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Affaire Mgr Zanchetta : les projecteurs sont braqués sur François

Le 4 mars, Mgr Gustavo Zanchetta a été condamné à quatre ans et six mois de prison pour abus sexuels sur deux séminaristes par un tribunal de la ville d’Orán (nord-ouest de l’Argentine), qui a ordonné son arrestation immédiate.

L’amitié entre Jorge Bergoglio, alors archevêque de Buenos Aires, et le père Gustavo Zanchetta est née entre 2005 et 2011, lorsque le futur pape dirigeait la Conférence épiscopale argentine et que le jeune prêtre occupait le poste de sous-secrétaire exécutif de cet organisme. Après l’élection de François en 2013, la force de ce lien a été évidente, quand l’une de ses premières nominations épiscopales fut de nommer le père Zanchetta comme évêque d’Orán. Des allégations d’inconduite sexuelle et financière contre lui ont été portées à la connaissance du pape en 2015, mais l’accusé est resté dans le ministère pendant cinq ans après.

Aujourd’hui, certains commentateurs pensent que la condamnation de Zanchetta pose question sur la capacité du pape à appliquer les normes de l’Église catholique conçues pour traiter l’inconduite sexuelle épiscopale, l’abus de pouvoir et les dissimulations. «Lorsqu’un berger catholique semble appliquer la loi de l’Église de manière incohérente et subjective, a déclaré, le Père Pius Pietrzyk, un dominicain, cela crée un ensemble de normes pour ceux qui font preuve de loyauté personnelle ou qui ont un lien personnel avec le décideur et ceux qui n’en ont pas. [Cela] conduit les mauvais acteurs potentiels à bafouer les normes, confiants dans le fait que leur relation personnelle avec la personne en autorité leur permettra de contourner toute répercussion négative. Le témoignage des anciens séminaristes suggère certainement que c’est ce que Zanchetta croyait : en raison de son lien personnel avec le pape François, les normes de la loi ne s’appliquaient pas à lui. Pour le bien de la justice et de l’État de droit, il est absolument essentiel que le Saint-Siège indique clairement que ce n’est pas le cas – qu’il n’y a pas un ensemble de normes distinct pour certains.» Après le procès, l’une des victimes a d’ailleurs déclaré à un journal local que l’accusé s’était vanté de ses liens étroits avec le pape.

La chute de Mgr Zanchetta a braqué les projecteurs sur la façon dont le pape a traité les allégations contre un prêtre qu’il aurait traité comme un «fils spirituel». Contrairement sa politique en matière de réformes de la responsabilité des évêques, qui ont conduit à la révocation de prélats accusés de manière crédible d’abus ou de dissimulation, il a permis à Mgr Zanchetta de rester à la tête du diocèse d’Orán pendant deux ans après avoir reçu les premières allégations de mauvaise conduite à son encontre. Les premières plaintes contre Mgr Zanchetta ont fait surface en 2015, lorsque le secrétaire diocésain a signalé que des « selfies nus » et des images inappropriées de jeunes hommes avaient été accidentellement trouvés sur son téléphone. Mgr Zanchetta a alors été convoqué à Rome et a discuté avec le pape des allégations d’abus de pouvoir, de harcèlement de séminaristes et de mauvaise gestion financière. Il a déclaré à François que son téléphone avait été piraté, que les images étaient fausses et avaient été produites par des ennemis du pape. François a alors accordé à l’évêque le bénéfice du doute et lui a permis de reprendre son poste à Orán. En 2016 et 2017, des prêtres du diocèse ont déposé des plaintes officielles contre l’évêque auprès du nonce apostolique à Buenos Aires. Les administrateurs du diocèse ont exprimé une frustration et une anxiété croissantes face à l’inaction du Saint-Siège. En juillet 2017, Mgr Zanchetta a finalement démissionné de son poste. Une lettre adressée à ses diocésains faisait état de problèmes de santé. François n’a reconnu les allégations qui avaient forcé son départ qu’en 2019.

L’évêque a été envoyé en Espagne pour une évaluation psychiatrique et une thérapie, et aucune mesure disciplinaire décisive n’a été prise à son encontre. En décembre 2017, il aurait emménagé dans la Domus Sanctæ Marthæ, l’hôtel du Vatican où réside le pape François. François créa pour lui le poste d’assesseur de l’Administration du patrimoine du Siège apostolique (APSA), le bureau du Vatican qui supervise les propriétés immobilières et autres biens du Saint-Siège. Cette décision a suscité par la suite une controverse considérable, étant donné la lutte bien documentée du Vatican pour assainir ses finances. Certains disent cependant qu’il n’est pas clair si l’évêque avait un réel pouvoir, puisque son poste n’existait pas auparavant et que ses fonctions exactes n’étaient pas précisées. Un an et demi après son arrivée à l’APSA, l’évêque a été suspendu de son poste et le Saint-Siège a approuvé une enquête canonique préliminaire sur les allégations d’abus sexuel et d’abus de pouvoir portées contre lui. Le 4 janvier 2019, suite à la couverture par le journal El Tribuno de nombreuses plaintes contre l’évêque par des prêtres de son ancien diocèse, le Vatican a abordé publiquement l’affaire pour la première fois. Une enquête canonique préliminaire a été lancée et l’accusé a pris un congé.

Les commentaires du pape sur l’affaire dans l’interview sur Televisa de 2019 ont révélé que l’accusé avait reçu un degré extraordinaire d’attention personnelle et de protection de sa part. Et ce fait a suscité des inquiétudes. Ce n’est pas la première fois que François voit son jugement sur de telles questions ouvertement contesté. En 2015, sa nomination de l’évêque Barros au diocèse chilien d’Osorno a suscité des protestations de la part de victimes qui affirmaient que l’évêque élu avait couvert un prêtre abusif. Trois ans plus tard, Mgr Barros a présenté sa démission au pape, ainsi que celle de tous les autres évêques actifs au Chili, lors d’une rencontre entre le souverain pontife et les prélats chiliens, du 15 au 17 mai 2018, au cours de laquelle François a réprimandé les dirigeants de l’Église pour la dissimulation systématique des abus dans tout le pays. Pourtant, au début de son pontificat, le pape François a pris des mesures importantes contre les abus épiscopaux, la négligence et la dissimulation.

En 2015, l’année même où François a nommé Mgr Zanchetta au diocèse d’Orán, le pape a accepté la démission de l’évêque Robert Finn de Kansas City-St. Joseph, dans le Missouri, suite à sa condamnation pour délit mineur pour ne pas avoir signalé un prêtre diocésain qui avait des images lubriques d’enfants sur son ordinateur. En 2018, après l’installation de Mgr Zanchetta à l’APSA, le pape a accepté la démission du cardinal Theodore McCarrick, alors accusé d’avoir abusé sexuellement d’un mineur mais déjà connu pour avoir abusé de séminaristes et de jeunes prêtres sous son autorité. En 2020, l’année où Mgr Zanchetta a été réintégré à l’APSA, le Vatican a publié le rapport McCarrick, documentant l’échec de l’Église à tenir compte des avertissements sur son inconduite de la part de victimes, de dénonciateurs de séminaires et de prélats de haut rang. Pendant ce temps, le motu proprio de 2018, Vos Estis Lux Mundi tenait les évêques pour responsables de leur négligence à répondre aux allégations d’abus sexuels impliquant des mineurs et établissait des procédures universelles pour enquêter sur les évêques accusés d’avoir abusé sexuellement de mineurs ou d’adultes vulnérables ou de ne pas avoir écarté d’autres personnes accusées de manière crédible.

Le contraste entre la façon dont le pape a traité les accusations portées contre Mgr Zanchetta et sa campagne mondiale pour la responsabilité des évêques donne l’impression qu’il est à cheval sur «deux univers parallèles», a déclaré Anne Barrett Doyle, codirectrice de Bishop Accountability, une base de données en ligne sur les cas d’abus du clergé. «Par moments, il ressemble à un défenseur des victimes, dénonçant les dissimulations des évêques. Mais son rôle dans cette affaire est assez troublant. […] Le plus troublant est le refus du Vatican de coopérer avec les demandes de documents issus du processus canonique», a-t-elle ajouté, faisant référence au refus du Saint-Siège de fournir les documents demandés pour le procès en Argentine.
Source : National Catholic Register

L’«inclusivité» exclut le catholicisme

Drapeau arc-en-ciel

Le journal Catholic herald nous propose une réflexion sur la collision entre le mouvement inclusif et le catholicisme.

Le mouvement prônant la Diversité, l’Inclusivité et l’Égalité (DIE, explique-t-il, est caractérisé par l’hyper-sexualisation de notre culture, et il entend réduire la complexité de l’identité humaine au désir érotique. Tôt ou tard, l’affrontement avec le christianisme devait se produire. La focalisation de Freud sur la sexualité a sapé notre sens de la valeur de la continence. Notre société, inondée de propagande LGBT+, se noie dans l’incontinence, et seule l’Église catholique est équipée pour s’attaquer à la sexualisation désordonnée de notre culture. Une illustration vient d’en être donnée en Angleterre dans l’affrontement entre l’école catholique John Fisher de Purley, dans l’archidiocèse de Southwark, et les militants laïques qui ont tenté d’impliquer le ministère de l’Éducation. Voici les faits.

Simon Green, un écrivain LGBTQ+, décrit comme «un auteur de fiction pour adolescents», devait donner une conférence aux élèves lors de la Journée mondiale du livre. Lorsque le contenu de ses écrits est devenu plus clair pour l’école, le bureau de l’archevêque a été bombardé de plaintes, et l’écrivain a été désinvité. Des manifestants se sont alors déchaînés, affirmant que l’école n’était pas suffisamment compréhensive à l’égard de la communauté gay, considérée comme une victime perpétuelle. Le Dr Simon Hughes, directeur de l’éducation du diocèse de Southwark, a coupé court au chantage émotionnel et au battage des parents et des activistes affirmant que les enfants de John Fisher étaient privés d’une exposition suffisante à une adolescence sexualisée. Il a déclaré : «De temps en temps, des matériaux ou des événements émergent qui sortent du cadre de ce qui est permis dans une école catholique […]. Dans de telles circonstances, nous n’avons pas d’autre choix que d’affirmer nos préceptes théologiques et moraux sans équivoque et bien connus et d’agir conformément à ceux-ci. La séance de dédicace prévue le 7 mars 2022 à la John Fisher School de Purley est l’un de ces événements et nous avons recommandé aux responsables de l’école d’annuler.»

Cet événement inspire au Catholic Herald un certain nombre de réflexions que voici.

Au fur et à mesure de son développement, les représentants de la DIE ont développé une aspiration croissante à empêcher toute opposition. Cela passe nécessairement par la réduction de la liberté d’expression, de la liberté de conscience et de la différence chrétienne. Il est surprenant de constater à quel point les gens sont prêts à imposer la conformité aux nouvelles valeurs progressistes au détriment de la liberté d’expression et de l’intégrité de la conscience. Tout observateur laïque ou non devrait se rendre compte que quelque chose ne va pas dans le camp qui veut limiter la liberté d’expression et réduire la conscience.

La culture LGBTQ+ est dominante, et la culture chrétienne est devenue marginale. Ce ne sont pas les homosexuels ou les personnes ayant un genre différent qui ont des difficultés à exprimer leurs convictions en public. Ce sont les chrétiens. Ce n’est pas la politique d’identité sexuelle qui voit sa voix circonscrite ou réduite au silence dans l’espace public. C’est le christianisme.

Les enfants qui découvrent les courants complexes de leur adolescence sont confrontés au défi de gérer leurs changements hormonaux ainsi qu’à la tâche d’articuler leur compréhension et de défendre leur intégrité sexuelle et existentielle. Mais ce ne sont pas les enfants LGBTQ+ qui se retrouveront sous pression sociale pour se conformer à une norme qui les met mal à l’aise. Ce seront les enfants chrétiens qui se verront enseigner l’option de la chasteté ou qui seront attirés par celle-ci. Si la diversité et l’inclusion étaient réelles, pourquoi n’accueilleraient-elles pas ou n’engloberaient-elles pas la chasteté au nom d’une plus grande diversité de choix ? Si elles étaient réelles, pourquoi ne pas permettre des opinions diverses ?

Une partie du défi que doit relever l’Église dans ces guerres culturelles est d’éloigner le débat de la seule question du sexe pour l’orienter vers une vision centrée sur les droits de l’homme, la dignité humaine et la liberté d’expression. Il y a d’autres arguments à faire valoir. L’un d’eux serait la valeur de la chasteté comme défense contre les expériences sexuelles prédatrices et désordonnées à un moment où les enfants sont vulnérables et facilement blessés psychologiquement et spirituellement. Un autre serait l’incohérence, l’instabilité et même la contradiction qu’englobe la gamme des sexualités représentées par l’acronyme LGBPTTQQIIAA+ (= Lesbien, Gay, Bisexuel, Pan sexuel, Transgenre, Transsexuel, Queer, Questionnant, Intersexuel, Inter genre, Asexuel, Allié) qui ne cesse de croître.

Pour l’instant, il devrait être suffisant d’affirmer que le christianisme a une place digne et précieuse à jouer dans une société libérale diversifiée. L’Église catholique offre aux enfants un espace pour explorer une gamme plus complète de choix spirituels, sexuels, psychologiques et éducatifs auxquels ils sont confrontés. Leur éducation catholique n’est pas un exercice de privation sexuelle, mais une occasion de comprendre les conséquences qui découlent de la hiérarchie des valeurs qu’ils choisiront d’adopter à l’âge adulte. Et peut-être que l’un des plus grands cadeaux qu’elle leur fera est la connaissance que notre personnalité donnée par Dieu, une matière de complexité et d’émerveillement, est profondément appauvrie si elle est réduite à nos réflexes les plus animalisés – la lentille unique et confinée du désir.
Source : Catholic Herald

Faut-il «annuler» la culture russe ?

La dernière livraison de la revue First Things nous propose une réflexion d’un de ses rédacteurs sur l’«annulation» de la culture russe à laquelle nous assistons au prétexte de la guerre en Ukraine. En voici un aperçu :

Il existe aujourd’hui un moyen de faire taire les opposants : prétendre qu’une question est d’une «clarté morale», une phrase qui signale que la question est réglée et ne permet pas d’autres discussions. Dans ce cas, les faits ne donnent pas lieu à un récit, c’est le récit qui détermine les faits. Lorsqu’une question est déclarée «moralement claire» de cette manière, cela implique que seuls les immoraux peuvent entretenir le moindre doute. Le monde se divise nettement entre le bien et le mal. Il ne peut y avoir de sceptiques consciencieux. Et lorsque les gens sont indiscutablement mauvais, tout ce que l’on dit ou fait à leur sujet devient justifié.

En tant que spécialiste de la littérature et de la pensée russes, je suis plus que familier avec cette façon de penser. C’est ainsi que fonctionnait l’Union soviétique. Une fois que le Parti s’est prononcé sur un sujet, les zones grises disparaissent. C’est pourquoi chaque vote du parlement soviétique était unanime et les élections ne proposaient qu’un seul candidat. L’idée même de questions contestables était une mystification bourgeoise, conçue pour empêcher la classe ouvrière d’agir de manière décisive dans son intérêt. De même, toutes les questions sont devenues des jeux à somme nulle. En première année d’économie, on apprend que dans toute transaction non forcée, les deux parties sont gagnantes, sinon elles ne feraient pas l’échange, mais dans la pensée marxiste-léniniste, le gain d’une partie est nécessairement la perte de l’autre.

J’ai donc été moins qu’heureux de découvrir une tribune libre dans le Wall Street Journal exprimant le soulagement que la situation actuelle en Ukraine offre une «clarté morale». Ces dernières années, expliquait l’auteur, «le collectivisme a trouvé une nouvelle vie et s’est transformé en une forme d’autoritarisme progressiste», mais la situation actuelle est si moralement claire qu’elle offre «une chance de redécouvrir les principes de liberté et de démocratie, érodés par des modes intellectuelles illibérales». Ma formation russe a suscité une question : comment une situation où tout le monde est moralement tenu d’être d’accord pourrait-elle aider à surmonter un état d’esprit collectiviste ? La liberté et la démocratie, après tout, dépendent des différences d’opinion légitimes. Les questions qui semblent moralement claires peuvent ne l’être que jusqu’à un certain point. Tout ce qui favorise le côté vertueux n’est pas nécessairement vertueux. La dernière chose dont nous avons besoin est de supposer qu’une fois que nous sommes sûrs de notre position, il n’y a plus de réflexion à faire. Bien au contraire, plus nous favorisons un côté de la question, plus nous devons envisager la possibilité d’un biais de sélection dans l’évaluation des preuves.

L’écrasante majorité des Américains et des Européens sont désormais du côté de l’Ukraine. Certes, les socialistes démocrates d’Amérique soutiennent que la Russie est plus pécheresse que victime et que la solution à la crise actuelle consiste à dissoudre l’OTAN. Et le professeur John Mearsheimer, de l’université de Chicago, affirme que la crise confirme ce qu’il soutient depuis longtemps, à savoir qu’en encourageant l’Ukraine à s’occidentaliser, nous inviterions une ingérence russe compréhensible. Mais ces opinions semblent aujourd’hui résolument marginales. […].

Comme avec la culture de l’annulation de ces dernières années, plus on va loin, plus on se sent vertueux. Toute affirmation favorisant le bon côté doit être acceptée et toute action nuisant aux opposants doit être justifiée. Il est vrai que la propagande officielle russe transmet des mensonges scandaleux et que le régime réprime les voix dissidentes. Faut-il en déduire que tout ce que disent le gouvernement ukrainien et les observateurs sympathisants doit être vrai – ou que quiconque appelle au scepticisme normalement appliqué à toutes les sources partisanes doit être un partisan de Poutine ? Devrions-nous, nous aussi, bannir les voix dissidentes ?

Dans un esprit de clarté morale, tout ce qui est « russe » est devenu immoral. Il suffit de penser qu’aux Pays-Bas, une épicerie russe a été vandalisée, qu’une église orthodoxe russe a été dégradée et qu’une école russe a fait l’objet d’intimidations pour être mise hors ligne. Le «supermarché russe» était en fait spécialisé dans les produits alimentaires de nombreux pays d’Europe de l’Est et aurait pu être appelé plus justement «supermarché slave», mais comme l’a expliqué son propriétaire arménien, «personne ne sait ce que cela signifie». L’église russe, qui accueille des chrétiens orthodoxes de plusieurs pays, a en fait collecté de l’argent pour les Ukrainiens. Les élèves de l’école russe comprenaient des étudiants estoniens, ouzbeks et ukrainiens. «Les gens pensent que la langue russe n’est parlée qu’en Russie», soupire le directeur, mais quiconque connaît l’histoire récente sait que c’est la langue des personnes instruites dans plusieurs anciennes républiques soviétiques.

Un étudiant russe en médecine à Amsterdam, qui a fui son pays, a décrit comment, à maintes reprises, il a dû expliquer qu’il y a de bons et de mauvais Russes. En fait, un grand nombre de Russes opposés à la situation actuelle sont devenus des réfugiés. Un média néerlandais a rapporté que le Premier ministre Mark Rutte a appelé mardi les Néerlandais à cesser les violences verbales à l’encontre des Russes. De même, le maire d’Amsterdam s’est senti obligé de s’expliquer : «Nous avons un problème avec Poutine et l’État russe, pas avec la population russe ou les habitants russes d’Amsterdam. Cette guerre ne doit pas conduire à la discrimination.» On pourrait supposer que ceux qui se sont vigoureusement opposés à la discrimination à l’encontre des Arabes (ou des personnes prises pour des Arabes) après le 11 septembre 2001 pourraient également mettre en garde contre les abus à l’encontre des personnes qui se trouvent être russes, mais dans une situation de «clarté morale», la nuance et la cohérence disparaissent.

Certains artistes et personnalités publiques russes doivent désormais déclarer publiquement leur opposition à Poutine pour pouvoir se produire. Dans combien de temps les artistes et universitaires juifs devront-ils déclarer leur opposition à Israël, ou les musulmans à n’importe quel pays musulman que nous combattons actuellement ?

Lorsque la Vancouver Recital Society a annulé un concert du pianiste russe Alexander Malofeev, lauréat du concours international Tchaïkovski 2014 pour jeunes musiciens, la fondatrice et directrice de la société, Leila Getz, a expliqué que la société ne pouvait pas présenter un concert d’un artiste russe en ce moment à moins qu’il ne soit prêt à s’exprimer publiquement contre cette guerre. M. Malofeev a expliqué que les demandes comme celle de Getz alimentent la haine des gens simplement en raison de leur nationalité et «les gens ne peuvent pas être jugés par leur nationalité.» Dans d’autres contextes, ne qualifierions-nous pas de tels jugements de racistes ou de fascistes ? La soprano russe Anna Netrebko a déclaré quant à elle : «Forcer les artistes à exprimer leurs opinions politiques en public et à dénoncer leur patrie n’est pas juste. Cela devrait être un choix libre. Comme beaucoup de mes collègues, je ne suis pas une personne politique. Je suis une artiste et mon but est d’unir les gens au-delà des clivages politiques.»

La culture russe elle-même est devenue une cible. Des artistes russes qui ont vécu bien avant la naissance de Poutine ou la création de la police secrète soviétique qui l’a formé ont été annulés. En Italie, les conférences de l’écrivain Paolo Nori sur Dostoïevski ont été «reportées». «Il s’agit d’éviter toute controverse, surtout en interne, dans une période de fortes tensions», explique le courriel qu’il a reçu. Nori a répondu : «Je réalise que ce qui se passe en Ukraine est horrible, et j’ai envie de pleurer rien que d’y penser. Mais ce qui se passe en Italie est ridicule. Non seulement il est mal d’être un Russe vivant en Italie, mais aussi d’être un Russe mort. Qu’une université italienne interdise un cours sur un auteur comme Dostoïevski est incroyable.» L’université est revenue sur sa décision. En Belgique, un concert Stravinsky a été annulé. Au Pays de Galles, l’orchestre philharmonique de Cardiff a supprimé un programme Tchaïkovski. Aux Pays-Bas, le Harlaam Philharmonic a annulé un mini-festival présentant Tchaïkovski et Stravinski. «Cela ressemble à des pratiques soviétiques. Rendre toute une culture, passée et présente, responsable d’une action politique actuelle implique que tout dans cette culture a contribué à cette action. Si l’Allemagne a succombé aux nazis, n’écoutez pas Beethoven ; à cause de Mussolini, annulez Dante et Raphaël ; si vous rejetez les actions américaines au Vietnam, au Moyen-Orient ou ailleurs, plus de Thoreau ni d’Emily Dickinson. Existe-t-il un meilleur moyen d’encourager la haine nationale que de traiter toute une culture et son histoire comme un tout unifié, porteur, comme génétiquement, d’une qualité hideuse ?» a déclaré l’expert russe Michel Krielaars. […].

Une récente déclaration signée par de nombreuses organisations slaves, la bibliothèque de l’université de Harvard et 162 personnes exige le rejet de tout ce qui est russe – tout ce qui a le moindre lien avec des Russes fortunés ou des institutions gouvernementales, c’est-à-dire des musées et des bibliothèques. Ils demandent aux universités de renommer les bâtiments ou les programmes qui ont reçu un soutien financier russe. Il exige le bannissement de plusieurs artistes, dont Anna Netrebko. […] Les demandes de la déclaration seront-elles acceptées ? Oui. J’ai récemment reçu un courriel d’un collègue qui travaille à la traduction d’un classique russe pour la série des Columbia University Press. Son rédacteur en chef lui a dit que, puisque la presse a refusé le soutien financier nécessaire à la série, ses publications devront être réduites de manière drastique. L’université Columbia espère-t-elle que l’interdiction de Griboedov ramènera Poutine à la raison ?

Même au plus fort de la guerre froide, personne ne pensait à interdire la littérature, l’art ou la musique russes. Bien au contraire, c’est à cette époque que les études russes ont connu leur premier essor en Amérique. La langue russe a commencé à être largement enseignée, dans les écoles secondaires comme dans les universités, et la loi sur les langues étrangères de la défense nationale a inclus le russe parmi les «langues critiques» à soutenir. Le fait même que l’U.R.S.S. était perçue comme un ennemi mortel signifiait que les Américains devaient en savoir plus, et non moins, sur la culture russe. Et l’on espérait également que la grande littérature et l’art, que tout le monde pouvait partager, pourraient rapprocher les gens. […]

Lorsque Staline envoyait aux fonctionnaires locaux des quotas de personnes à arrêter, ils répondaient en exigeant des quotas encore plus élevés. C’était la chose la plus sûre à faire pour prouver sa loyauté. Personne n’a jamais assuré sa position en demandant moins de sévérité envers ses ennemis. Quand tout est noir ou blanc, tôt ou tard, tout le monde est en danger.

«Si seulement c’était si simple !», se disait Alexandre Soljenitsyne à propos d’une telle pensée. Si seulement il s’agissait pour les bonnes personnes de toujours faire de bonnes choses en affrontant les mauvaises personnes et ceux qui les aident directement ou indirectement. Une telle pensée n’est pas seulement profondément dangereuse, elle méconnaît aussi fondamentalement la nature même du jugement moral. Plus la question est sérieuse, plus, et non moins, de précautions doivent être prises pour l’aborder. Et nous ne devons jamais oublier, comme Soljenitsyne l’a souvent fait remarquer, que la ligne qui sépare le bien du mal ne sépare pas un peuple ou une classe d’un autre. Au contraire, elle traverse chaque cœur humain.
Source : First Things

 

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