Le pape et les images de la guerre

Alors que les opinions publiques occidentales assistent effarées au spectacle de la guerre en Ukraine, le pape François s’est rendu auprès de l’ambassadeur de la fédération de Russie. Celui-ci, avec lequel il entretient de bonnes relations, a été ministre et proche collaborateur de Vladimir Poutine. Un geste d’une portée qui n’est pas seulement symbolique et «humanitaire»…

Depuis deux semaines, les chaînes d’information diffusent en boucle des images de la guerre en Ukraine, avec son cortège de morts, de réfugiés et d’horreurs. Une fois encore, l’Europe de l’Ouest reste épargnée. La seule conséquence pour nous est, jusqu’ici, l’augmentation du prix du gasoil à la pompe. Un bien petit dommage comparé à ceux dont sont victimes les Ukrainiens, qui fuient leurs maisons détruites en y laissant des morts, ceux de leurs familles et des amis.

Cet inévitable décalage entre, d’un côté, l’omniprésence visuelle de la guerre et de ses horreurs et, de l’autre, son absence de réalité physique (pour ce qui nous concerne), devrait nous interroger.

La guerre et la société du spectacle

Dans les périodes de grand péril, la société de l’information dans laquelle nous vivons n’a pas forcément que des avantages. Cette information favorise incontestablement une prise conscience collective salutaire. Elle entraîne des mouvements de solidarité jamais vus à ce point dans l’histoire. Elle permet, hélas !, aussi toutes les formes de manipulations d’une opinion internationale en état de sidération.

Même s’il est difficile de l’admettre, les «fake news» ne sont pas que d’un seul côté. Les journalistes ne sont pas les derniers à être manipulés. Les experts militaires et les gouvernements peuvent même s’y laisser prendre.

La désinformation est une arme de guerre. Elle peut être utilisée par tous les camps, à tous les niveaux. Les Russes sont des experts en ce domaine, mais les États-Unis et les démocraties d’Occident ne sont pas toujours en reste. Il faut se souvenir qu’au moment de la guerre du Koweït, l’opinion américaine avait été retournée par le témoignage d’une infirmière soi-disant koweïti, qui prétendait à la télévision qu’elle avait vu des soldats irakiens tuer de sang-froid des enfants dans une maternité. Or elle était de la famille royale saoudienne, et l’entretien avait été enregistré au Canada. La guerre moderne a intégré les codes de la société du spectacle.

Réaction émotionnelle et jugement moral

Paris Match, en son temps, avait fait son succès sur un slogan : «le Choc des images et le poids des mots». Mais ce n’était que du papier. Aujourd’hui, le choc émotionnel des images est sans commune mesure avec celui des mots. Ces images, indéfiniment diffusées, instrumentalisent le discours. Notre capacité à prendre du recul par rapport à celles-ci devient quasi impossible. Devant l’horreur, que dire de rationnel ?

L’émotion suscite de manière quasi instantanée un pseudo jugement moral plus réactif que réfléchi. Ce premier jugement moral n’est pas toujours juste. Il peut être instrumentalisé dans un sens comme dans un autre et peut susciter des mouvements d’opinion binaires. À la suite de l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’Empereur d’Autriche, à Sarajevo, le 28 juin 1914, les Allemands et les Français se sont rués en août les uns contre les autres aux cris de «Nach Paris !» et «À Berlin !». Cette guerre était pourtant une folie absolue. Elle a brisé l’Europe jusqu’à nos jours et fait – soit dit en passant – la fortune des Américains. Quant aux accords de Munich plébiscités, vingt-quatre ans plus tard, par les Français et les Anglais, on sait ce qu’il en est advenu.

L’histoire ne se répète pas à l’identique, mais les lois de la psychologie humaine sont à peu près les mêmes à toutes les époques. Vivre la guerre comme si nous y étions sans y être ne permet en aucun cas à l’opinion publique d’en comprendre les causes et les conséquences ainsi que les enjeux, ceux de son camp et moins encore ceux de celui de ses adversaires. Lorsque l’hystérie devient collective, ceux ou celles qui tentent de le faire risquent d’apparaître rapidement comme des cyniques, des défaitistes, voire des traitres.

La visite du pape

Dans ce climat de grand désarroi, la décision du pape François de se rendre lui-même, comme un modeste visiteur, en Fiat 500, à l’ambassade de Russie, a choqué certains, y compris parmi ses collaborateurs. Or ce geste inattendu, en rupture avec les us et coutumes de la diplomatie vaticane, a une portée prophétique qui va au-delà des événements en cours et prépare le temps de la paix retrouvée.

Le pape entretient en effet de bonnes relations avec Alexandre Avdeïv, l’ambassadeur de Russie auprès du saint Siège. Vladimir Poutine a été le chef d’État le plus reçu (trois fois) à Rome depuis le début du pontificat. Le Président de la Fédération de Russie, selon une rumeur non vérifiée, lui aurait demandé lors d’une de ces visites de consacrer la Russie à la Vierge. Le pape aurait refusé jusqu’ici. Même improbable, cette demande donne le ton des relations entre le pape et Vladimir Poutine.

François est aussi le premier pape à avoir rencontré le patriarche Cyrille de Moscou. Certes, ce n’était pas en Russie, mais à Cuba, le 12 février 2016. Leur longue déclaration commune comporte cependant des passages prémonitoires sur l’Europe et l’Ukraine.

Dans cette déclaration, le pape et le patriarche Cyrille affirment en préambule qu’ils sont «déterminés à entreprendre tout ce qui nécessaire pour surmonter les divergences historiques dont nous avons hérité». Ils se réjouissent l’un et l’autre de voir que, depuis la fin de l’Union soviétique, «les fers de l’athéisme militant sont brisés et [qu’|en de nombreux endroits, les chrétiens peuvent confesser librement leur foi. En un quart de siècle ont été érigés là des dizaines de milliers de nouvelles églises, ouverts des centaines de monastères et d’établissements d’enseignement théologique. Les communautés chrétiennes mènent une large activité caritative et sociale, apportant une aide diversifiée aux nécessiteux. Orthodoxes et catholiques œuvrent souvent côte à côte.»

Le passage sur l’intégration européenne retient spécialement l’intérêt, compte tenu de l’évolution de la situation en Europe et en Ukraine : «Le processus d’intégration européenne, initié après des siècles de conflits sanglants, a été accueilli par beaucoup avec espérance, comme un gage de paix et de sécurité. Cependant, nous mettons en garde contre une intégration qui ne serait pas respectueuse des identités religieuses. Tout en demeurant ouverts à la contribution des autres religions à notre civilisation, nous sommes convaincus que l’Europe doit rester fidèle à ses racines chrétiennes. Nous appelons les chrétiens européens d’Orient et d’Occident à s’unir pour témoigner ensemble du Christ et de l’Évangile, pour que l’Europe conserve son âme formée par deux mille ans de tradition chrétienne».

Et pour être tout à fait clair, ils rappelaient leur refus de l’avortement («La voix du sang des enfants non nés crie vers Dieu (cf. Gn 4, 10). »), des «technologies de reproduction biomédicale», de l’euthanasie et de toute forme de transhumanisme. Et ils ajoutaient, à propos des nouveaux modèles de vie familiale : «La famille est fondée sur le mariage, acte d’amour libre et fidèle d’un homme et d’une femme. L’amour scelle leur union, leur apprend à se recevoir l’un l’autre comme don. Le mariage est une école d’amour et de fidélité. Nous regrettons que d’autres formes de cohabitation soient désormais mises sur le même plan que cette union, tandis que la conception de la paternité et de la maternité comme vocation particulière de l’homme et de la femme dans le mariage, sanctifiée par la tradition biblique, est chassée de la conscience publique.»

Nous sommes loin du progressisme promu par les institutions européennes et du wokisme américain. Ainsi, pour le Pape comme pour le patriarche Cyrille, la paix et la sécurité en Europe passent par un renouveau spirituel, un abandon de l’esprit de l’ «American way of life» comme forme de culte rendu à Mammon.

Le camp de la paix

Puis le Saint-Père et le Patriarche de Moscou portaient une attention particulière à la situation préoccupante de l’Ukraine en guerre au Donbass.

À ses églises d’abord. Ils reconnaissaient leur commune inquiétude après la création d’une église orthodoxe ukrainienne autocéphale reconnue en 2019 par le patriarche de Constantinople : « Nous exprimons l’espoir que le schisme au sein des fidèles orthodoxes d’Ukraine sera surmonté sur le fondement des normes canoniques existantes, que tous les chrétiens orthodoxes d’Ukraine vivront dans la paix et la concorde et que les communautés catholiques du pays y contribueront, de sorte que soit toujours plus visible notre fraternité chrétienne ».

Mais surtout, deux ans après le coup d’État de Maïdan largement soutenu par les Américains et les Allemands, le pape François et le patriarche Cyrille déclaraient de manière prophétique au regard de la dimension qu’a prise le conflit depuis Maïdan puis les accords de Minsk de 2014 et 2015 : «Nous déplorons la confrontation en Ukraine qui a déjà emporté de nombreuses vies, provoqué d’innombrables blessures à de paisibles habitants et placé la société dans une grave crise économique et humanitaire. Nous exhortons toutes les parties du conflit à la prudence, à la solidarité sociale, et à agir pour la paix. Nous appelons nos Églises en Ukraine à travailler pour atteindre la concorde sociale, à s’abstenir de participer à la confrontation et à ne pas soutenir un développement ultérieur du conflit.»

Cette visite très humble du pape à l’ambassadeur qui fut un proche collaborateur de celui que l’ensemble des opinions occidentales et des gouvernements désignent comme un agresseur sanguinaire de l’Ukraine est un message clair à Vladimir Poutine et aux gouvernements occidentaux.

En 1914, l’Empereur d’Autriche avait demandé au pape Benoit XV de bénir ses armées. Le pape avait répondu : «Je bénis la paix». François choisit lui aussi le camp de la paix. Une paix fondée sur les ressources spirituelles de l’Europe de l’Ouest comme de l’Est, non sur les armes de Poutine ni sur celles de l’OTAN ou de la Commission européenne.

Thierry Boutet

Crédit images : Mariordo ; France Diplomatie ; kremlin.ru / Wikimedia Commons

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