Panneau d'élections présidentielles

Les résultats d’une élection ne s’expliquent pas uniquement par les circonstances ou par la qualité des candidats. Ils obéissent aussi à des mécanismes plus profonds, culturels ou métapolitiques, à l’œuvre dans le corps politique. Les résultats du 10 avril dernier en sont l’illustration. La démocratie française entre dans une nouvelle époque.

Habituellement, dans un scrutin uninominal à deux tours, l’électeur choisit au premier tour le candidat le plus proche de lui, de ses idées, ou celui dont il apprécie le plus la personnalité ou le «charisme» ; au second, il élimine celui qui lui convient le moins.

Le 10 avril dernier, il n’en pas été ainsi. Pour des raisons qui tiennent – en partie seulement – aux circonstances, aux talents et aux limites des candidats, les Français de tous bords ont éliminé dès le premier tour. Ils ont voté utile. Le nombre des indécis jusqu’au dernier moment en est l’un des signes. Regardons !

Socialistes et écologistes, dans l’espoir de hisser la gauche au deuxième tour, se sont rabattus en bon ordre sur Jean-Luc Mélenchon. Les électeurs d’extrême-droite de tendances conservatrices, par peur de l’extrême-gauche, ont arbitré le duel entre Marine Le Pen et Éric Zemmour en faveur de la première, dont ils ont pensé qu’elle avait plus de «chances». Quant aux centristes de confession progressiste ou semi conservatrice, ils ont abandonné en rase campagne Valérie Pécresse pour Emmanuel Macron. Autrement dit, les sondages et les médias mainstream notamment ont conduit les électeurs à émettre un vote de tacticiens dès le premier tour, et non pas un vote de conviction.

Quelles conséquences est-il possible d’en tirer ?

Le vote utile est un arbre qui cache une forêt

Première conséquence : les résultats du premier tour sont en trompe-l’œil. Généralement en effet, les résultats du premier tour reflètent assez bien les courants et les forces politiques qui traversent l’opinion. Le 10 avril, le vote utile a faussé cette image. Certes, les candidats de gauche et les écologistes toutes tendances confondues font entre 31 et 35 % selon que l’on compte avec eux ou pas les voix de Jean Lasalle, mais le poids respectif de chacun des candidats ne correspond pas à un vote d’adhésion ou de proximité idéologique.

Le score à 21,95 % de Jean-Luc Mélenchon et le courant d’extrême-gauche qu’il représente sont probablement surévalués par rapport au courant de la gauche sociale-démocrate censé être représenté par Anne Hidalgo. Ce courant demeure certainement plus important que les 1,75 % de la candidate maire de Paris. Les législatives devraient en principe le montrer. Idem pour les écologistes purs et durs, dont le nombre est plus important que les 4,63 % des 34 643 685 suffrages exprimés restés fidèles à Yannick Jadot.

À l’extrême-droite, même phénomène. La chute d’Éric Zemmour face à Marine Le Pen peut s’expliquer par les circonstances et par l’expérience plus politicienne de Marine Le Pen, mais il est probable qu’un grand nombre de ses électeurs du premier tour soient en fait plus proches de la ligne et des convictions d’Éric Zemmour que des siennes. Quant aux électeurs des Républicains, Emmanuel Macron leur a administré la potion qu’il avait déjà utilisée avec le PS en 2017 sous le doux nom de «recomposition politique». Mais, en réalité, il n’y a pas 27,84 % du corps électoral qui adhère vraiment à la politique du chef de l’État, ni à sa personnalité. Le choix en sa faveur s’est fait par défaut, dans un contexte très favorable pour lui.

La tripartition extrême-gauche, centre et extrême-droite, qui semble avoir succédé à la bipolarisation traditionnelle sous la Ve République jusqu’en 2017, cache en réalité un éclatement du corps électoral en un grand nombre de fragments. Des fragments dont les résultats de ce premier tour ne permettent pas d’évaluer avec précision la proximité idéologique, ni le poids relatif dans l’opinion.

La France est devenue un archipel idéologique

À cette situation, Jérôme Fourquet, dans un remarquable essai très documenté intitulé L’Archipel français, sous-titré Naissance d’une nation multiple et divisée, avait donné, à l’issue de l’élection d’Emmanuel Macron en 2017, une clef de lecture intéressante. Pour faire court, les «agrégats électoraux» traditionnels depuis les débuts de la République ont volé en éclat.

Par «agrégats électoraux», il faut entendre le motif structurant qui fait que des électeurs de milieux, d’éducation, d’états de vie très hétérogènes, votent finalement pour un candidat plutôt que pour un autre. Ainsi, comme l’a bien montré en son temps Georges Dupeu, de tous les paramètres sociologiques, économiques et politiques, la variable religieuse a été en définitive jusqu’au début du XXIe siècle la plus structurante du vote des Français, que ceux-ci soient de «bons» chrétiens de stricte observance ou des chrétiens plus culturels que pratiquants.

Comme l’écrit Jérôme Fouquet, «certes, le mode de scrutin majoritaire à deux tours permettait à divers intérêts politiques de s’allier. C’est ainsi que les communistes, les socialistes et les radicaux, électorats pourtant sociologiquement très divers, pratiquaient le désistement républicain. De la même façon, paysans, indépendants, commerçants comme ouvriers catholiques faisaient bloc et apportaient leurs soutiens aux conservateurs. Si le scrutin à deux tours rendait plus facile la constitution de ces deux coalitions sociologiquement hétéroclites, il fallait une matrice puissante pour assurer sur la durée la solidité et la persistance de l’agrégation des divers intérêts. Cette matrice, on l’a dit, était religieuse et opposait les catholiques aux laïcs et aux athées.»

Or cette matrice électorale catho-laïque n’existe plus. Certes, le culte catholique sera pratiqué à Pâques par des millions de Français, et il persiste d’un point de vue sociologique. Mais, comme le disent aussi Emmanuel Todd et Hervé Le Bras, qui ont développé le concept de «catholicisme zombie», la matrice métaphysique du catholicisme, son empreinte séculaire dans les esprits ont disparu. La Fille aînée a perdu son référentiel chrétien : ni les lois, ni les mœurs, ni l’espérance de la vie éternelle et du salut au sens chrétien n’inspirent plus ni les lois, ni les mœurs, ni la culture, ni les représentations sociales.

La France est désormais composée d’un grand nombre d’îlots plus ou moins vastes, qui ne sont liés entre eux par rien ou presque. L’insularité, la parcellisation idéologique est devenue la norme. Pendant plus d’un millénaire, la puissance holistique du christianisme a permis de surmonter ses plus tragiques divisions et des drames sans nom et de construire dans les épreuves l’unité de la nation. À partir de la Révolution française, et plus encore avec les débuts de la IIIe République, l’antagonisme catholique/laïc s’enracinait dans un socle commun. Il y avait ceux qui croyaient au Ciel et ceux qui n’y croyaient pas, mais chacun, d’accord ou non, ami ou ennemi, parlait de la même chose.
Aujourd’hui, la France, c’est Babel, et pas seulement à cause de la montée de l’islam, mais aussi de l’impérialisme du matérialisme mercantile qui souffle des États-Unis comme un vent de sable sur la culture humaniste et chrétienne de la vieille Europe.

Le totalitarisme doux ou brutal au bout du chemin

C’est là que l’on en vient à la seconde conséquence et à une question : celui ou celle qui sera élu(e) au second tour ne pourra gouverner qu’avec le soutien effectif d’à peine 20 % du corps électoral, soit sur un pays de 67,8 millions d’habitants, de 47 311 876 inscrits et de 35 419 228 votants le 10 avril dernier, d’à peine plus de 4 millions de citoyens. C’est à peu près l’adhésion qu’a eue jusqu’à sa fin le régime soviétique.

Mais alors, une question se pose : quand un chef d’État, un gouvernement, un système politique n’est pleinement soutenu que par un dixième de sa population, peut-il conserver le pouvoir sans devenir totalitaire ? Le problème s’était déjà posé en Grèce et à Rome. Car le totalitarisme n’est pas forcément la dictature que l’on imagine1. C’est un système dans lequel le pouvoir politique, le pouvoir économique et le pouvoir culturel sont détenus dans les mêmes mains.

Or il y a diverses manières d’exercer un pouvoir totalitaire. Il en existe même une apparemment démocratique, qu’a fort bien décrite Michel Schooyans dans un essai paru en 1991, La dérive totalitaire du libéralisme, et qu’Alexis de Tocqueville prophétisait à sa manière dans La Démocratie en Amérique, craignant déjà en 1835 que la démocratie et l’individualisme, en raison de l’atomisation de la société, ne conduisent à l’avènement d’un État despotique.

Il est une façon de gouverner qu’illustre bien le dernier essai de Gérard Davet et de Fabrice Lhomme, intitulé Le Traître et le néant, sur le dernier quinquennat. Le totalitarisme n’est pas en effet un choix, c’est l’aboutissement d’un processus de décomposition qui conduit un peuple à tomber par élimination sous le joug d’un seul homme, d’une caste ou d’un «système» par peur de l’avenir et pour sauver ce qui lui reste de confort. Le totalitarisme n’est jamais choisi, il vient quand les citoyens transis ont décidé d’éliminer plutôt que de choisir, un peu comme au soir de ce premier tour de la présidentielle de 2022. Et le totalitarisme dur ou mou perdure jusqu’à ce que les citoyens se révoltent et se retrouvent parce qu’ils crient à nouveau Liberté, Égalité, Fraternité «quoi qu’il en coûte».

Thierry Boutet

Photo : Xfigpower / Wikimedia Commons


1 – Ce qui, par parenthèse, n’a jamais été le cas du temps de la monarchie française et l’a d’ailleurs conduite à sa perte lorsque les antagonismes religieux et culturels se sont éveillés, à partir de la Renaissance et de la Réforme.

 

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