Massacre de Boutcha

Les corps étendus dans la rue Jablonka de Boutcha sont-ils des marionnettes jouant le jeu de morts civils toujours vivants ? Les caméras de l’entreprise Maxar Technologies, l’une des plus performantes pour prendre des photos des mouvements de troupes dans la guerre d’Ukraine, démentent l’accusation de Dimitri Peskov, le porte-parole du Kremlin. Ces cadavres sont là depuis plusieurs jours, sinon plusieurs semaines, alors que l’armée russe tenait la petite ville en otage. Cette cave dans une maison, qui servait de lieu de torture, a-t-elle été inventée par les Ukrainiens ? Ces hommes et ces femmes les mains liées dans le dos, découverts sous des monceaux de sable et de cailloux, tués d’une balle dans la tête, sont-ils des pantins qui jouent une comédie ? Nous ne saurons pas la vérité avant un certain temps. Mais nous savons qu’à Boutcha, entre 300 et 400 personnes ont été tuées dans la nuit de vendredi à samedi, au moment où l’armée russe quittait les abords de Kiev pour se repositionner en Biélorussie, en attendant que les soldats soient renvoyés chez eux ou sur la côte Est, dans l’oblast de Louhansk ou celui de Donskaya, à la frontière du Donbass.

L’armée russe a quitté le nord de l’Ukraine et aurait renoncé à faire le siège de Kiev ? Le 4 avril dernier, Jake Sullivan, conseiller (advisor) du National Security, a donné au Press Briefing de la Maison Blanche un commentaire sur l’événement de Boutcha. À le lire, on se rend compte que les faits ne peuvent pas s’expliquer uniquement par la colère de quelques soldats contre les Ukrainiens. D’autant plus que ce massacre n’a pas touché que Boutcha. Plusieurs localités situées au nord de Kiev ont connu les mêmes atrocités. À Motyshyn, la maire du village a été retrouvée, entourée de sa famille. Tous étaient enfouis sous un monceau de sable. Son beau-fils Igor, qui l’a retrouvée, dit qu’Olga Sourenko fut arrêtée le 23 mars par les Russes parce qu’elle n’a pas voulu se soumettre à l’envahisseur. «Elle a été torturée, ça se voit», affirme Oleksandr, un de ses amis, qui se dit convaincu qu’elle a été tuée au moment du retrait des Russes.

Battre en retraite pour changer de stratégie


Le pouvoir moscovite ne veut pas éliminer la nation ukrainienne. Il veut créer un climat de terreur en vue de réduire sa capacité à résister.


Que nous dit de plus Jake Sullivan ? L’information montrant que la Russie cherche à commettre des actes de brutalité contre les civils a été diffusée avant même le massacre de Boutcha. Les faits n’ont donc que confirmé ce que nous savions déjà : Poutine a commis et pourrait encore donner l’ordre de commettre des «crimes de guerre». Il ne s’agit pas d’un génocide, qui suppose une politique déterminée sur un temps long, une diversité d’exactions et une volonté d’éliminer tout un peuple. Le pouvoir moscovite ne veut pas éliminer la nation ukrainienne. Il veut créer un climat de terreur en vue de réduire sa capacité à résister. L’armée agit ainsi contre les petites villes ou villages ; les grandes villes comme Kiev, Odessa, Kharkiv, Lviv, Marioupol, on les bombarde.

Ces actes contre les civils sont des «crimes de guerre». Ils doivent être dénoncés ainsi. «Avec nos alliés, nous cherchons à quel tribunal international s’adresser, ajoute Sullivan. Il n’est pas obligatoire d’en référer à la Cour pénale internationale (CPI), laquelle est compétente mais prend du temps à entendre la cause et à rendre son jugement. On voudrait une sentence rapide.» Quoi qu’il en soit, il y a chez les Occidentaux une volonté ferme d’instruire un procès pour «crimes de guerre» contre Moscou en raison des attentats de Boutcha et des petites villes autour de Kiev, dans l’espoir non seulement d’arrêter ces massacres de civils, mais encore de dire la vérité.

Pour le moment, notre principal travail, dit Sullivan, est d’aider l’Ukraine. C’est aux Ukrainiens de fixer les objectifs militaires et de les déterminer. C’est aussi à eux de fixer les objectifs à la table des négociations. «Et je suis certain qu’ils sont en train de faire ces choses objectivement et avec succès, et nous voulons leur fournir les moyens d’atteindre ces objectifs. Nous regardons les “faits” et nous développons les conséquences de ces “faits”. Nous sommes “régulièrement” en contact avec ce qui se passe en Ukraine. Et par “régulièrement”, j’entends “chaque jour1” (daily)».

Quels sont ces «faits» ? Le premier est que le mouvement de l’armée russe quittant le Nord de l’Ukraine n’est pas un «repositionnement». «C’est pour nous, dit Sullivan, battre en retraite». Cela ne signifie pas abandonner, mais revoir ses projets. Au début, comme on le sait, Moscou prévoyait une intrusion guerrière courte, efficace et «sans douleur». Et la majeure partie des Occidentaux pensait que l’Ukraine ne pourrait pas résister. Aujourd’hui, cette «courte» guerre entre dans sa cinquième semaine, et Kiev tient toujours, de même que toutes les grandes villes de l’Ukraine. Aussi Moscou doit-elle changer ses plans de guerre. Quels seront-ils ?

Le déménagement du matériel de guerre, des provisions, du carburant, etc. au Nord-Est de l’Ukraine ne laisse aucun doute. Nous estimons, ajoute Sullivan, que la Russie se prépare à déployer des dizaines de groupes tactiques supplémentaires, constituant ainsi des dizaines de milliers de soldats envoyés au front dans l’Est de l’Ukraine. Cela, espère-t-on, devrait faire craquer la résistance dans les provinces de Lougansk (Luhanska) et de Donetsk (Donskaya), et permettrait de pousser les forces armées vers la ville de Kherson, pourvu que, plus au Nord, on opère un blocage sur Mykolaev, afin d’empêcher l’armée ukrainienne de reprendre Kherson.

On doit s’attendre à ce que les forces militaires russes fassent tout ce qu’elles peuvent pour tenir la ville de Kherson. Ce qui leur permettrait de résoudre deux problèmes importants. Le premier est la régularisation de l’approvisionnement en eau pour l’île de Crimée2. Le deuxième est le suivant : la prise de Kherson permettrait à la Russie d’ouvrir un couloir des rives de la mer Noire tout au long de la côte Nord de la mer d’Azov jusqu’aux lignes du Donbass et, au-delà, jusqu’en Russie. Cependant, pour que cette stratégie réussisse, il faudra tenir Kherson à un bout du couloir et Marioupol à l’autre bout.

Carte de l'Ukraine en guerre

 

Marioupol est déjà bien saccagée, mais elle ne s’est toujours pas rendue. Entre Kherson et le Donbass, il y a deux provinces ukrainiennes à traverser, dont Zaporizka. Sa capitale, Zaporijjia, tient toujours, de même que la province (l’oblast) de Khersons’ka, dont la capitale est Kherson. Si la prise de Kherson est très importante pour l’armée russe, tenir cette capitale pour l’armée ukrainienne est tout aussi important. Si la stratégie russe réussit, tout l’Est de l’Ukraine sera sous la domination de Moscou, une partie en tant qu’«occupant», comme en Crimée, et l’autre, la zone non occupée, sous un harcèlement constant qui maintiendrait une pression sur Kharkiv, et par elle sur Kiev.


Les Russes étaient semble-t-il mieux équipés, mais une chose leur manquait : le moral des soldats.


Mais Poutine a-t-il l’armée qu’il croit avoir ou l’armée qu’on lui cache ? On nous a montré une file de blindés de 65 kilomètres de longueur se dirigeant vers Kiev. Elle n’a jamais pu l’atteindre ni l’encercler efficacement. Certes, l’armée ukrainienne est plus faible en hommes, mais bien équipée en armes pour les combats de terre, en raison d’une administration qui travaille 24 heures sur 24 pour répondre aux principales demandes d’assistance en matière de sécurité : livrer des armes à partir des stocks américains là où elles sont disponibles et faciliter la livraison d’armes par les alliés là où les systèmes alliés répondent mieux aux besoins de l’Ukraine. Cette armée a montré sa compétence et son efficacité, mais en plus son courage et son honneur. Les Russes étaient semble-t-il mieux équipés, mais une chose leur manquait : le moral des soldats. On sait de mieux en mieux que l’armée russe est souvent dégoûtée du travail qu’on lui demande, qu’il y a un grand nombre de fuyards, que certains abandonnent leurs armes ou les détruisent, que huit de ses généraux ont été tués. Les dizaines de milliers de soldats que Poutine enverra combattre sur la côte Est de l’Ukraine seront-ils soudainement devenus des nouveaux Cosaques envahisseurs ?

Le deuxième fait semble plus difficile à cerner. Il s’agit de l’assassinat des Ukrainiens à Boutcha et dans les autres villages environnant Kiev. Même s’il est invraisemblable d’en faire porter le poids aux Ukrainiens, il n’y a pas de preuve que ce massacre émane d’un ordre du Kremlin. Pourtant, lors de la réunion du Conseil de l’Union européenne à la fin de mars, Joe Biden, qui y prenait part à Bruxelles, était sorti d’une réunion à laquelle assistaient les principaux chefs d’État pour dire ces mots : «Poutine est un criminel de guerre». Cela en avait choqué plusieurs. Les événements de Boutcha, les enquêtes d’Amnesty International, qui montrent que l’assassinat de civils a été courant depuis la première semaine de mars, surtout dans les environs de Kiev, montrent que Boutcha n’est pas un événement unique… Il semble au contraire que ce soit une pratique courante. On assassine surtout les personnes âgées, c’est-à-dire celles qui n’ont aucun moyen de défense. On crée ainsi un courant de peur. C’est ce que l’on cherche.

Aussi, depuis quelques jours, les sanctions pleuvent. Le Sénat américain vient d’enlever à la Russie le statut commercial de la «nation la plus favorisée», c’est-à-dire qu’il n’accorde plus une relation normale aux importations venant de Russie. Il coupe court aux importations d’huile et tient Poutine pour responsable de la guerre en Ukraine. Mardi, le Conseil pour la protection des Droits de l’Homme, un organisme de l’ONU (The Human Rights Council), a retiré à la Russie le droit de participer à cet organisme. La mesure a été votée à 94 «oui», 24 «non» et 58 abstentions, lesquelles ne sont pas prises en compte.

Pour éviter ce rejet, la Russie avait envoyé une lettre à tous les membres les avertissant qu’un vote en faveur de la résolution (ou même une abstention) serait considéré comme un «geste hostile», avec des conséquences pour les relations bilatérales. Les nations qui se sont prononcées contre l’effort mené par les États-Unis avant le vote comprenaient la Corée du Nord, l’Iran, le Venezuela, le Brésil, la Chine, Cuba, le Sénégal, le Kazakhstan, l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Mexique et la Syrie, mais toutes n’ont pas voté contre la résolution. Certains ont plutôt choisi de s’abstenir. Après le vote, l’ambassadrice américaine à l’ONU et membre du cabinet de l’administration Biden, Linda Thomas-Greenfield, l’a qualifié de «journée importante et historique».

Poutine passera-t-il la rampe ?

«Putin Unbound3», titrait l’un des derniers numéros de Foreing Affairs4. L’analyse montre que Poutine agit comme un homme qui a perdu conscience de la réalité. Il fait preuve d’un autoritarisme sans frein, tente de détruire toute opposition, fait emprisonner ses meilleurs conseillers, tente d’empoisonner son principal opposant, Alexeï Navalny, en 2020 et ne finit pas de le condamner à des emprisonnements qui s’enchaînent. Il a détruit la société civile par des mesures absurdes : la Cour Suprême a donné l’ordre de fermer un groupe «Memorial», fondé par un dissident du communisme soviétique et prix Nobel de la paix Andrei Sakhavov, en l’accusant de nourrir le terrorisme international et de favoriser un retour du nazisme.

Cette même phobie est celle qu’il avance pour envahir l’Ukraine : il faut la purifier du néonazisme. Il poursuit une société de sondages, la plus compétente et la plus «propre» de toute la Russie, Levada Center. Prenant comme prétexte la pandémie du Covid 19, il interdit toute manifestation. Les dernières contre la guerre, dont le Covid ne justifiait plus la suppression, ont été cassées, et plus de 14 000 manifestants se sont retrouvés en prison. Toute critique contre le gouvernement est bannie, et les programmes politiques sur Internet sont interdits. Google a dû retirer 833 000 titres de ses programmes ; Youtube a dû détruire ses enregistrements datant d’avant 2016. Depuis 2018, la répression augmente, et elle monte en flèche depuis le retour de Poutine à la présidence. L’utilisation du Novichok devient un bon moyen pour supprimer les opposants. Mais les résultats sont autres que ceux qu’attendait Poutine. Une enquête menée par Levada Center montre que les Russes deviennent de plus en plus cyniques et ont de moins en moins peur. Poutine, qui voudrait imiter Joseph Staline, son grand favori, semble ne pas s’apercevoir que les temps ont changé !


Poutine en reste au modèle stalinien, qu’il croit politiquement rentable, et au châtiment pour ceux qui deviennent dissidents.


Pourquoi alors cette stratégie qui détruit la terre ? Le XXe siècle abonde d’autocrates brutaux et d’oligarques qui s’en tirent en devenant de façon politiquement frauduleuse les puissants cachés et les nourrices des régimes tyranniques. On en compte encore quelques-uns : Bachar el-Assad en Syrie qui, sans scrupule, jette sa propre capitale dans la destruction et empoisonne son propre peuple. En Corée du Nord, Kim Jong-un jouit encore d’un pouvoir tyrannique. Ceux qui succèdent à cette génération jouissent d’un fonds populiste qui les appuie et ne se doutent pas qu’ils sont quand même manipulés. Mais Poutine, lui, semble incapable d’évoluer ; il en reste au modèle stalinien, qu’il croit politiquement rentable, et au châtiment pour ceux qui deviennent dissidents. Seulement, la méthode a changé : Poutine commence par apprécier, par ne rien dire, par laisser croire à l’autre qu’il est apprécié ; il teste son candidat comme le chat s’amuse avec l’oiseau avant d’en faire son repas. À un moment, la main s’abat et l’autre est écrabouillé, condamné pour déloyauté.

C’est ce qu’il a fait avec le peuple russe ! Il a apprivoisé la nation en lui donnant l’impression qu’un stalinisme – que la grande partie des habitants n’avaient pas connu – faisait partie des erreurs de l’histoire et qu’il fallait le rejeter. Face à des adversaires ineptes, il est devenu le libérateur, l’homme du renouveau. Il a reconstruit des villes à la moderne. Il a fait entrer internet et tous les moyens de communication, les smartphones, dont il coupe les réseaux. On se sentait aussi bien à Moscou qu’à Paris. Le peuple l’aimait et l’applaudissait ! Mais ce nouvel Othello cachait à Desdémone l’exigence de son amour inconditionnel. Il fallait qu’il soit en tout le premier, que l’Ukraine, qui n’existerait pas sans lui, lui doive la vie et la postérité. Non, il ne veut pas la détruire ! Il veut uniquement l’asservir… et ne comprend pas qu’elle ne le veuille pas ! L’Occident n’est pour lui qu’un malade agonissant ! Il lancera 10 000 soldats de plus que ceux qui ont déjà bu la cigüe empoisonnée de son immortalité pour les envoyer conquérir des villes qu’il n’a pas bâties, occuper des terres qu’il n’a pas cultivées, détruire des entreprises qu’il n’a pas dirigées et engendrer un régime d’oligarchie qu’il croit tenir fermement en main. C’est là la plus grande de ses illusions. Le Commandeur viendra et l’emportera dans ses illusions infernales. Non, ce ne sera pas Volodymyr Zelensky. Ce sera l’un de ces oligarques enrichis qui se libérera de son enchaînement. Tu quoque mi fili !

Aline Lizotte

 


1Press Briefing by Press Secretary, Jen Psaki and National Security Advisor Jake Sullivan, White House, 04/2022.

2 – La Crimée manque d’eau. L’eau est le principal déficit de la péninsule après l’annexion. En 2014, l’eau du Dnipro répondait à 85 à 90 % des besoins de la région. Un mois après l’occupation de la Crimée par la Russie, Kyiv a bloqué le canal du Nord de la Crimée pour protester contre l’annexion. Les autorités russes construisaient des prises d’eau, foraient des puits, mais n’arrivaient pas à résoudre ce problème. Au contraire, tout ceci a provoqué la salinisation des sols dans le Nord de la Crimée, et l’agriculture a disparu dans ces régions.

3 – Le mot est difficile à traduire ; il signifie quelque chose qui n’est pas lié, comme une feuille au vent.

4Foreing Affairs, 6 avril, 2022.

 

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Réactions de lecteurs

■ «Aline Lizotte, j’aime beaucoup votre écriture et un grand nombre de vos articles si le sujet est religieux. Mais cette fois-ci, je suis non seulement déçu mais agacé par vos commentaires de guerre. Pour moi, vous n’avez (presque) RIEN compris. Il est bien connu que la première victime de la guerre est la vérité, mais il y a plus grave quand on a des préjugés antérieurs aux faits juste ou faux qui sont rapportés.
Votre opinion ultra-négative pour le sieur Poutine vous dessert énormément et vous aveugle littéralement. La lecture des faits, qui de toutes façons ne peuvent pas être issus de votre témoignage direct puisque vous n’êtes pas sur place et devez croire ou ne pas croire à ceci ou cela en fonction des titres de crédibilité d’untel ou d’un autre, en est forcément altérée, alors-même que ces faits sont sujets à beaucoup d’erreurs de transmission ou de manipulations. Sincèrement il serait très souhaitable de garder vos opinions de guerre pour vous et de ne pas écrire sur ce sujet que vous ne maîtrisez pas du tout. »

■ «Cet article éclaire beaucoup la situation actuelle. Je vous envoie le lien d’un article de Bitter Winter transmis par le blog Belgicatho: http://www.belgicatho.be/archive/2022/04/08/mandat-pour-un-genocide-comment-la-russie-justifie-les-atrocites-en-ukraine.html Je ne sais pas s’il est vrai, mais s’il l’est, c’est inquiétant.»

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