Marie à la bataille de Lépante

La consécration faite le 25 mars dernier par le pape François de l’Ukraine et de la Russie nous incite-t-elle à espérer une cessation subite, de facto, de la guerre en Ukraine ? Pour qui suit de très près les événements, cela semble douteux. Tous les faits merveilleux, si ce sont des miracles, exigent toujours une véritable coopération du miraculé. Comme l’Évangile l’atteste, il faut se lever, prendre son grabat… et marcher ! Et il faut la foi !

Il était 16h passé, le 7 octobre 1571 quand l’Armada commandée par Don Juan d’Autriche vainquit les forces armées de l’Empire ottoman et libéra pour longtemps l’Occident de la domination politique des diverses pratiques religieuses de l’Islam. Et pourtant, quand on lit l’histoire de cette bataille d’un jour, qui eut lieu à Lépante (le détroit de Patras, en Grèce, qui sépare le Péloponnèse de la Thessalie), ses longs préparatifs, les diverses coalitions politiques qu’il a exigées, l’action pastorale et quasi obstinée d’un pape, saint Pie V, la prophétie de la victoire, les gestes de prière, la bénédiction papale accordée aux combattants, il n’est fait mention en rien d’une intercession spéciale de la Vierge Marie. À cette époque, on ne pouvait parler du Cœur Immaculé de Marie. La proclamation du dogme marial de I’Immaculée Conception n’adviendra qu’en 1858, par Pie IX. Cela n’empêche pas de parler d’une victoire «arrachée» à Dieu par l’intermédiaire de Notre-Dame. Y a-t-on pensé au moments des faits ? Personne ne semble avoir parlé de l’intercession de Marie ! Il est vrai qu’à cette époque et à celles qui l’ont précédée, le fait marial, fait théologique et encore plus dogmatique, de l’Immaculée faisait encore l’objet de doutes parmi les grands docteurs de l’Église. Mais la piété mariale est très forte jusqu’à se confondre, souvent, avec une sorte de magie ou de superstition !

Alors de quoi s’agit-il ? La consécration faite par le pape François de l’Ukraine et de la Russie nous incite-t-elle à espérer une cessation subite, de facto, de la guerre en Ukraine ? Pour qui suit de très près les évènements cela semble douteux ; il faudrait une «conversion» très miraculeuse de Vladimir Poutine ! N’insistons pas ! Ou quelque chose d’autre de moins agréable ! Mais tous ces faits merveilleux, si ce sont des miracles, exigent toujours une véritable coopération du miraculé. Comme l’Évangile l’atteste, il faut se lever, prendre son grabat… et marcher (Jn 5, 8) !. Et il faut la foi !

Les deux personnages de la bataille de Lépante

Ces deux éléments se retrouvent dans la bataille de Lépante. En vérité, l’inspirateur principal de cet évènement est le pape Pie V, qui avait de quoi lutter. Le long règne de Soliman II, dit le Grand et le Magnifique, avait porté à son apogée la puissance ottomane. Ouverte par la prise de Belgrade et de Rhodes, par cinq invasions successives dans l’Empire allemand, par des victoires comme celles de Mohács et de Taurins, qui lui donnèrent la moitié de la Hongrie, de la Transylvanie, des Iles grecques, de la Géorgie et de quatre provinces persanes, la puissance de Soliman II réduisait un grand nombre de pays de l’Orient au joug de l’Islam gouverné par la force de l’empire Ottoman sous la puissance des disciples de Mahomet.


Par la puissance du souverain, le Coran donnait droit de vie et de mort sur tous ses sujets qui n’étaient pas musulmans.


C’était un système complet d’organisation militaire mettant aux ordres du sultan un armée permanente de 280 000 à 300 000 hommes. Par la puissance du souverain, le Coran donnait droit de vie et de mort sur tous ses sujets qui n’étaient pas moslims (musulmans). Ces sujets devaient payer un tribut pour demeurer vivants et exercer leur métier, et même leur religion. Ce tribut n’empêchait pas le pillage ad libitum des chrétiens. Soliman avait une puissante armée, mais c’est surtout en mer que s’affirmait la force du Sultan. La marine de l’Ottoman avait la réputation d’être invincible. Cette immense puissance, qui s’étendait de Bagdad à Gibraltar, de Belgrade à Aden, Soliman la transmit à l’un de ses fils, Selim II. Cette puissance voulait faire de toute l’Europe de l’Est une puissance coranique. C’était l’ambition de Selim, qui vivait dans l’orbite de Soliman. Comme c’est aujourd’hui le rêve de Poutine à l’égard de l’Europe de l’Est. Au XVIe siècle, l’occasion semblait propice : Charles Quint n’était plus là (décédé en1539), l’unité de l’Europe venait de se fractionner en deux par la Réforme protestante ; il fallait attaquer l’Italie en commençant par Venise1.

Quelqu’un allait s’y opposer, quelqu’un dont Selim ne pouvait mesurer la force, un certain Michel Ghislieri, né le 17 février à Bosco del Valle (Piémont). Il reçut une forte éducation chrétienne et, à l’âge de douze ans, il s’attacha à deux dominicains de passage qu’il suivit jusqu’à leur couvent, où il obtient de rester. À seize ans, il fit profession et s’adonna aux études théologiques, tout en pratiquant une forte ascèse. À vingt-quatre ans, il était prêtre et, encore jeune, il devint prieur de son monastère. Peu avant, il changea de nom pour s’appeler fra Alessandrini. Il s’acharna à prêcher contre la Réforme protestante et ne craignit pas de vouloir redresser les trop grands partisans catholiques de cette réforme. On le défère au Saint Office, où il est reçu par le Cardinal Carafa, et il fait une grande impression sur l’official, tellement forte qu’il en devient son assistant.

Le Cardinal Carafa fait nommer le Frère Alessandrini inquisiteur général2, responsabilité énorme que le Frère, encore jeune, accepte en tremblant. La mort de Jules III, suivie de la mort à quelques semaines de Marcel II, amène sur le trône pontifical le cardinal Carafa qui prend le nom de Pie IV. Cela réjouit le cœur de l’inquisiteur qui, après avoir fait son rapport au nouveau pape – un ami –, lui demande la permission de retourner à son couvent. La réponse est négative, et le pape régnant lui promet une «chaîne encore plus lourde de responsabilité». Il le crée cardinal. Quand Pie IV expire entre les bras de son neveu (saint Charles Borromée) et du fondateur de l’Oratoire (saint Philippe Néri), le cardinal Alessandrini épuisé de travail, se prépare lui aussi à mourir, pensant que la mort est à sa porte. Mauvaise intuition… Le conclave se poursuivit longuement, les conclavistes n’arrivant pas à fixer leur choix entre deux cardinaux, Sirlet et Morone. Soudain, la porte de la cellule où travaille Alessandrini s’ouvre, et Morone lui-même lui apprend que c’est sur lui qu’est tombé l’accord. Personne n’écoute l’énergique refus du candidat élu. On l’entraîne vers la chapelle du Quirinal, et le cardinal Alessandrini voit avec une certaine inquiétude le camerlingue se prosterner le premier à ses pieds. Contraint par son esprit d’obéissance et d’humilité, il accepte cette charge et prend le nom de Pie V.

Échec et mat


Pie V comprend vite que la chrétienté est en grave danger. C’est la lutte de la Croix contre le Croissant.


Avec son expérience et son intuition, Pie V comprend vite que la chrétienté est en grave danger, Selim ne cherchant qu’à agrandir les possessions territoriales de Soliman. C’est la lutte de la Croix contre le Croissant. Comme on l’a déjà vu, une grande partie de l’Europe orientale est déjà aux mains des Ottomans ; de plus, l’Allemagne est fragilisée par les scissions politiques qu’apportent la Réforme et les libertés civiles des religions : cujus regio ejus religio, (la religion doit être celle de celui qui gouverne). La France est aux prises avec les guerres de religion, et l’Angleterre est en train de devenir un pays protestant
Du côté de l’Europe de l’Est, les forces ottomanes progressent. Tour à tour les Îles de l’archipel de Venise tombent ; Chypre, dans un massacre horrible, perd Nicosie et tombe aux mains du généralissime Lala-Mustapha. La grande ville de Famagouste subit un blocus dirigé par Mustapha, et son chef Braga Dino finit par accepter la capitulation qui garantit absolument la vie, la religion, l’honneur et les biens des habitants. Lors de la visite de courtoisie au général vainqueur, Braga Dino est reçu avec honneur. C’était un piège. Arrêté, emprisonné, il est atrocement torturé publiquement dans une mosquée pendant douze jours. On n’avait choisi rien d’autre que la cathédrale chrétienne transformée en mosquée. C’était «normal», car «la parole d’un Moslim n’est jamais engagé envers un Khafir». Les officiers, eux, ont été décapités dès le jour de leur arrestation.

Une armée de secours venue de l’Occident se forme pour aider Venise, mais la discorde des principaux chefs est la cause de sa défaite. Aussi Venise est-elle fortement en péril et continue cependant à se sentir forte en raison de la puissance de ses armes et du stock considérable de sa poudre à canon. Mais, à Pâques 1569, dans la nuit où les chrétiens célèbrent la Résurrection, tout l’Arsenal brûle. Venise la Grande est privée de sa mise à feu.

La préparation du 7 octobre

Philippe II, roi d’Espagne, se rendait bien compte que ses villes espagnoles tomberaient l’une après l’autre. En 1570, que restait-il des villes occidentales en Orient ? L’empereur romain Maximilien II n’avait plus que le titre. Mais Pie V ne capitulait pas. Il avait déjà proposé la formation d’une Ligue, la Sainte Ligue – une réunion des puissances chrétiennes pour venir au secours de cette Europe qui devenait de plus en plus musulmane. L’incendie de l’arsenal de Venise était le dernier signe fort du danger qui menaçait non seulement la chrétienté, mais aussi l’un des endroits importants pour le commerce avec l’Asie. Perdre Venise n’était pas seulement perdre la foi, mais perdre aussi un trafic export-import fort important ! Aussi l’appel du pape à former la Sainte Ligue fut entendu.

Le 26 juillet 1571 tout était prêt, tout était réuni à Messine. La flotte comportaient six galéasses3, 209 galères, 79 frégates et brigantins, en tout 285 navires portant 29 000 soldats, 14 000 marins armés et 41 000 rameurs, soit 84 000 hommes.

Les principaux chefs de la flotte étaient : pour l’Espagne, le grand amiral Jean-André Doria, prince de Melfi et d’autres puissants. Pour le pape : le duc de Palliano, Marc Antoine II Colonna, commandant en chef, assisté du commandeur de Malte Romégas, le marin le plus consommé de son siècle. Pour Venise, Sébastien Veniero, procurateur-général, commandant en chef ; les provéditeurs, chefs d’escadre, Barbarigo, Canale, Quirini et six commandants des galéasses. Pour Malte, le général des galères Giustiniani. Pour la Savoie, le comte de Ligny, homme de haut caractère et militaire réputé. Pour Gènes, Ettore Spinola, marquis-commandeur d’Alcantara.


Le légat publia l’indulgence plénière en forme de jubilé accordée par le pape à tous les membres de l’expédition.


On n’attendait plus que le généralissime, le prince Don Juan, archiduc d’Autriche, choisi par Pie V. Le 9 août, il arrive à Naples, où on lui remet en grande pompe l’étendard de la Ligue : une grande bannière en satin blanc, richement brodée, portant sur le droit l’image de Notre-Seigneur Jésus-Christ en croix et sur le revers, les armes de l’Église, entre celles de l’Espagne et de Venise ; sous les deux clés pontificales entrecroisées se voyait l’écusson du prince généralissime. La cérémonie eut lieu dans l’église des clarisses. Le légat publia l’indulgence plénière en forme de jubilé accordée par le pape à tous les membres de l’expédition et la leur fit gagner. En tête des troupes marchaient, recueillis et pied-nus, les officiers généraux. Don Juan quitta Naples le 21 août et, le 23, il rejoignit la flotte à Messine.

La majeure partie des troupes embarquées étaient fournies par l’Espagne. 70 vaisseaux à voiles (des naves). Le 16 septembre, l’armée leva l’ancre et s’ébranla par divisions. Pour le combat, l’armée formerait deux lignes : la première composée de six énormes galéasses, la seconde divisée en trois escadres ; une réserve puissante devait se tenir en arrière et se porter au secours des points faibles. Venise avait fourni les vaisseaux et l’Espagne surtout les hommes. Cela ne pouvait pas ne pas engendrer des frottements, dont certains auraient pu faire tourner court l’admirable effort qui allait se produire. Mais Don Juan, avec «difficulté», arriva à maîtriser et son caractère et ses hommes.

De son côté, la flotte ottomane comptait 290 navires de combat et plus de 85 000 hommes, tant soldats que marins et galériens. Elle comportait six galères de pachas à bannière rouge portant les 3 fanaux dorés et 16 galères de beys4 et dignitaires. Les Turcs avaient une supériorité numérique en hommes de combat, mais les chrétiens une supériorité des armes, surtout les arquebuses, qui sont plus efficaces que les arcs et les flèches.

La bataille de Lépante
La bataille de Lépante, par Andries van Eertvelt (1623)

 

Don Juan, après avoir inspecté les dispositions du combat, s’était jeté dans une frégate légère, entouré du légat pontifical et des chapelains. Il parcourait rapidement les lignes des escadres, rappelant à tous qu’on allait au combat pour la Foi et que les miséricordes d’En Haut attendaient ceux qui tomberaient en faisant leur devoir. «Puis, à un signal convenu, la sainte Bannière se déploie au haut du mât de la Réale ; le nonce Odescalchi élève les mains et, de concert avec tous les chapelains qui faisaient de même sur chaque vaisseau, prononce solennellement les formules de l’absolution plénière en fin de Jubilé, au nom du Souverain-Pontife, sur les deux cents équipages chrétiens agenouillés avec leurs officiers5» «Au signal donné par la Réale et répété par les frégates chargées de la transmission des ordres, tous les galériens chrétiens enchaînés à titre de condamnés, pour divers crimes et délits, sont délivrés en même temps sur chaque bord ; les officiers les embrassent, les traitent comme de frères et leur remettent des armes, en leur déclarant qu’ils sont désormais libres de toute peine6».

Il est midi

La grande flotte de la Sainte Ligue est arrivée à l’entrée du golfe de Patras. La flotte ottomane s’est repliée au fond du détroit et y trouve un abri «efficace». C’est la stratégie de Don Juan, qui laisse prendre place la flotte turque à l’intérieur du golfe de Patras, et même l’y conduit. Elle est à l’abri, mais ne peut plus ni entrer ni sortir. Entassés dans leurs propres limites, les Turcs ne peuvent plus même tirer sans endommager leurs propres navires.


Les yeux fixés vers le ciel dans la direction de l’Orient, son pâle visage illuminé, Pie V demeure immobile en extase.


Midi allait sonner. Il se produit un incident extraordinaire : le vent très vif et gênant tombe d’un seul coup. Il se fait un calme plat, qui oblige les Turcs à serrer les voiles. Du fond du golfe, les Turcs massés et en ligne d’attaque, sous l’ordre du généralissime Ali Pacha, sonnent l’alerte. La Réale lui répond. Le combat commence. Don Juan se place au pied du grand mât qui porte la bannière de la Sainte Ligue. C’est un combat acharné et très violent7. Il est 16h30 lorsque l’armée chrétienne achève de se rallier autour du prince généralissime, Don Juan. Le sang chrétien a largement coulé pour assurer le triomphe de la Foi. Il y eut entre 7 500 et 8 000 tués. La chiourme (les rameurs) a perdu 2 400 hommes. Elle a été fortement aidée par les galériens libérés avant le commencement des combats. Ils ont porté et reçu des coups terribles. Quant à la flotte musulmane, elle est anéantie : 33 000 Turcs ont péri. Et la bataille a libéré 14 000 à 15 000 chrétiens des chiourmes. Quant aux navires, ils sont dans un état pitoyable.

Le soir, au souper qui réunit les généraux sur la Réale, on parle de l’envoi des messagers qui doivent aller porter la bonne nouvelle. Mais Pie V aurait été «renseigné» d’une autre façon : le 7 octobre, un peu avant cinq heures du soir, le pape, qui passait une partie de ses journées en prières, se lève subitement de son siège et va ouvrir une fenêtre. Là, les yeux fixés vers le ciel dans la direction de l’Orient, son pâle visage est illuminé. Il demeure immobile dans une extase de quelques minutes. Puis il se retourne, le visage rayonnant d’une indicible allégresse et dit : «Allons devant l’autel rendre grâces à Dieu : notre armée vient de remporter une grande victoire» !

Et alors ?

La victoire de Lépante n’a pas tout changé définitivement. Deux ans plus tard, les Ottomans reprenaient leurs possessions antérieures, et Venise signait un accord avec eux. Une chose, cependant, était définitive : l’Empire ottoman ne put jamais reprendre le plan qu’il avait conçu. Lépante a été la ruine de ses plans de conquête, la fin de sa réputation d’invincibilité sur mer, l’arrêt de son extension, le commencement de sa décadence qui fut définitive à la fin de la première guerre mondiale8.

Le pape Pie V ne survécut que peu au triomphe chrétien de Lépante. Il mourut le 1er mai 1572. Il eut le temps d’instituer la fête de Notre-Dame des Victoires célébrant cette victoire. Grégoire XIII lui donna le titre qu’elle porte aujourd’hui et la fixa au premier dimanche d’octobre. Obligatoire pour les seules églises où se trouvait érigée la confrérie du Rosaire, elle fut étendue à toute l’Espagne par Clément X. Sous Clément XI, elle devint universelle (1716). Et dans les litanies de la Vierge, on prie Marie, Secours des chrétiens.

Marie, Secours des chrétiens

C’est sous ce nom que l’acte de consécration demandé par la Vierge Marie à Fatima a été fait par le pape François. Ce qu’il nous est demandé, c’est de nous rappeler qu’elle est toujours notre secours et que nous soyons fidèles à nous mettre sous sa protection, surtout dans les temps très difficiles, ceux que nous connaissons aujourd’hui. Au fond, qu’avons-nous demandé à Notre-Dame en nous joignant à la consécration de la Russie et de l’Ukraine, le jour ou toute l’Église fête l’Annonciation ?

Il est probable, et même certain, que l’événement de la bataille de Lépante ait inspiré fortement notre pape à faire cette consécration et à demander aux évêques et aux prêtres du monde entier de s’unir à son acte. Étrangement, les situations se ressemblent : menace d’une invasion non seulement territoriale mais qui, s’étendant à tous les pays qui forment l’Europe orientale, détruise la foi dans ses signes visibles. Privée de sa liberté extérieure, la foi intérieure se dissout rapidement ou engendre des attitudes héroïques suscitant des martyres que l’on peut difficilement demander à tout le monde ! Certes, on ne démolira pas les bâtiments, mais on les affectera à d’autres fins que celles pour lesquelles ils ont été construits.

Les Ottomans n’ont pas détruit les églises et les cathédrales ; ils en ont fait des mosquées. Quelle est la véritable liberté religieuse dans les pays qui ne sont plus communistes, mais qui demeurent marxistes ? Ce n’est pas Lénine qui a dit que la religion est l’opium du peuple, mais Karl Marx ! L’Ukraine est un pays chrétien qui conserve cette appellation. La Russie est un pays officiellement athée ; mais dans sa véritable existence, elle est une Église chrétienne. Cela fait toute une différence ! Les pays de l’Union européenne et de l’OTAN ne sont pas les «sauveurs» de l’Ukraine, comme les armées de Don Juan d’Autriche étaient attachées aux valeurs de la foi chrétienne, mais pour lui, comme pour nous, ce sont les valeurs fondamentales de l’Europe qui sont menacées !


Pourquoi devons-nous demander le secours qui vient toujours de Dieu à Marie et le lui attribuer ?


La deuxième question est beaucoup plus délicate. Pourquoi devons-nous demander le secours qui vient toujours de Dieu à Marie et le lui attribuer ? Ce qui ne nous interdit pas d’adresser nos prières à Dieu directement ! Il semble que ni Pie V, ni Don Juan, ni les officiers qui ont formé l’État-major se soient adressés à la Vierge Marie. Plus étonnant encore, c’est que le récit de la bataille de Lépante semble ne comporter aucun miracle. Pour Pie V, il a fallu vaincre patiemment toutes les opposants occidentaux et tous les officiers généraux, principalement les Espagnols et les Vénitiens. Les grâces actuelles suffisent ; il n’y a pas besoin de miracles. Ce qui a remporté la victoire, ce sont les bonnes stratégies, les bonnes armes et aussi la force intérieure des valeurs. Faire appel à la Vierge Marie n’est-il qu’une sorte de «transfert» d’une enfance frustrée qui cherche dans la femme le prolongement des tendresses et des certitudes de l’enfance. Si nous sommes adultes, nous n’aurions pas besoin de ces «moyens» infantiles !

La réponse n’est pas facile à donner. Non pas qu’elle soit trop compliquée, mais elle suppose de laisser tomber une piété infantile pour atteindre une vérité plus profonde. Laquelle ?

Il y a entre la Mère de Dieu et Dieu incarné, Dieu, Fils du Père et Fils de Marie, un mystère de piété – qui ne suscite pas uniquement un acte de dévotion. Le mystère de piété dépend d’abord du Fils lui-même qui, en tant que Verbe, choisit cette jeune fille de Nazareth comme celle qui recevra la mission d’engendrer ce corps humain dans lequel et par lequel le Fils éternel prend véritablement chair. La vérité de l’homme, de cette Personne Divine qui devient le sujet d’une nature humaine, exige que Marie soit une vraie mère. Pour Marie, cette union est une «génération» qui s’opère par l’Esprit Saint. Marie est vraiment Mère de Dieu comme le Concile d’Éphèse l’a dogmatiquement prononcé. Le Fils, lui, en tant qu’il est vraiment homme a une vraie mère.

Le premier devoir du fils envers sa mère est de l’honorer. Et c’est ce que fait Jésus-Christ : il honore sa mère en la rendant participante de tout ce qu’il fait. Marie participe à tout ce que fait le Fils en tant qu’elle est sa mère, mais aussi parce qu’elle est la première créature, la plus élevée en dignité, la plus purifiée – immaculée – la plus honorée. Et Marie aime le Fils en tant qu’il est la chair de sa chair et elle veut, dans une volonté humaine, d’une façon la plus parfaite, en charité, la même finalité, le salut des personnes humaines créées par le Père9. Ainsi quand nous prions Marie, nous l’honorons dans toute sa mission assumée d’être mère du Fils et à notre tour, nous participons à la piété du Fils envers sa Mère et à la piété de la mère envers le Fils.

Il y a plus. Le devoir de «piété» est un devoir de justice : nous rendons hommage à celui qui a une relation spéciale envers nous : comme père ou mère, comme époux, comme enfant, ou comme citoyen, etc. Quand nous prions le Père, nous croyons qu’il est vraiment Père et qu’il sera le Père parfait qui nous donnera tout ce qui nous est nécessaire pour être «fils parfait». Quand nous prions le Fils, nous croyons qu’il nous rendra des «rédempteurs du monde» parfaits et des adorateurs du Père. Quand nous prions Marie, nous croyons qu’elle est la Mère parfaite et qu’elle nous rendra, avec amour et tendresse, fils féconds, «consolateurs de Dieu», fils responsables de la Création, messagers d’amour, vainqueurs du mal. Quand nous prions Marie, nous lui demandons de nous rendre maternellement des fils et des fils obéissants envers le Père, jusqu’à la mort et la mort de la Croix. Ce qu’elle fut ! Quand nous prions Marie, nous lui demandons de nous rendre, comme elle, la créature – femme ou homme – par laquelle, Dieu écrase la tête du serpent. Marie n’est pas « co-rédemptrice », la Rédemption est l’œuvre unique et personnelle du Fils de Dieu. Mais elle participe, plus que tout autre créature humaine, même baptisée, même plus que l’ange, à la Rédemption qui est la Mission du Fils.


C’est Jésus lui-même qui, en confiant Marie au «disciple bien-aimé», lui donne la mission d’être, spirituellement, la génératrice.


Comment le fait-elle ? En premier, elle lui donne un corps qui lui permet d’agir selon la nature humaine dans tous les actes qu’il accomplira dans sa vie terrestre et dont il tirera «gloire» dans sa vie céleste. C’est avec son corps humain que le Christ est né, qu’il a grandi, qu’il a enseigné, qu’il a combattu l’erreur, qu’il a consenti à sa passion, qu’il a donné totalement sa vie et sa mort au Père, qu’il est réssucité. Et ce corps, c’est Marie qui l’a engendré dans ses entrailles virginales. Non seulement elle lui donne un corps, mais elle applique tout son être de femme à entrer dans la vérité du Rédempteur et à vouloir avec tout son amour l’accomplissement d’un tel don : le salut éternel de tous ceux qui, par le baptême, entreront dans le grand mystère de la vie pascale. C’est Jésus lui-même qui, en confiant Marie au «disciple bien-aimé», lui donne la mission d’être, spirituellement, la génératrice – la «mère de tous ceux qui dans leur corps reçoivent, par l’eau et le désir, la marque de l’Agneau. Il lui donne la maternité de tous les «corps» humains, pour qu’elle veille sur toutes les «dispositions» du corps qui donnent à l’âme, lieu de la grâce créé par Dieu, les possibilités quasi physiques et psychiques de recevoir les grâces de la rédemption. Car nous ne sommes pas uniquement sanctifiés dans notre âme, nous le sommes aussi dans notre corps. En ce sens, elle est Mère, femme génératrice et procréatrice, des dispositions «matérielles» qui permettent à l’âme de devenir temple de l’Esprit Saint. Cette mission universelle de maternité, Jésus lui-même la donne à Marie. Il lui donne en Lui, par Lui, et avec Lui d’être participante des fruits de son offrande rédemptrice.

C’est ainsi qu’à la bataille de Lépante, Marie devient la grande gagnante. On ne l’a vue dans les rangs des marins, ni dans les chiourmes des galères, ni dans le réconfort de ceux qui ont tenu les épées. Mais elle a accompli son rôle de Mère. Elle a soutenu leur Foi, elle a veillé sur la force de leur énergie, elle a calmé les colères indues, elle n’a pas donné de coups d’épée, mais elle a affermi le bras qui frappait par l’épée. Elle a été l’auxiliaire du combat, la Femme couronnée d’étoiles qui protège les enfants du Père !

Que la prière à Dieu du pape Pie V soit implicite vis-à-vis de la Mère de Dieu ou qu’elle soit explicite comme celle du pape François, elle s’adresse au Père et aux enfants du Père qui sont aussi des enfants de la Mère. Nous ne sommes pas abandonnés ! Et Dieu, le Père, exauce la prière du Fils, comme celle de la Mère du fils ! Ce n’est pas que ce soit plus facile, plus proximal, plus psychologiquement atteignable. Le baptême engendre en nous ce que l’Esprit Saint a fait du Fils incarné : le Fils obéissant du Père et le fils de Marie. Et la volonté du Christ nous conduit à Marie et lui demande d’être la Mère vigilante et de protéger en nous le don de la Foi, l’Espérance de la Victoire, la Charité du don. Nous devons l’honorer dans la Piété du Fils.

Aline Lizotte

Jl FilpoC / Wikimedia Commons


1 – Cf. Paul Augustin Farochon, La Bataille de Lépante, Saint Pie V et don Juan d’Autriche. Je me suis référée à ce livre pour tout ce qui est de la description de la bataille de Lépante.

2 – L’Inquisition comme tribunal pontifical contre l’hérésie est créée au XIIIe siècle et est confiée aux Dominicains et aux Franciscains.

3 – La galéasse (ou galéace) est un grand navire à trois-mâts à voiles latines et rames, dérivé des galères, mais plus grande que ces dernières (les plus grands bâtiments de l’époque). Inventées et utilisées par les Vénitiens pour le commerce à la fin du XIIIe siècle, elles furent par la suite utilisées comme navire de guerre, comme à la bataille de Lépante en 1571, puis destinées à lutter contre les galères ordinaires ou à escorter les transports de marchandises. Elles furent très utiles aux combats.

4 – Beys: mot turque désignant un chef de clan ou un dignitaire.

5La bataille de Lépante, op. cit. p. 90.

6Ibid.

7 – On en lira les détails dans le livre cité de Paul Augustin Farochon, La Bataille de Lépante, Saint Pie V et don Juan d’Autriche (ou dans Wikipédia, La Bataille de Lépante).

8 – Cf. Paul Augustin Farochon, op. cit.

9 – Cf. Charles de Koninck, La Piété du Fils, PUL.

 

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