La guerre en Ukraine

Plusieurs guerres s’enchevêtrent en Ukraine. L’une d’entre elles, la plus importante, dont on ne parle pas, est une autre guerre de civilisation.

L’une des difficultés de la compréhension correcte de cette guerre est le fait que s’y enchevêtrent plusieurs conflits, qui sont emboîtés les uns dans les autres… comme des poupées russes ! On peut en dénombrer au moins cinq.

Une guerre civile

Le premier conflit est une guerre civile, guerre de l’Ukraine contre elle-même. Il a été déclenché en 2014, lors du coup d’État du Maïdan, organisé sous l’égide américaine pour renverser un gouvernement légitimement élu. La première décision prise par ce nouveau pouvoir a consisté à interdire le russe comme deuxième langue officielle, alors que la moitié de la population est russe ou parle russe. Ceci a déclenché la sécession des provinces du Donbass et le retour de la Crimée à son indépendance1, puis la guerre civile, aussi sûrement que si, en Belgique, le gouvernement de Bruxelles avait interdit le flamand, ou, au Canada, si Ottawa s’était avisée d’interdire le français.

L’Ukraine est, en effet, comme la Belgique, un peuple biculturel, une partie regardant vers l’Ouest et l’autre vers l’Est. Cette décision indiquait clairement une volonté du nouveau régime, et des USA en arrière-plan, de poursuivre cette guerre civile ad vitam æernam si nécessaire, dans le but de «dérussifier» un pays qui, par ailleurs, était le berceau même de la Russie… Un plan diabolique, et sans issue pacifique possible.

Les ultra-nationalistes ukronazis ont été le bras armé dans cette opération de terreur sociale et d’épuration ethnique (on peut employer ce mot), qui dure depuis huit ans dans l’indifférence générale. On en connaît les termes : martyre des populations du Donbass, bombardées et exclues de fait du jeu démocratique, interdiction de vote de plus de 3 millions d’électeurs, ce qui a permis aux forces politiques issues du Maïdan de perdurer. C’est d’abord à ces populations russophiles que Vladimir Poutine a porté secours. Une partie de l’opinion russe lui a reproché non pas d’être intervenu, mais d’avoir autant attendu, en se faisant «rouler» si durablement par les Occidentaux.

Une guerre de conquête

Le deuxième conflit peut être lu comme une guerre de conquête, de la Russie contre l’Ukraine. C’est, évidemment, le narratif américain. Selon cette vision des choses, Poutine veut reconstituer l’empire russe ou l’empire soviétique. Il est, globalement, un dictateur sanguinaire et mégalomane, dont les ambitions sont sans limites. Pour lui, l’Ukraine, ce sont les Sudètes.

On objectera que personne ne peut véritablement prétendre avoir percé les motivations profondes du dirigeant russe au-delà de ce qu’il en a exprimé lui-même, et que, s’il est à ce point taraudé par l’ambition de conquête, il a été très patient, puisqu’il a attendu huit ans pour envahir lesdites Sudètes…

On répondra aussi que ses motivations sont une chose, mais que ses possibilités sont autres. Aujourd’hui, quoi qu’on en dise, ses perspectives à l’Ouest sont fortement ceinturées par l’Otan. Un «bémol», cependant, par rapport à cette «barrière» serait le fait que nous nous fassions cobelligérants de ce conflit, soit par des sanctions telles qu’elles nous fassent apparaître comme des alliés de l’Ukraine, soit, pire encore, en livrant des armes à ce pays.

Nous avons fait l’un et l’autre, alors que nous n’étions pas directement menacés. Nous nous exposons, de ce fait, à des représailles, qui pourraient venir soit par des contre-sanctions économiques majeures, soit par une déstabilisation civile, par exemple par des attentats. Ceci tendrait à faire sortir encore plus le conflit du cadre strict de l’Ukraine et à le mondialiser. Et de fait, ce conflit est déjà mondialisé. Dans cette affaire, nous avons agi de façon incroyablement légère et, s’il y a poursuite de l’escalade, il sera clairement de notre fait, et pas du fait des Russes, qui ne nous ont pas initialement menacés.

Un conflit géopolitique

Le troisième conflit est géopolitique, une guerre entre la Russie et les USA. Il a été l’objet de notre dernier article, tendant à montrer que «L’Ukraine, ce n’est pas les Sudètes, c’est Cuba». Selon cette vision des choses, l’opération russe est une contre-attaque, une action défensive donc, face à une agression américaine.

Contrairement à la thèse précédente, de nombreuses preuves viennent étayer celle-ci. Il ne fait en réalité de doute pour aucune personne munie de bon sens qu’il n’y a pas de «conquête de l’Ouest» russe, mais qu’il y a bien, depuis 1991, une «conquête de l’Est» américaine, organisée et progressive, dont l’Ukraine est l’un des épisodes2. De nombreux experts nous avaient mis en garde contre cette tentation. Dans un tel contexte, on peut très bien comprendre que la Russie, par cette opération, tente d’interdire l’invasion de son arrière-cour immédiate par son adversaire américain. Dans ce sens, sa réponse est compréhensible, sinon légitime, même si ce sont les Ukrainiens qui en payent le prix, et non les Américains, qui les ont manipulés et dominés depuis 20143.

Carte de l'OTAN
 

Une guerre de civilisation

Le quatrième conflit est «l’enveloppe» du précédent. C’est une guerre de civilisation4, une guerre qui est déjà mondiale, entre le progressisme athée américain et atlantiste, et la civilisation chrétienne, incarnée aujourd’hui, sur le plan étatique, par la Russie5.

De fait, l’Amérique démocrate porte dans ses flancs sa «révolution woke», et il ne fait aucun doute qu’elle cherche, avec une grande violence, à imposer sa philosophie, ses codes, ses injonctions et ses obligations au monde entier, et d’abord à l’Europe, à l’ouest et à l’est. Dans cette perspective, le fait de «faire tomber» ou même simplement d’affaiblir durablement la Russie, serait, pour le mondialisme woke et ses partisans6, une très grande victoire, sans doute décisive, pour la conquête du monde.

On peut certainement attribuer à cette philosophie progressiste la haine inextinguible qui se manifeste contre Vladimir Poutine et contre tout ce qu’il incarne, de la part d’une certaine élite occidentale, depuis qu’il est au pouvoir. L’enfermement et l’ostracisme dont il a toujours été la victime, lui et son peuple, ne tiennent évidemment pas à ses méthodes politiques, puisque par ailleurs, ces intellectuels si inflexibles ont eu la plus grande mansuétude à l’égard de régimes ou d’hommes d’État bien pires, en Chine, à Cuba ou ailleurs. Elle tient au symbole qu’il représente face à leur idéologie et à leur appétit de pouvoir insatiable.

La médiatisation de l’opération actuelle, menée si complaisamment par une presse tout aussi progressiste et convaincue de la justesse de sa cause, leur permet de justifier leurs vues et de poursuivre leurs critiques ad nauseam. Face à une telle avalanche, bien peu de gens savent garder leur sang-froid et lire la réalité des forces géopolitiques en présence, et la manipulation derrière les torrents d’images et d’émotions fabriqués jour après jour.

Un conflit historique

Enfin, un cinquième conflit est historique. Il est le plus terrible, à cause des nuages noirs qu’il charrie et du malheur qu’il annonce. Il se déroule sous nos yeux, sous l’effet de la pression politique et de la provocation américaine, de la réponse militaire russe et des sanctions, à l’intérieur même de l’Europe, entre ses parties occidentale et orientale. L’Europe, notre Europe, se brise en deux, comme un divorce. Une partie se vassalise à l’Ouest, sous l’effet du néo-impérialisme américain, et elle en paiera toutes les conséquences7. Une autre partie s’amarre à l’Est et n’est pas prête de revenir.

Ce conflit est probablement la grande tragédie du siècle. Il provient très clairement de la soif de conquête américaine, mais aussi de notre incapacité à porter une autre voix, celle du «Non» aux velléités de ce pays, pour préserver à la fois l’équilibre géopolitique et notre continuité historique européenne. Le ressentiment que vivront les Russes, chassés de leur «maison» historique, sera immense. Un jour, nous le paierons au prix fort.

La cécité occidentale

Le plus grave, peut-être, de tout cela, est la cécité occidentale, une cécité suicidaire. Tous les intellectuels ou presque, tous les hommes politiques occidentaux, y compris les prétendants à l’élection présidentielle française8, valident, à des degrés divers, le narratif simpliste américain9. Aucun d’entre eux, à ce jour, ne met véritablement en scène cette autre guerre de civilisation à laquelle nous sommes confrontés, ni ses enjeux, ni son principal acteur, la cause profonde du conflit ukrainien.

Depuis 1991, chacun a vu s’installer le piège10 et a laissé faire. Aujourd’hui, le résultat est là. À défaut de réconciliation (nous en sommes plus loin que jamais), la paix des armes, au moins, doit être recherchée. Mais elle ne pourra se réaliser sur la base d’un non-dit, où la responsabilité de l’adversaire, l’État profond américain progressiste, soit gommée. Faute d’être capables de nommer l’ennemi, nous ne nous en sortirons pas.

Lorsqu’il s’est agi de sauver l’Europe, pendant la deuxième guerre mondiale, nous n’avons pas hésité à nous allier à Staline, qui n’était pas, on ne le savait que trop, un «bon garçon». Nous avons très bien fait, puisqu’il est le véritable vainqueur de la guerre, après avoir brisé l’armée allemande, d’abord à Stalingrad, puis à Koursk. Aujourd’hui, Poutine n’est sans doute pas non plus un «bon garçon». Mais ce n’est pas la Russie qui nous menace au premier chef. D’abord, aucune intention belliqueuse ne s’est exprimée à notre égard11 ; ensuite, la ceinture otanienne nous protège, à condition du moins que nous cessions d’internationaliser follement ce conflit.

Ce n’est pas non plus l’Amérique elle-même, mais une certaine Amérique, qui nous écrase déjà de tout son poids. Comment ne le voyons-nous pas ? Dans cette guerre-là, et à ce niveau-là, la Russie n’est pas notre ennemie, nonobstant l’opération qu’elle mène et dont nous voyons tous les jours les drames12, mais bien un allié géopolitique, en tout cas celui du monde conservateur que nous voulons défendre, autant qu’un frère historique, le dernier bastion résistant face à l’une des plus grandes menaces auxquelles nous ayons jamais été confrontés, le progressisme woke américain13. Elle ne doit pas perdre cette guerre, car si elle la perd, nous sommes perdus nous aussi14. Plus rien n’arrêtera alors l’hybris américaine. Or, hypnotisés par le flot des images, et terrorisés par les risques que nous avons créés nous-mêmes par notre lâcheté, il semble que nous ayons choisi, contre la Russie, le camp de nos propres bourreaux. Entre Poutine et Orwell, nous choisissons Orwell… Qui est capable, aujourd’hui, de le comprendre ?

François Martin

Photo : Knarl Stuart Photography ; H.-J. Neubert / Wikimedia Commons – Ktsdesign / Shutterstock


1 – Qu’elle avait proclamée en 1991, avant de négocier son rattachement à l’Ukraine. Elle la reprend en 2014, avant de demander son rattachement, cette fois, à la Russie. Voir Wikipedia.

2 – Voir carte.

3 – Dans cette vidéo, Biden parle du procureur ukrainien qui a «osé» s’attaquer aux affaires de son fils… Voir sur Youtube.

4 – À la suite d’Éric Zemmour, tous les candidats reconnaissent qu’il y a en France aujourd’hui une guerre de civilisation (face à l’islam). Ils se trompent tous : il y en a deux…

5 – Cf. le vidéo de Zelensky. Lui-même ne s’y trompe pas, qui fait accompagner l’une des versions de cette vidéo par un message politique : «Le transsexualisme, une réponse à la décadence russe». Voir sur Youtube.

6 – État profond américain, oligarques des GAFAM, lobbyistes démocrates, intellectuels de gauche occidentaux, gouvernants européens soumis, presse de tous les pays.

7 – Extraterritorialité du droit, espionnage, pillage technologique et économique, obligation d’achat d’armes, obligations de sanctions, tout cela sous peine de sanctions contre nous-mêmes, injustice, pauvreté, humiliations, «wokisme», pensée unique, etc. Tout cela existe déjà. Par exemple, les sanctions récentes contre la Russie ont été préparées entre la Commission et le Département d’État américain, sans que les États membres n’en aient été informés ! Ils en ont eu le détail la veille de la promulgation… Nous sommes loin d’imaginer ce qui nous attend. Sans pouvoir, sous la coupe de l’armée américaine, dans un monde qui sera entretenu pour rester durablement hostile, nous ne vaudrons plus rien.

8 – À l’exception, peut-être, de Jean-Luc Mélenchon.

9 – En gros, «Poutine est un dictateur, il est l’agresseur et le coupable». Cela ne peut absolument pas suffire pour offrir une vraie lecture de la réalité.

10 – En particulier lors de l’épisode très significatif du Kosovo, en 1999.

11 – La mise en scène de Poutine concernant la mise en alerte de ses forces nucléaires répondait à la déclaration préalable de Le Drian.

12 – Causés au départ, il faut encore le répéter, par l’expansion américaine.

13 – Et en même temps c’est bien l’OTAN américain qui nous protège contre la menace potentielle d’extension militaire du conflit. De plus, la menace immédiate est visible alors que la menace stratégique est dissimulée. D’où la grande difficulté d’une analyse correcte de la réalité.

14 – C’est aussi pour cette raison que le fait de livrer à l’Ukraine des armes légères, dans le but de «vietnamiser» le conflit, est une autre folie. Les USA, en arrière-plan, sont bien protégés. C’est nous qui sommes en première ligne.

 

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