Agnus Dei, qui tollis peccata mundi

En ces jours du Triduum pascal, nous revivons les temps sacrés et immémoriaux de la mort du Christ et de sa résurrection, du passage par la mort comme suite du «péché contre Dieu» («Tu mourras de mort», Gn 2, 17) et de la victoire absolue et totale de ce même Dieu sur toutes souffrances et sur toute mort. Voilà le souvenir de la promesse que viendra le jour où «toutes les larmes seront effacées de nos yeux» (Is 25, 8). Nous le célébrons dans un court temps de trois jours. Cet Agnus Dei, nous le disons et le redisons à chaque messe à la fin des prières du Canon. Nous demandons à Dieu de «nous donner la paix». Mais savons-nous ce que nous demandons ? Le savons-nous en ces jours de crainte et de pleurs, où sans trop nous en rendre compte, sans même vouloir nous l’avouer, nous sommes, encore indirectement, face au péché et face à la mort ? Il nous faut, avec plus d’insistance, demander la paix.

Qu’est-ce que la paix ? La paix, dit saint Augustin, c’est «la tranquillité de l’ordre1». Le mot «tranquillité» ne doit pas nous induire en erreur. Il ne s’agit pas de l’absence de mouvement, comme à la surface de l’eau quand le vent est tombé, ni de l’ennui des heures qui passent dans un après-midi sans dérangement, vide de toute pensée et de toute amitié. La tranquillité dont parle saint Augustin, c’est la stabilité de l’ordre. C’est le refus du trouble qui détruit l’ordre.


La guerre n’est le contraire de la paix que lorsqu’elle est un refus de l’ordre, et pas seulement quand elle est cause de violence.


La guerre n’est le contraire de la paix que lorsqu’elle est un refus de l’ordre, et pas seulement quand elle est cause de violence. Car on peut, avec violence, vouloir l’ordre et poursuivre l’ordre. Celui qui veut violemment l’ordre ne le veut pas sans combat, mais il le recherche avec véhémence, et cette véhémence l’entraîne à éloigner, voire à détruire tout ce qui s’oppose à l’ordre. Celui qui refuse le combat par paresse, par indifférence, par insouciance, par ignorance, par mépris, peut se complaire dans l’absence de troubles, mais il ne veut pas l’ordre. Il recherche sa tranquillité, mais non la tranquillité de l’ordre.

Aussi saint Augustin explique-t-il longuement ce qu’il entend par «tranquillité de l’ordre2», c’est-à-dire la découverte qui mène à la contemplation de la vérité et au devoir de charité. Il n’y a donc pas d’ordre sans «vérité» et sans «charité». Le Christ n’a jamais manqué ni à la vérité, ni à la charité, mais on ne peut pas dire qu’il l’a fait sans aucune véhémence, et cela jusqu’au combat de l’agonie et à la sueur de sang ! La mort n’a pas été une entrée dans l’assoupissement d’un épuisement : «C’était déjà environ la sixième heure (c’est-à-dire midi) ; l’obscurité se fit sur toute la terre jusqu’à la neuvième heure, car le soleil s’était caché. Le rideau du Sanctuaire se déchira par le milieu. Alors, Jésus poussa un grand cri : ‘’Père, entre tes mains je remets mon esprit’’. Ayant dit cela, il expira» (Lc 23, 43-46). C’est le cri du Vainqueur. Le péché et la mort sont vaincus. Non qu’ils ne seront plus des obstacles à vaincre, mais dans le Christ et par lui, ils ne seront plus des obstacles invincibles à la contemplation de la vérité ni au devoir de la charité.

En ce temps du Triduum pascal, nous sommes placés devant nos péchés, nos lâchetés, nos faux-fuyants, nos mensonges, nos fausses raisons. Seule la vérité rend libre ! La vérité n’est pas une théorie, mais une purification de l’intelligence, qui accueille le réel tel qu’il est, même si nous n’aimons pas qu’il soit ce réel. Nous sommes aussi placés devant nos devoirs de charité, que nous connaissons fort bien. Cela touche à une de nos exigences personnelles et, si nous voulons la paix, celle qu’Augustin appelle la «paix de l’âme», il nous faut revenir à plus de vérité envers nous-mêmes et à plus de charité à l’égard de celui que Dieu rend proche de nous, et qui est notre prochain.

Collectivement, ou plutôt socialement et politiquement, nous faisons face cette année à une menace grave qui pèse sur l’Europe. Et ce qui est en cause, ce n’est pas notre opinion ou l’opinion du voisin, ce n’est pas la démocratie ou la tyrannie, c’est le Bien commun politique de l’Europe. Réalité que l’on oublie complètement. Que nous l’acceptions ou non, que nous le voyions ou non, que nous le voulions ou non, la guerre en Ukraine met principalement en cause le Bien commun de l’Europe, principalement de l’Europe occidentale. Il ne s’agit pas uniquement du Bien commun de l’Ukraine, quoique ce ne soit pas à mépriser. Et si nous aspirons à la paix, il faudra découvrir, accepter et poursuivre la connaissance de la vérité et le devoir de charité. Autrement, il n’y aura pas de «tranquillité dans l’ordre», c’est-à-dire pas de paix !

Il faut le courage de la vérité. Il nous faut admettre qu’il y a bien un agresseur et un agressé. Quelles sont les finalités de l’agresseur ? Pouvons-nous, en vérité, admettre les dires de l’agresseur, qui fait peser sur l’Ukraine le désir du néo-nazisme et la projection future d’une Europe vouée au national-socialisme, dont il serait le purificateur ? Si nous admettons cela, il faut sortir de la coalition occidentale et aller se battre à ses côtés. Car il n’y a pas de Bien commun si la finalité des actes et l’intention des actes ne sont pas définis et s’ils ne sont pas suffisamment connus pour susciter une action commune. Ou nous admettons que l’Europe doit devenir une communauté dont le but est de construire un nouveau national-socialisme, dirigé cette fois par Moscou, et non plus par Rosa Luxembourg. Ou, ensemble, nous le refusons.


La charité n’est pas uniquement l’aumône, loin de là ; elle est l’amitié spirituelle qui unit les membres d’une même communauté.


Si nous refusons la finalité de l’agresseur, il faudra définir la nôtre. Il faudra quelque chose de plus clair que celle de l’Europe des patries ou même de celle qui nous tient lieu, pour le moment, de Bien commun politique : l’Union européenne. Et plus clair qu’un marché commun. Pour y arriver, il nous faudra aussi des hommes et des femmes aussi conscients du «Bien commun d’une Europe unifiée». Des hommes et des femmes aussi déterminés que ceux qui ont fait la première Communauté européenne. Sans cela, la paix que nous cherchons tient du fairy tale.

Il nous faut en plus le désir de la charité. La charité n’est pas uniquement l’aumône, loin de là ; elle est l’amitié spirituelle qui unit les membres d’une même communauté. Par amitié spirituelle, je n’entends pas l’amitié religieuse, mais le désir unifiant du Bien commun. Par ce Bien commun, il faut chercher un bien véritable cause de la perfection de l’homme, d’un pays, d’une patrie. J’entends non seulement des valeurs, mais des réalités sociales qui font que ceux qui acceptent de partager un destin commun se sentent à l’aise et heureux d’y contribuer. J’entends aussi l’obligation d’aider celui qui est en péril, celui qui a besoin d’assistance et de dévouement.

Certes, la détresse de l’Ukraine a fait surgir dans toute l’Europe des initiatives d’aide par des biens économiques, mais aussi par des biens militaires. Mais il faudrait aller plus loin, il faudrait arriver à bannir des soupçons infondés, des jugements d’ostracisme, des rejets blessants et dangereux qui causent des divisions perturbatrices et des attitudes clivantes. Et surtout, il faudrait, sans honte, réadmettre de façon active que toute les communautés politiques qui forment cette Europe occidentale, mêmes les communautés dissidentes, non de leur faute, mais souvent de celles de leur gouvernement, ont en elles une origine chrétienne. Une origine chrétienne leur permettant cette communauté spirituelle qui n’enlève rien au pouvoir laïque de l’acte politique.

Voilà les conditions de la paix ! Il n’y en a pas d’autres.

Aline Lizotte

 


1Saint Augustin, La Cité de Dieu, XIX, 13, 1.

2Ibid., 18 et 19

 

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