Vladimir Poutine sur le mur du Kremlin

Première partie

En février 1917, le tsar de toutes les Russies abdique ; un an plus tard, le 16 juillet 1918, il est assassiné par les bolchéviques à Ekaterinbourg. C’est l’extinction de la famille des Romanov. C’est aussi, pour la Russie, le début d’une autre vie politique, d’une autre forme de présence politique en Europe et en Occident. Il faut remonter à ces événements pour comprendre ce qui inspire l’action de Vladimir Poutine aujourd’hui.

La première guerre mondiale (1914-1918) dresse les empires et les monarchies européennes les uns contre les autres. Elle s’exporte un peu partout dans le monde, en Afrique, au Moyen-Orient et sur tous les océans. Ce qui la provoque est inusité et entraînera une nouvelle logique dans l’évocation des causes prétendant «justifier» ces conflits, qui deviennent de plus en plus meurtriers. Déclenchée en raison de l’assassinat de l’archiduc François, héritier du trône d’Autriche-Hongrie et de sa femme, Sophie de Hohenberg, en visite à Sarajevo, la première guerre mondiale met le feu à l’Europe. Deux blocs se sont formés : la Triple alliance (Autriche-Hongrie, Allemagne et Italie) et la Triple entente (Russie, France et Grande-Bretagne). Les États-Unis n’entreront en guerre qu’à sa fin, en 1917, contre l’Allemagne, qui accélère la guerre sous-marine et torpille même les vaisseaux affichant une neutralité. Washington déclare la guerre à l’Allemagne, et deux millions de soldats américains traversent la mer pour venir au secours de l’Europe. Ils seront rejoints par 35 000 soldats canadiens, qui participent à l’assaut de la crête de Vilt.

Cette guerre causa la mort de 18 millions de soldats et de civils. Les empires coloniaux furent déstabilisés : l’Empire austro-hongrois disparut, amputé de sept autres pays (la Yougoslavie, la Tchécoslovaquie, la Pologne), alors que d’autres pays comme l’Ukraine et la Finlande décrétèrent leur indépendance. L’Empire ottoman fut démantelé, et un nouvel État fut créé, la Turquie, qui chercha à assurer son indépendance entre la Russie, devenue un empire dominé par les bolcheviks et qui, après la Révolution d’octobre, se sépara de l’Entente et se constitua comme une puissance fondée sur les traités d’alliance : ONU, OTAN, UE.


La pensée et les théories de Karl Marx et d’Engels construisent le fondement des idéologies politiques et nourrissent les rêves des «réformateurs».


L’Allemagne, après le départ de l’empereur Guillaume II (qui signe son abdication le 9 novembre 1918), devient une République et traverse une période révolutionnaire inspirée des mouvements sociaux et des revendications ouvrières. La pensée et les théories de Karl Marx et d’Engels construisent le fondement des idéologies politiques et nourrissent les rêves des «réformateurs», qui veulent refaire les sociétés inégalitaires pour les transformer en des constructions utopiques, où la justice s’édifierait non sur le respect du «droit», mais sur l’uniformité des statuts sociaux. Cependant, cette abdication de Guillaume II est «nécessaire», car la défaite humiliante de l’Allemagne et ses répercussions de colère suscitées par les signatures des traités de Brest-Litovsk (Biélorussie, le 3 mars 1918) et surtout de Versailles, qui mit fin à la guerre, soulevèrent la colère du peuple, qui accusa l’empereur d’avoir provoqué cette guerre, ou du moins de n’avoir pas cherché à l’empêcher.

Cette guerre que l’Allemagne a perdue et que l’Entente a gagnée prépara, principalement en Russie (devenue l’Union des républiques socialistes soviétiques – l’URSS – en 1922) jusqu’en sa dissolution en 1990, le changement politique qui en fit le premier État communiste et sa gigantesque influence sociale, à laquelle aucun événement politique et social antérieur n’était jamais parvenu.

Vladimir Ilitch Lénine1

Né le 10 avril 1870, il rejoignit à la fin du XIXe siècle le Parti ouvrier social-démocrate de Russie, la section russe de la Deuxième internationale. Provoquant en 1903 une scission du Parti russe, il devint l’un des principaux dirigeants du courant bolchévique. Après l’effondrement du tsarisme, alors que les bolchéviques s’emparaient du pouvoir en Russie, Lénine parvint à en devenir le chef principal ayant en vue de promouvoir l’Internationale communiste, en créant une scission dans la famille socialiste. Le moyen était d’instaurer en URSS le régime du parti unique.

Vladimir Oulianov est baptisé dans l’Église orthodoxe russe. Élève brillant, il suit une scolarité classique et étudie le français, l’allemand, le russe, le latin et le grec ancien. La société russe qui est la sienne souffre en ce XIXe siècle, comme un peu partout ailleurs, de crises sociales et politiques qui ébranlent tous les gouvernements, et principalement les gouvernements de type monarchique. Les monarques sentent la nécessité des réformes, qui deviennent d’une façon ou d’une autre des renonciations à des gouvernements absolus entraînant la fin des autocrates. À partir des années 1870, les idées marxistes sont largement diffusées, et l’œuvre de Karl Marx, Le Capital, est mondialement traduite en diverses langues nationales.

Le frère de Lénine, Alexis, qui prend part à une conspiration envisageant d’assassiner le tsar Alexandre III (le père de Nicolas II), est condamné à mort. À cause de cette condamnation, Vladimir Oulianov, étudiant en droit, est exclu de l’université de Kazan. Toute sa famille se retire à la campagne. Vladimir se présente quand même aux examens, en étudiant libre. Il est brillamment reçu comme avocat et trouve du travail dans le cabinet d’un avocat ami de la famille. Ce séjour à la campagne lui permet de lire Karl Marx et de se former à la philosophie dialectique telle que l’idéalisme allemand de Feuerbach et Hegel la présente.

En 1893, la famille revient à Moscou, et Vladimir, surveillé par la police et considéré comme subversif, s’installe à Saint-Pétersbourg. Une autre influence agit sur lui : les idées populistes de Piotr Tkatchev, qui prône la prise du pouvoir par une minorité révolutionnaire. À partir de ce moment, Vladimir Oulianov (le futur Lénine) devient un véritable globe-trotter dans toute l’Europe. Traqué par les polices des régimes non révolutionnaires, il séjourne autant en Finlande qu’en Suisse (à Genève et à Zurich), à Londres, en Allemagne, en France. Il vient en France, où il prend contact avec les premiers socialistes français, surtout ceux qui travaillent à la préparation d’une insurrection ouvrière, Paul Lafargue et Jules Guesde. Lors d’un de ses premiers retours à Saint-Pétersbourg, il rencontre Julius Marlov, qui insiste pour que les militants marxistes agissent sur le terrain et ne se contentent pas de production intellectuelle. Redevenu suspect aux yeux de la police, Lénine est arrêté par la police du tsar, placé en détention provisoire et finalement envoyé en Sibérie avec son épouse. Détention confortable, qui lui permet de lire, d’écrire et d’analyser la situation économique de l’Empire russe. Sa réflexion l’amène à penser que la situation sociale de la Russie est telle, qu’elle rendrait possible à court terme une véritable révolution.


S’inspirant de la Révolution française, Lénine affirme que ce ne sont ni les paysans, ni les ouvriers qui ont détruit la monarchie, c’est la bourgeoisie.


Sa déportation en Sibérie prend fin en janvier 1900. À partir de ce moment, sa vie est consacrée à l’édification d’une révolution socialiste en Russie. Avec Marlov, il fonde une première revue, qui s’appelle Iskra (L’Étincelle). Il part pour la Suisse, où il est accueilli par les membres de Libération du Travail. Cependant, il ne s’agit pas uniquement de fonder une intelligentsia marxiste ; il faut créer un instrument dialectique, c’est-à-dire une réalité sociale qui soit l’instrument contradictoire – dialectique – de la lutte contre une société dominée par les autocrates. Cet instrument est la lutte des classes. S’inspirant de la Révolution française, il affirme que ce ne sont ni les paysans, ni les ouvriers qui ont détruit la monarchie, c’est la bourgeoisie. Car riche, elle l’était, noble, elle ne l’était pas ; elle en était même la contradiction. Ainsi, en Russie, il ne faut pas s’appuyer sur la paysannerie, mais sur les bourgeois qui, devenant des oligarques, présenteront à la paysannerie et aux forces du travail la contradiction à détruire pour leur libération. Cependant, des oligarques, il n’y en a aussi que très peu… La nouvelle institution économique du Parti en créa un bon nombre, qui forment encore aujourd’hui la force dialectique des changements politiques !

Toute la vie de Lénine consiste alors à faire comprendre à son entourage, ses amis et ses disciples, le sens profond la révolution qu’il prône. Traqué par la police, il va de Saint-Pétersbourg à Londres, de Londres à Genève, de Genève à Bruxelles. Il organise des congrès afin d’augmenter le nombre de ses délégués et d’attirer des partisans à sa cause. Le premier congrès a lieu le 30 juillet 1903, et Lénine y rencontre une forte opposition de la part de ses amis, Julius Martov et Trotski (futur ministre des Affaires étrangères entre 1917 et 1918). Le Congrès réunit vingt-cinq organisations sociales-démocrates de Russie, ainsi que des membres de l’Union générale des travailleurs juifs (dite Bund). Lénine estime que les conditions d’appartenance au Parti doivent impliquer une participation active à sa vie interne. C’est la première division. Il se sépare de Marlov et de ses amis, et gagne à sa cause une petite majorité du vote général. Ses partisans sont alors appelés «bolcheviks» (majoritaires) alors que les partisans de Martov et de Trotski sont nommés «mencheviks» (minoritaires).

En 1905, la Russie est dans un état déplorable. Nicolas II est de plus en plus détesté, la police est de plus en plus répressive, l’agitation ouvrière des villes gagne du terrain et prend un tour de plus en plus politique. Les événements sont inquiétants. Lénine croit que le «grand jour» est en train d’arriver : le renversement du tsarisme approche et offrira des perspectives inédites au prolétariat du monde entier. Les thèses de Lénine sont originales. Il croit et pense toujours que l’évolution de la paysannerie est une étape nécessaire à l’avènement du socialisme radical. Il décide de rentrer en Russie, et lui et sa femme arrivent à Saint-Pétersbourg le 8 novembre. Aussitôt installé, il prend la direction des bolcheviks. L’an 1906 le voit en Finlande, où il s’est installé pour échapper à la police. De plus, les mencheviks ont repris la majorité au sein du POSDR (Parti ouvrier social-démocrate de Russie). Mais Lénine songe à se présenter aux élections de la troisième Douma (gouvernement). Il se coupe peu à peu de tous ses amis qui, finalement, vont l’attaquer vivement au congrès de l’internationale ouvrière alors que beaucoup de militants juifs se rapprochent de Trotski. Trotski fonde alors un journal, la Pravda (La vérité). Il quitte le pays et s’installe en Suisse.

Lénine rentre en 1914 en Russie, où des grèves ouvrières de plus en plus nombreuses ont éclaté depuis 1910. En janvier 1912, il fait un voyage à Prague, où se tient une réunion entre bolcheviks et mencheviks. Trotski, qui n’a pas été invité, est indigné et organise une réunion concurrente à Vienne. Mais Lénine fait élire un comité central, qui se présente comme la seule autorité légitime du POSDR. Cette réunion est considérée comme la naissance du Parti bolchévique, et Lénine édite lui aussi un journal, qu’il appelle la Pravda. Entre-temps, bolcheviks et mencheviks se sont faits élire à la Douma, mais sont de plus en plus divisés. Le parti de Lénine est alors représenté à l’Assemblée par Malinovski, ce qui permet à Lénine qui a confiance en lui de maintenir son autorité sur le Parti.

De 1905 à 1906, Lénine se penche sur les questions nationales et intègre de plus en plus dans sa stratégie la liaison de la lutte révolutionnaire avec les luttes nationales, contrairement aux partis extérieurs à la Russie qui ne veulent rien entendre des luttes nationales. C’est alors que Lénine élabore «le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes». Il est alors nationaliste… Est-ce compatible avec un communisme pur, qui exclut toute références aux particularismes nationaux ? Mais il reste absolument «internationaliste», hostile à la plupart des formes du patriotisme. Seule, cependant, la lutte des classes est capable de susciter un vrai nationalisme en accélérant la révolution qui doit choisir l’État socialiste plutôt que les barrière ethnico-culturelles ou de classe.


Alors que se prépare la crise de la première guerre mondiale, Lénine comprend que c’est le moment idéal pour bâtir un monde nouveau.


À partir de 1907, l’Internationale ouvrière tient une place croissante dans les activités de Lénine. Alors que se prépare la crise de la première guerre mondiale, Lénine, qui a commencé par ne pas en voir la gravité, comprend qu’elle pourra favoriser la révolution en Russie. Analysant la situation dans laquelle se trouve l’Europe déchirée par les luttes entre les États nationaux, il comprend que c’est le moment idéal pour bâtir un monde nouveau, c’est-à-dire pour détruire le capitalisme en utilisant la lutte entre les impérialismes rivaux – le plus faible étant l’impérialisme russe – qui ne sont que la pourriture du capitalisme. Il va tout faire pour combattre ce gouvernement, avec l’aide passive de l’Allemagne qui laisse faire ces «agitations». Celles-ci favoriseront une prise de pouvoir plus tard des hitlériens.

Cependant, en 1917, Lénine devient la personne la plus influente d’un parti dont l’argent est fourni par l’Allemagne et où fleurit le socialisme marxiste de Rosa Luxembourg, qui lutte contre Lénine. De sa cache, il prend de plus en plus violemment parti contre le gouvernement provisoire, jusqu’à provoquer l’ire de Kerenski, qui prend la tête du gouvernement provisoire contre lui. Entre-temps, les bolcheviks progressent. Au 6e Congrès de l’Internationale qui a lieu en juillet, où Staline parle au nom de Lénine, on avance l’hypothèse et même la solution d’un affrontement avec le gouvernement provisoire.

De Finlande où il s’est réfugié, car on a découvert où il se cachait, Lénine va donner les instructions pour la prise du pouvoir. Le général Kornilov2 fait une tentative de putsch manifestant la fragilité du pouvoir légal. Cette tentative est combattue par les bolcheviks et les mencheviks. Cette union de circonstances favorise la supériorité des bolcheviks. Lénine a de plus en plus d’influence, mais donnant ses ordres depuis la Finlande, il s’exaspère de ne pas être écouté. Aussi, il décide de réapparaître en Russie et, rasé, grimé, déguisé, il revient dans la capitale le 7 octobre. Il prend alors la direction du pouvoir et, après une longue journée de discussions, les bolcheviks qui sont la majorité du Congrès, se plient à ses décisions. Il conseille de prendre le pouvoir afin d’éloigner les forces allemandes de l’Alliance et d’affaiblir l’Entente.

La tentative de putsch du général Kornilov indique la faiblesse et la fragilité du gouvernement et la capacité des partis de gauche. Bolcheviks et mencheviks s’unissent et se mobilisent contre Kornilov. Les bolcheviks sortent grands vainqueurs, et leurs discours progressent à toute vitesse au sein des Soviets, s’ajoutant aux comités d’usine et aux comités de quartier dans la capitale. Se conformant aux ordres donnés par Lénine, les bolcheviks prennent le contrôle des instances du pouvoir et veulent constituer un gouvernement sans «participation» bourgeoise. Lénine conseille de prendre le pouvoir en soulignant les menaces que font peser les armées allemandes sur le territoire russe et de combattre Kerenski, lui ôtant toute possibilité d’écraser les bolcheviks.

Finalement, Lénine est écouté, et l’effacement du gouvernement provisoire commence. Les gardes rouges assurent le contrôle des points stratégiques de la ville et, au matin du 25 octobre, quelques heures avant l’ouverture du Congrès, il fait publier un communiqué du Comité militaire révolutionnaire annonçant la destitution du gouvernement provisoire et convoquant dans la foulée le Soviet de Petrograd pour constituer «un pouvoir soviétique». C’est bel et bien un coup d’État. Le Palais d’hiver, refuge des membres du gouvernement, tombe dans la nuit. Mais les mencheviks et les Bund quittent le Congrès tout en étant dans l’impuissance de réagir. Lénine fait voter un texte qui proclame que tout le pouvoir appartient aux Soviets et un Décret de la paix invitant «tous les peuples et leurs gouvernements à négocier en vue d’une juste démocratie». Les Alliés ne le prennent pas en compte.

Ce mouvement des bolcheviks et des socialistes révolutionnaires de gauche est vainqueur. Lénine fait fermer tout mouvement ou toute information qui, ne provenant pas des bolcheviks, nuirait à cette prise de pouvoir. Il envisage de soutenir la révolution par des mesures terroristes. Il appelle les masses à poursuivre un but unique : purifier la terre russe de tous les insectes nuisibles et tout mettre en prison. À Moscou, il annonce que le nouveau pouvoir sera fondé sur le principe du «contrôle ouvrier», et les modalités sont fixées par décret fin novembre.

Réunion de bolcheviks avec Vladimir Ilitch
Meeting du parti bolchevik. En bas à droite, Lénine.

 

À la mi-décembre 1917 débute la nationalisation des entreprises. Un ensemble de décrets sont pris dans les mois qui suivent pour modifier la société russe : entre autres décisions, l’Église et l’État sont séparés – l’Église orthodoxe est particulièrement persécutée –, le divorce facilité et l’État-civil laïcisé, la peine de mort est rétablie. En janvier 1918, la Déclaration des droits des masses laborieuses et exploitées est adoptée par le 3e Congrès des Soviets. Entre autres, il stipule que «toutes les nations» pourront décider si et sur quelles bases elles rejoindront les institutions fédérales soviétiques. Mais ces décisions prises par le Politburo et les Soviets (Conseils locaux) n’ont de force et de consentement populaire que ce masque hideux de la prise du pouvoir. L’union des peuples au sein de l’État soviétique est décidée par le biais du congrès des Soviets de chaque nationalité ; Lénine conçoit la fédération comme une étape transitoire avant la révolution mondiale, le but devant être à ses yeux le dépassement des différences nationales en vue d’une union internationale des travailleurs au sein du mouvement révolutionnaire. Les terres sont redistribuées aux paysans. Un système policier, la Tcheka, est créé, nouvel organisme de sécurité empêchant les anciens soldats de l’armée impériale de créer un retour armé. Une Assemblée constituante est convoquée le 5 décembre, mais c’est Lénine lui-même qui en formule les thèses principales.


Le traité de Brest-Litovsk est signé le 3 mars 1918, contraignant la Russie à retirer ses troupes de l’Ukraine tenue par les indépendantistes.


Du côté international, le traité de Brest-Litovsk est signé le 3 mars, contraignant la Russie à retirer ses troupes de l’Ukraine tenue par les indépendantistes et d’abandonner toute prétention sur la Finlande et les Pays baltes. Le 12 mars 1918, Lénine fait de Moscou sa capitale et, craignant que les empires centraux ne reprennent tout de même leur avance, le siège du gouvernement est transféré de Petrograd à Moscou, où le Sovnarkom est installé au Kremlin. L’Assemblée constituante se réunit finalement le 18 janvier 1918.

La Russie sombre dans une guerre civile d’une extrême violence, Rouges et Blancs se livrant à des campagnes de terreur contre le camp adverse. Face à la gravité de la situation et à la multiplication des soulèvements, le gouvernement bolchevik doit improviser une armée – l’Armée rouge, organisée notamment par Trotski, nommé commissaire du peuple à la Guerre — et un mode de fonctionnement économique qui sera ultérieurement nommé le «communisme de guerre». Toutes les entreprises ayant un capital de plus d’un demi-million de roubles sont nationalisées en juin 1918 (mesure étendue en novembre 1920 à toutes celles de plus de 10 ouvriers, cette dernière décision n’étant, dans les faits, qu’imparfaitement appliquée). Les villes étant frappées par la famine du fait du manque de blé, le Commissariat du peuple au ravitaillement reçoit des pouvoirs très étendus, le gouvernement voulant étendre la lutte des classes dans les campagnes pour assurer l’approvisionnement des villes.

Le tsar déchu Nicolas II et sa famille sont, depuis la révolution, assignés à résidence à Ekaterinbourg. Lénine avait exprimé en 1911 sa volonté de «couper la tête à au moins cent Romanov», cet avis est finalement suivi d’effet dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, quand Nicolas II, son épouse et leurs enfants sont massacrés par un détachement de la Tcheka. D’autres membres de la famille royale, installés à Perm ou à Alapaïevsk, sont également massacrés. Il ne fut jamais question de juger et faire condamner à mort le tsar pour ses crimes passés, tandis que Lénine, seul, ou presque, au sein du parti bolchevik, souhaitait l’exil de Nicolas II avec toute sa famille. Lénine compara l’exécution de Nicolas II à celles de Louis XVI et de Charles Ier.

Face à l’ensemble des oppositions, Lénine se montre partisan de mesures terroristes et de la répression la plus violente : dans de nombreuses directives, il ordonne des exécutions publiques ou des mesures de répression et d’épuration à grande échelle, ainsi que l’instrumentalisation des tensions ethniques pour déstabiliser les gouvernements séparatistes.

Durant les deux mois qui marquent l’apogée de la Terreur rouge (septembre et octobre 1918), la Tcheka fait entre 10 000 et 15 000 victimes. En janvier 1919, le Comité central crée deux organes de direction du Parti communiste, le Politburo – dont fait partie Lénine – et l’Orgburo3 : bien qu’émanant du Parti, ils constituent désormais les principaux centres de direction de l’État soviétique, leurs décisions primant sur celles du Conseil des commissaires du peuple. Le Politburo constitue désormais le véritable gouvernement de la RSFS (République socialiste fédérative soviétique de Russie).

Non seulement le communisme devient le gouvernement absolu en Russie : parti unique, direction par le Politburo, surveillance policière de tout dissident, prisons politiques pour les subversifs, mais, à partir de 1919, l’armée allemande commence à envahir l’Ouest de l’Europe en occupant les territoires que quittent les Allemands : Pologne, Hongrie et les pays nouvellement indépendants après la signature du traité de Brest-Litovsk. Le but poursuivi est d’atteindre l’Europe centrale, d’installer des gouvernements soviétiques dans les pays nouvellement indépendants de la région et de soutenir les révolutions communistes en Allemagne et en Autriche-Hongrie. La Pologne aura le mérite de se battre courageusement et héroïquement contre cette violation de son indépendance. En mars 1921, une tentative révolutionnaire en Allemagne échoue totalement. Partout dans le pays éclatent des rebellions, des insurrections durement réprimées.


La politique du communisme de guerre, si elle a contribué à sauver le pouvoir soviétique, a également abouti à ruiner l’économie du pays.


Le second Congrès de l’Internationale communiste, cette fois organisé en présence de 200 délégués venus de 35 pays, se tient du 19 juillet au 9 août 1920, dans une atmosphère d’apothéose. L’Armée rouge paraît en position de l’emporter en Pologne et d’étendre la révolution à l’étranger ; on se sent près du «grand jour». Lénine et Trotski, en position de force, imposent 21 conditions d’admission à l’Internationale communiste, destinées à renforcer l’unité de doctrine des partis communistes et qui font de la Russie soviétique l’autorité unique de l’organisation : les partis communistes sont tous tenus d’adopter comme mode de fonctionnement interne le centralisme démocratique, défini comme une «discipline de fer confinant à la discipline militaire» et une organisation très hiérarchisée, où la direction du parti jouit de larges pouvoirs ; toutes les décisions des Congrès et du Comité exécutif de l’Internationale communiste sont «obligatoires» pour eux.

Cependant, malgré la victoire militaire des bolcheviks en Russie et la consolidation du régime, l’état du pays demeure désastreux. La politique du communisme de guerre, si elle a contribué à sauver le pouvoir soviétique, a également abouti à ruiner l’économie du pays, qui subit une terrible régression : la production industrielle s’effondre et la politique des réquisitions imposée à la paysannerie devient une ponction insupportable. Des nombreuses révoltes paysannes éclatent contre le pouvoir soviétique.

Le Parti communiste doit également régler à la fois les problèmes de la qualité de son recrutement et de l’organisation du pays. En mars 1919, lors du 8e Congrès du Parti, il est décidé de procéder à une purge des éléments douteux et de viser à l’avenir le recrutement d’authentiques prolétaires : environ 150 000 militants sont exclus dans les mois qui suivent. Lénine inaugure ainsi une tradition de «purges» des éléments du Parti, qui sera plus tard reprise à une bien plus grande échelle par Staline..

Alors que le Parti communiste débat et que son dixième Congrès doit s’ouvrir le 8 mars 1921, le régime soviétique est confronté à un nouveau péril avec la révolte de Kronstadt, soulèvement armé des marins de la forteresse qui réclament un véritable pouvoir des soviets, des élections libres, ainsi que la liberté de la presse. Au sein du Comité central, Lénine se fait l’avocat d’une répression sans pitié du soulèvement, que Trotski et Toukhatchevski se chargent d’écraser.

Au cours du dixième congrès du Parti communiste, Lénine fait adopter le principe du passage à une Nouvelle politique économique (NEP). Cette réforme, que Lénine parvient à imposer grâce à la situation d’urgence que vit la Russie, prend le contrepied du communisme de guerre : elle se traduit par la libéralisation du commerce extérieur et l’autorisation de créer de petites entreprises privées. Lénine restaure ainsi une forme de «capitalisme d’État», en l’occurrence une dose limitée d’économie de marché, régulée par l’État et progressivement socialisée via des coopératives. Il entend ainsi assurer une transition de la Russie vers le socialisme, l’économie du pays étant à ses yeux insuffisamment développée pour passer directement à ce stade. Mais un doute subsiste, la réintroduction d’une certaine propriété privée, même d’un petit capital, est-elle compatible avec le socialisme pur et dur qui est le fondement d’un nouvel État communiste, le seul capable d’assurer le bonheur de l’Homme ?


Les idées de Lénine sur le rôle dirigeant du Parti se trouvent institutionnalisées et élevées au rang de composantes de la pensée marxiste.


Une résolution est adoptée : la NEP est une bonne mesure parce qu’elle est adoptée par le «parti de la classe ouvrière, c’est-à-dire par le Parti communiste, qui est le seul capable de grouper, d’éduquer et d’organiser l’avant-garde du prolétariat et de toutes les masses laborieuses […] et de diriger toutes les activités unifiées du prolétariat». Les idées de Lénine sur le rôle dirigeant du Parti se trouvent ainsi institutionnalisées et élevées au rang de composantes de la pensée marxiste, tandis que l’opposition au sein du Parti perd la possibilité de s’exprimer. Lénine est la seule autorité capable de déterminer le «salut» de l’homo sovieticus. Le dixième Congrès est par ailleurs suivi de l’élimination définitive des mencheviks.

Malgré le tournant de la NEP, le régime soviétique continue de mener des politiques répressives à grande échelle. Plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de rebelles sont faits prisonniers, exécutés sans jugement ou envoyés en camp de concentration.

Avant que les politiques de la NEP puissent être mises en place, la Russie soviétique est victime, à partir de 1921, d’une famine atroce, causée non seulement par la sécheresse, mais également par la destruction des capacités productives des campagnes, victimes des violences et des réquisitions. On retrouvera le même événement sous Staline (l’Holodomor). Pour lutter contre la famine, Lénine doit accepter que la Russie bénéficie d’une assistance extérieure, apportée spécialement par les États-Unis ; il ordonne cependant à la Tcheka d’espionner la commission américaine dépêchée à Moscou pour organiser l’aide.

La famine donne également l’occasion à Lénine de lancer une vaste campagne contre le clergé russe. Le Patriarche de l’Église orthodoxe ayant prescrit que soient donnés, pour soutenir les victimes de la famine, tous les objets de valeur contenus dans les églises, à l’exception des objets consacrés, Lénine fait ordonner la saisie générale de ceux-ci. L’opposition de l’Église et des fidèles donne le signal d’une violente répression. Affirmant que le clergé est sur le point de se tourner contre le pouvoir soviétique, Lénine écrit, dans un document secret adressé aux membres du Politburo, que le contexte de la famine permettra de «réaliser la confiscation des trésors de l’Église avec l’énergie la plus sauvage et la plus impitoyable», ce qui implique «l’exécution du plus grand nombre possible de représentants du clergé réactionnaire et de la bourgeoisie réactionnaire […]. Plus grand sera le nombre des exécutions, mieux ce sera». Près de huit mille membres du clergé russe sont tués en 1922, tandis que les églises sont pillées. L’athéisme, déjà soutenu par la propagande antireligieuse des bolcheviks, devient une composante décisive de l’idéologie d’État soviétique.

Formation de l’URSS

Jusqu’en 1920, Lénine croit encore à l’exportation de la révolution vers l’Ouest. Les échecs successifs des révolutions en Finlande, en Allemagne, en Hongrie ou en Bavière, la défaite en Pologne, le conduisent à prendre acte de l’isolement de la Russie soviétique. Il se voit donc forcé de proposer – d’imposer – une certaine forme de Fédération. Le processus prendra quatre ans à se réaliser. En premier, Moscou propose une série d’alliances bilatérales dans les pays où les bolcheviks locaux ont pris le pouvoir durant la guerre civile, tels l’Ukraine, la Biélorussie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Ces traités qui lient les gouvernements locaux à la RSFSR (République socialiste fédérative soviétique de Russie) sont cependant liés quant à leur propre compétence, le Communisme, on l’a vu, impliquant un pouvoir unique et un gouvernement mondial absolu. La Géorgie a manifesté une sorte de volonté de s’affranchir de cette indépendance. En février 1921, l’Armée rouge envahit la Géorgie, qui est soviétisée comme les deux autres républiques du Caucase.

Le régime proposé à ces nouvelles «républiques», qui doivent s’aligner sur l’État moscovite, en fait ne s’aliène pas. En fait, il n’y a pas un État central. Il n’y a qu’une Fédération unique, un seul gouvernement socialiste, un seul Parti. C’est une immense Fédération socialiste unique de tous les Conseils (Soviets) locaux. C’est l’URSS, une Fédération ou une Union des républiques socialistes soviétiques. La Géorgie et l’Ukraine contestent le projet. Mieux informé sur le projet et sur l’outrance des délégués des autres Soviets qui ont obéi à la demande, Lénine tentera de reprendre la chose en mains. Mais l’URSS est née, et Lénine est presque en fin de vie.

Au milieu de l’année 1921, Lénine, épuisé, tombe malade mentalement et physiquement. Il a subi diverses crises cardiaques. Il continue cependant à exiger l’expulsion des intellectuels du Parti, et tente même une séparation d’avec Staline. Dans la nuit du 22 au 23 décembre, son état s’aggrave, mais il a encore la force de dicter une lettre au Congrès, lettre qui deviendra une sorte de testament «spirituel» ! Il meurt le 21 janvier 1924 d’une artériosclérose, qui pourrait avoir été causée par une anomalie génétique, selon le diagnostic fait par un corps médical américain, éliminant toute construction imaginaire d’un attentat à sa vie.

Conclusion

Avant de terminer cette première partie de nos travaux et recherches, il faut faire le point, non pas sur la postérité de Lénine, ce qui sera vu la prochaine fois, mais sur un autre aspect. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire humaine qu’une guerre de conquête cherche à s’emparer d’un pouvoir politique et à imposer ses propres diktats. Ce genre de coercition forme le courant des conquêtes militaires et politiques. Ce fut le cas de l’Empire grec, de l’Empire romain, des conquêtes des Francs, de celles de Charlemagne, du Saint-Empire, de Guillaume le Normand, des tentatives de l’Allemagne et de ses défaites. Mais, dans toutes ces recherches de conquêtes, le but était clair : conquérir un pays, lutter, dominer et finalement faire la paix.

Dans cette histoire de Lénine, il n’y a rien de cela. Lénine est vraiment citoyen de la Russie. Il n’y a pas à se battre pour y vivre et il n’y a en lui aucun motif de domination de conquête territoriale ni d’appropriation de richesses. Il y a ce qui est bien pire : la conquête de l’Intelligence – même s’il détestait les intellectuels – et le désir non pas de les amener à partager ce qu’il croyait vrai et bon, mais d’imposer un mode logique de construire une pensée politique, un autre mode de définir la «justice», une autre logique des mots sur lesquels s’appuie le discours de ceux qui acceptent, comme citoyens, de vivre ensemble et de poursuivre ensemble un bien commun. Tous les mots, dans leur signification, ces mots sur lesquels nos civilisations se sont créées et développées, avaient à peu près les mêmes sens. Le prince régnant et l’usurpateur savaient l’un et l’autre ce qu’ils faisaient : l’un gouvernait selon le droit légitime du pouvoir et l’autre le violait et l’imposait injustement, c’est-à-dire en dehors du «droit». De sorte que les mots avaient le même sens : justice, droit, pouvoir, lois, obéissance et désobéissance, liberté, consentement, etc.

Avec le gouvernement des peuples qu’ont voulu imposer Lénine et sa courte postérité, tous les mots et ce qu’ils signifient changent de sens. Leur sens devient «tordu» et s’applique à signifier autre chose que leur relation habituelle aux valeurs fondamentales que l’Occident possédait comme héritage culturel depuis plus de vingt siècles. Et cela en raison d’une phénoménologie de l’esprit qui ne s’appuie que sur une hybris de la création imaginaire. En effet, comment est-il possible de faire dire au seul mot «être» la contradiction de ce qu’il affirme et sa propre contradiction ? Comment est-il possible de considérer cette absurde synthèse comme le point départ d’un changement radical et la source féconde de tous les phénomènes du réel et du non-réel ? Comment faire admettre à une intelligence saine que «être» peut, à la fois et au même point de vue, signifier l’existence et la non-existence ? Qu’à la fois être rouge a le sens de n’être pas rouge tout en conservant le sens d’être rouge, lequel doit rester le fondement de ne pas être rouge, ce qui signifie que les deux liens logiques ne s’appliquent pas au même sujet ? La dialectique supprime le «sujet» et il ne reste plus alors que les jeux de l’esprit.


En jouant sur les mots dans une logique hégélienne ou marxiste, Lénine a conçu un système politique qui n’a aucun fondement réel.


Lénine a raison de maudire les intellectuels qui s’amusent à ces jeux de l’esprit. Et pourtant, il en joue tant qu’il peut dans la dialectique de son raisonnement. Si, en effet, l’esclave n’est pas le maître, c’est que le maître est «autre» que l’esclave et non pas que l’esclave est un «non-maître». Ce qui signifie qu’entre les deux termes, il n’y a pas l’unique relation de contradiction, mais bien deux termes qui s’opposent par une relation de contrariété, laquelle suppose un troisième, un même sujet. Le corps peut à la fois être un corps sain et devenir un corps malade et, entre les deux, le corps sera toujours corps. Mais ce n’est pas l’être «sain» qui, étant tel, devient l’être malade ; s’il est «sain», il n’est pas malade et vice-versa. Lénine a raison de penser, sans trop l’élaborer, que le seul jeu des contradictoires est insuffisant pour provoquer un changement, il faut un sujet apte à changer : le corps peut devenir malade.

Ainsi, une société peut être fructueuse ou infructueuse, mais jamais l’infécondité deviendra la fécondité. Les deux états contraires exigeront que l’on s’occupe d’une société qui peut être sujet de l’une ou de l’autre propriété. Et non que l’on rendre l’infécondité point de départ de la fécondité. Ainsi, en jouant sur les mots dans une logique hégélienne ou marxiste, Lénine a conçu un système politique qui n’a aucun fondement réel. Le travailleur n’est pas le pourvoyeur du capital. Il peut le devenir, non en étant non-pourvoyeur mais en accomplissant les actes de celui qui a construit son capital. La pratique à laquelle Lénine s’est tellement attaché est demeurée dans une dialectique construite infructueuse. En ce sens, le capitalisme libéral s’est mieux comporté à l’égard des signes de pauvreté, en donnant à celui qui a moins le goût d’avoir plus, en travaillant plus et devenant plus riche si possible et non en devenant riche tout en se considérant comme prolétaire ! Nous y reviendrons !

À suivre…

Aline Lizotte

Photo : AlixSaz / Wikimedia Commons


1 – Les sources de ce passage sont étroitement inspirées du document de Wikipédia intitulé «Vladimir Ilitch Lénine», consulté les 1er, 2 et 3 mars, 2022. Ce document est particulièrement bien documenté pour comprendre l’essentiel de la pensée et de l’œuvre de Lénine et les structures du parti communiste.

2 – Le général Lavr Kornilov est le commandant en chef de l’armée russe. Aleksandr Kerenski est le ministre de la Guerre et, depuis peu, le président du Conseil des ministres du Gouvernement provisoire russe.

3 – Le Bureau d’organisation était un organe du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique. Il a existé de 1919 à 1952, date à laquelle ses fonctions ont été transférées au Secrétariat du Comité central.

 

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