). Il devint Premier Ministre (2002-2005) et fut victorieux à l’élection présidentielle de 2010. Au second tour, il eut 90 % des votes dans sa région contre 7-8 % à l’extrémité Ouest du pays et 25,7 % à Kiev. S’étant enfui de Kiev, Ianoukovitch considéra que le gouvernement de Kiev, celui qui suivit les manifestations de Maïdan, était regardé comme «illégitime» par les deux tiers des habitants du Donbass. Il considéra aussi qu’il fallait combattre cette illégitimité du pouvoir de Kiev en mobilisant les élites, une partie de la population et les forces de l’ordre, pour s’opposer au gouvernement de Porochenko de 2014, c’est-à-dire à Kiev.


Aux forces spéciales s’ajoutent le soutien très militaire dans le Donbass d’armes lourdes, qui ont fait leur apparition en août 2014.


Ce soulèvement, qui n’est ni une insurrection, ni une guerre civile, n’est pas véritablement un mouvement populaire. Certains élus locaux y prennent part, un grand nombre fuit ou y assiste passivement. Ce soulèvement est surtout conduit par des forces spéciales, comme l’affirme Alexandra Goujon. Parmi ces forces, on trouve Igor Guikine, officier des services secrets russes de retour de Crimée, qui devient en mai 2014 ministre de la Défense de la République du Donetsk. On trouve aussi Alexandre Borodaï, un consultant politique russe, qui prend le titre de Premier Ministre de la même République du Donetsk12.

Barricade à Sloviansk
Barricade à Sloviansk (Oblast de Donetsk), le 23 avril 2014 – Aleksandr Sirota / Wikimedia Commons

 

À ces «conseils» s’ajoutent le soutien très militaire dans le Donbass d’armes lourdes, qui ont fait leur apparition dans siège d’Ilovaïsk, en août 2014, ou celui de Debaltseve, en février 2015. «Les dirigeants russes nient pourtant toute implication militaire et arguent que les militaires russes capturés sont des soldats en permission. De même, elles démentent toute responsabilité dans le crash de l’avion MH17 de la Malaysia Airlines sur le sol séparatiste en juillet 2014, qui fit 298 victimes, bien qu’une enquête internationale atteste, en mai 2018, que ce crash fut provoqué par le lancement d’un missile provenant d’une brigade antiaérienne russe basée à Koursk13». Il faudrait peut-être se dégager d’un certain réflexe – très français – qui tend trop vite à dire que, dans ces conflits difficiles et souvent sanglants, quand les pays attaqués s’en sortent mal, «c’est la faute aux Américains». Ainsi, ce serait la faute de la CIA si le protocole de Minsk n’a pas été observé, alors qu’il ne semble pas que ces Américains aient été impliqués dans les longues conférences de ces négociations14.

Et Vladimir Poutine dans tout cela ?

Jusqu’au bout, Poutine soutiendra sa thèse : la Révolution orange et les manifestations de Maïdan sont le fait des «pro-Européens» et de leurs alliés. Ils ont provoqué des «pogroms» en Ukraine, qui ne demandait qu’à vivre à l’abri, dans le sein de sa mère la Russie, qui lui a donné naissance. On sait jusqu’à quel point Poutine méprise l’Ukraine. À la réunion de l’Otan à Bucarest, dans le communiqué final du 3 août 2008, l’Otan invitait l’Ukraine non à en faire partie, mais à s’y préparer : «L’Otan se félicite des aspirations euro-atlantiques de l’Ukraine et de la Géorgie, qui souhaitent adhérer à l’Alliance. Aujourd’hui, nous avons décidé que ces pays deviendraient membres de l’Otan. Ils ont l’un et l’autre apporté de précieuses contributions aux opérations de l’Alliance. Nous nous félicitons des réformes démocratiques menées en Ukraine et en Géorgie, et nous attendons avec intérêt la tenue, en mai, d’élections législatives libres et régulières en Géorgie. Le MAP15 représente, pour ces deux pays, la prochaine étape sur la voie qui les mènera directement à l’adhésion».

À cette réunion des chefs d’État participaient George W. Bush, président des États-Unis et Vladimir Poutine. À cette occasion, une source appartenant à l’un des pays membres de l’Alliance, citée par le quotidien russe Kommersant, relata l’épisode suivant : «[Vladimir Poutine a déclaré au Président Bush] : “Tu comprends bien, George, que l’Ukraine n’est même pas un pays ! C’est quoi, l’Ukraine ? Une partie de son territoire, c’est l’Europe de l’Est, et l’autre partie, qui n’est pas négligeable, c’est nous qui lui avons donnée !” Et, à ce point, il fit comprendre par une allusion transparente que, si l’Ukraine était malgré tout admise à l’Otan, elle mettrait tout simplement fin à son existence. C’est-à-dire qu’en fait, il avait menacé d’entreprendre l’annexion de la Crimée et de l’Est de l’Ukraine16».


Le modèle de Poutine, c’est Mikhaïl Gorbatchev. Un Gorbatchev qu’il a admiré, mais qu’il ne peut plus suivre…


Qui est Vladimir Poutine ? Est-ce un nouveau Lénine ? Un nouveau Staline ? Un nouveau Gorbatchev ? Si l’on peut penser qu’il a gardé en lui-même quelques traits et même beaucoup de traits de stalinisme – dont il fait preuve en réduisant les villes de l’Ukraine en cendres et en étendant la destruction aux civils, aux femmes même enceintes et aux enfants, afin de créer un climat de terreur et de faire partir les civils des zones de combat et de pouvoir détruire davantage, il semble qu’il n’ira pas jusqu’aux horreurs du stalinisme et jusqu’à ces 20 millions de civils qu’ont coûté à la Russie les incessantes «purges» qu’il a imposées. Il a franchi la limite des méfiances et même des détestations que l’Occident peut lui adresser. Il n’est pas dit qu’il ne puisse pas aller plus loin ! Du moins, on peut l’espérer.

Le modèle de Poutine, c’est Mikhaïl Gorbatchev. Un Gorbatchev qu’il a admiré, mais qu’il ne peut plus suivre… L’admiration qu’il lui portait a été ensevelie dans la chute de son héros. Un livre publié aux États-Unis peut nous guider dans cet essai de compréhension de Vladimir Poutine. Il s’intitule The Russian Dilemma Security, Vigilance and Relations with the West from Ivan III to Putin17. L’auteur en est Gordon M. Hahn18. Analysant les derniers dictateurs qui sont parvenus au gouvernement de la Russie (Lénine, Staline, Khrouchtchev, Brejnev), l’auteur attire notre attention sur le «dilemme» suivant. Ils sont tous persuadés que la Russie qui émerge de la fin du tsarisme est arrivée grâce à la Révolution largement inspirée des jacobins de la Révolution française, que l’heure a sonné, que le jour de gloire est arrivé, que la Russie engendrera l’Homme sauveur, l’Homme rédempteur, l’Homme possesseur de son humanité. La dernière partie du XIXe siècle est, en Russie, marquée par une effervescence exceptionnelle. L’élite intellectuelle découvre les idées maîtresses de la Révolution française : libéralisme, nihilisme, socialisme, anarchisme, ainsi que le terrorisme19. Pour ces intellectuels, ces nouvelles idées donnaient les réponses aux maux de la Russie : la pauvreté, l’autocratie tsariste, l’infériorité nationale par rapport aux nations européennes. Mais elles n’étaient pas suffisantes. Il fallait changer la Russie par la Révolution.

Cette nouveauté ne fut pas sans se heurter à de graves difficultés. On créa de nouveaux empires financiers et industriels, qui s’érigèrent dans un esprit dirigiste encore plus radical que celui du tsar, et dont la police était plus rigide et plus présente. Mais surtout, les idées tirées du marxisme furent reçues dans un climat plus intellectuellement contraignant qu’elles ne le furent dans les terres occidentalisées des autres pays de l’Europe. L’idée de la «dictature du prolétariat» fut mieux acceptée et plus féconde que partout ailleurs en Europe, car le «prolétariat était le lot de la plus grande partie de la société russe», l’aristocratie dominante n’était pas – et de loin – soumise à la montée d’une classe intermédiaire bourgeoise dans toutes ses variétés, comme elle l’était en France ou en Angleterre. Il fallait sauter des étapes, et seule la révolution pouvait permettre ce saut. Le peuple qu’il fallait faire évoluer – et vite – n’était pas la classe bourgeoise, mais la classe paysanne – celle qui était le plus difficile à faire bouger. En fait, elle n’adhéra pas, et elle fut plutôt éliminée comme classe, que participante.

La famille tsariste fut assassinée en 1917, au moment où les bolchéviques dominaient la Douma, où ils resteront longtemps. La Révolution, elle, prit du temps avant de s’installer. Il fallait apprendre à penser et vivre comme «révolutionnaire». Il fallait faire passer dans la pensée publique les œuvres de Feuerbach, de Saint-Simon, de Fourier, de Proudhon. Il fallait aussi les faire passer dans les mouvements intellectuels de l’Université, et aussi ceux de l’Église orthodoxe. Il fallait aussi les démarquer de l’étroitesse trop occidentale, surtout lorsqu’elles étaient près des mouvements religieux. C’est pourquoi l’on créa un catéchisme révolutionnaire, dans lequel on était enthousiasmé du la solution révolutionnaire, mais encore formé à la faire. Ce catéchisme inspira profondément Lénine, qui devint ainsi non seulement l’inspirateur d’une turbulence populiste, mais le véritable stratège professionnel de la Révolution bolchévique. Les traits et les comportements étaient fixés : un seul parti, un seul politburo, une direction unique et sacrée. Contrairement à la Révolution française, la Révolution russe devint une stratégie profondément pensée, efficacement dirigée et certaine de ses succès.


La Révolution russe a réalisé l’enfermement de sa population dans la cage de fer dont elle est incapable de sortir d’elle-même.


C’est ainsi que la Révolution russe a réalisé, avec une discipline de fer et une stratégie réaliste, l’enfermement de sa population dans la cage de fer dont elle est incapable de sortir d’elle-même et que certains Occidentaux trouvent admirable, sans souhaiter y entrer eux-mêmes. Lénine et ses successeur, Staline, Khrouchtchev, Brejnev, s’y sont conformés et ont avancé habilement, profitant de l’aveuglement des Occidentaux et de leurs habiles tactiques, à faire évoluer la Russie tsariste au rang de puissance mondiale. Un seul génie, un homme admirablement intelligent, a tenté de sortir de cet enferment, Mikhaïl Gorbatchev. Sans briser l’unité du Parti, il arriva à lui faire abandonner toutes les scories que lui reprochait l’Occident et à faire de ce gouvernement qui restait communiste une possibilité acceptable pour des opposants, qui maintenait le respect des droits de l’Homme comme on porte un drapeau ou un bouclier. Si la fin de son œuvre s’inscrivit dans la chute du mur de Berlin, elle ne marqua pas pour ce dirigeant la fin du communisme comme idéal du gouvernement de l’Homme par l’Homme.

Mais le génie suscita des ennemis ignorant ou voulant ignorer les bienfaits politiques de Gorbatchev. Ces leaders du Politburo arrivèrent à neutraliser l’action non seulement du Secrétaire général, mais du Président de l’URSS. Parmi eux, le principal s’appelle Boris Eltsine, qui abolit le parti communiste, provoquant ainsi la dissolution de l’URSS, la libération des satellites, un gouvernement prétendument élu, bref un gouvernement acceptable à l’Ouest sans rien renoncer à l’idéal caché : l’affirmation que seule la Fédération de Russie pouvait apporter au monde entier la libération absolue de l’Homme par l’Homme, le nouveau créateur qui ne doit qu’à lui-même ce qu’il est et ce qu’il deviendra.
Vladimir Poutine qui, dans sa jeunesse était admiratif de Gorbatchev, devint le successeur d’Eltsine.

L’angoisse dialectique

Gordon M. Hann écrit dans son livre sur Le dilemme de la Russie que ce dilemme est inscrit dans la psychologie angoissée de tout dictateur qui arrive au gouvernement de la Russie, que ce soit l’URSS ou la Fédération de Russie actuelle. Cette manifestation de la peur était visible chez Staline, qui l’a vécue presque au stade paranoïaque, utilisant tous les organismes de la police secrète contre les «ennemis du nouveau régime révolutionnaire». Ce furent : le GPU ou Direction politique d’État, la première police secrète de l’Union soviétique, puis le NKVD, responsable des grandes purges. Après la deuxième guerre mondiale, le NKVD se transforma en ministère de la Sécurité d’État (MGB), et finalement en KGB.

Si Staline a utilisé soit le GPU, soit le NKVD, qui a créé dans l’URSS un régime de terreur dont les premières victimes furent ses propres ministres et des opposants de toute sorte – d’abord Trotski et des écrivains aussi grands que Pasternak et Soljenitsyne –, c’est qu’il était dans un état où il avait continuellement peur d’être assassiné ou d’être arrêté par sa propre police. Gorbatchev, lui, n’avait pas peur, et l’une de ses décisions fut de supprimer cette police secrète – qui n’a plus grand-chose de secret. Mais de quoi Poutine a-t-il peur ? Non pas de sa propre police, qu’il contrôle, ni des faits aussi monstrueux que ceux qu’a commis Staline. Il reste encore le fan du peuple russe qui, privé de toute communication avec l’extérieur, ne peut juger à quel degré d’infamie est descendu son héros.


Poutine sait bien que ses défenses oratoires sont des habiletés pour maintenir un pouvoir qui risque un jour de s’effondrer.


Vladimir Poutine sait bien que l’agression de l’Ukraine est un acte qui n’a aucune justification internationale, l’Ukraine ne causant aucune menace pour la Russie. Il sait très bien que c’est un acte gratuit ! Il sait aussi que ses «mensonges» publics sont des «fakes» que sa tentative d’accuser les «Américains» des massacres de Boutcha sont des faux. Il sait très bien que ses défenses oratoires ne sont que des habiletés pour maintenir un pouvoir qui risque un jour de s’effondrer. La guerre qui vient d’éclater au Donbass, l’indépendance qu’il a accordée aux Républiques du Donetsk et de Louhansk, est juridiquement contre le droit international. Il sait très bien que la guerre du Donbass est celle de la dernière heure. Ou il est vainqueur, ou il est vaincu ! Il sait qu’il y a des chances qu’il soit vaincu. Il devrait prendre une décision parce qu’il engagera l’humanité dans une guerre profondément désastreuse pour toute l’humanité… si l’on a la faiblesse de laisser faire !

Poutine porte au cou la croix de son baptême. Ce n’est pas un talisman ! S’il sait ce qu’elle signifie – et pourquoi ne le saurait-il pas ? –, il sait aussi qu’un jour, il entendra une voix qui lui demandera : «Où est ton frère ?», «Qu’as-tu fait de lui ?», «Écoute la voix de ton frère crier vers moi du sol» (Gn 4, 9). Un jour, il devra répondre. Et de ce jour, il a peur ! Seul Dostoïevski peut nous faire comprendre le tourment de celui qui fait tout, sans y parvenir, pour faire taire la voix de sa conscience. S’il faut prier – c’est notre principal secours –, il faut demander au Seigneur qu’Il élève sa voix et que Vladimir Poutine l’entende.

Aline Lizotte

Photo : kremlin.ru / Wikimedia Commons


1 – Alexandra Goujon, L’Ukraine de l’indépendance à la guerre, Éd. Le cavalier bleu (édition du Kindel). Alexandra Goujon, née en 1972, est une politologue française spécialiste des pays d’Europe de l’Est, en particulier de la Biélorussie et de l’Ukraine. Elle soutint en 2001 sa thèse de doctorat en sciences politiques, rédigée sous la direction de Dominique Colas et intitulée «Nationalisme et démocratie à la fin de l’URSS : les fronts populaires d’Ukraine et de Biélorussie (1988-1991)».

2 – En Ukraine, depuis 1996, l’unité monétaire est le hryvnia (= 0,31 €).

3 – Les appels à la Russie, dans les manifestations anti-Maïdan, ne signifient pas nécessairement une volonté de rattachement au voisin russe, bien que celle-ci soit revendiquée par les leaders séparatistes. Ils expriment de la part des habitants une volonté de poursuite de relations de proximité avec ce pays frontalier (commerce, facilités de déplacement pour le travail ou les loisirs). Ils renvoient aussi au concept de monde russe (rousskiï mir), venu de Russie et diffusé dans le Donbass pour désigner une communauté ethnoculturelle qui dépasse le seul peuple russe, mais qui partage avec lui une même mémoire historique, une même langue et des traditions communes que l’État russe se doit de protéger au-delà de ses frontières. Ce concept vient aussi légitimer le projet géopolitique d’inclusion du Donbass, voire de l’Ukraine, dans la sphère d’influence russe. En juillet 2021, un long essai historique signé de Vladimir Poutine et publié sur le site du Kremlin en anglais, en russe et en ukrainien, commence par l’affirmation suivante : «Les Russes et les Ukrainiens forment un seul peuple, un tout» (cité par Madame Goujon, ibid., p. 66, édition du Kindel).

4Ibid., p. 51.

5Ibid., p. 53.

6 – Iaroslav Vladimirovitch (né en 978 et mort le 20 février 1054 à Vychgorod), fils du Varègue Vladimir Ier le Grand et de Rogneda de Polotsk, est également prince de Rostov de 978 à 1010 et prince de Novgorod de 1010 à 1019. C’est un grand-prince de la Rus de Kiev, de la dynastie des Riourikides, qui régna de 1016 à 1018, puis de 1019 à 1024 et enfin de 1024 à 1054.

7 – Point de départ physique du Grand Schisme d’Orient, qui sépara en 1054 l’Église grecque sous le patriarcat de Michel Cérulaire, patriarche de Constantinople, de l’Église latine, dont le pape était alors Léon IX.

8 – Voir mes articles sur Vladimir Poutine dans la SRP.

9 – Cf. Alexandra Goujon, op. cit., p. 57.

10Ibid., p. 60.

11 – Capitale de la Biélorussie.

12 – Pour compléter cette information, voir l’ouvrage d’Alexandra Goujon, pp. 68 et suivantes.

13Ibid., p. 68.

14 – Il faut lire et réfléchir sur cette remarque d’un autre auteur qui nous parle de l’Ukraine : «L’opinion européenne a été prise à froid par la crise russo-ukrainienne : soumise à un feu roulant de propagande et au travail de sape des groupes de pression du Kremlin, au sujet de pays qu’elle connaît mal, elle peine encore aujourd’hui à admettre la réalité et l’importance du conflit. Dans le cas français, se surimposent à tout ceci une tradition anti-américaine parfois très excessive, et une russophilie qui n’a rien de répréhensible en soi mais qui ne facilite pas la compréhension de la singularité russe, ni d’ailleurs celle des causes de la chute de l’URSS. Il s’agit ici d’un ensemble de facteurs pesants, même si au total l’opinion n’a pas trop mal résisté au choc». (Laurent Chamontin, Ukraine et Russie : pour comprendre, édition française, p. 99, Édition du Kindle).

15 – Le MAP ou le plan d’action pour l’adhésion (MAP). C’est un programme par lequel l’Otan donne des avis, une aide et un soutien pratique spécialement adaptés aux besoins individuels des pays désireux d’adhérer à l’Alliance. La participation au MAP ne préjuge en rien de la décision de l’Alliance concernant l’adhésion future. La Bosnie-Herzégovine y participe actuellement.

16 – Cité par Laurent Chamontin, Ukraine et Russie : pour comprendre, French Edition, p. 36, Édition du Kindle.

17 – Gordon M. Hahn, The Russian Dilemma, McFarland & Company, Inc., Publishers, Édition du Kindle.

18 – Gordon M. Hahn est un chercheur spécialisé dans l’islam et la politique en Russie et en Eurasie, les relations internationales en Eurasie et le terrorisme en Eurasie.

19 – Gordon M. Hahn, op. cit. p. 507.

 

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