Livre de Paul Sugy

Paul Sugy, journaliste au Figaro, présente dans son livre une étude très complète sur l’antispécisme, ses origines, son évolution, sa montée en puissance et les dangers qu’il comporte pour notre société.

Aujourd’hui, certains proclament que c’est un crime de tuer des millions d’animaux pour la nourriture des êtres humains. Le véganisme est un mode de vie. L’antispécisme est un courant intellectuel. Il s’agit en réalité d’une refonte complète de notre système de valeurs. C’est une révolution de pensée qui, ayant accompli depuis l’antiquité, en passant par le siècle des Lumières, jusqu’à nos jours son travail de fondation intellectuelle, est devenue un combat politique et militant. L’antispécisme a un caractère subversif, il est une véritable révolution.

Êtes-vous spéciste ou anti-spéciste ? Quand nous pensons que l’espèce humaine est supérieure à l’espèce animale, nous sommes dits «spécistes», tenants d’une espèce. Car il est considéré qu’appartenir à une espèce constitue un critère moral pertinent pour justifier de toutes les discriminations. A contrario, si l’on considère que les «animaux humains» (les Hommes) et les «animaux non humains» (les animaux), ont tous droit de la même façon à ce que leur vie soit épargnée, nous sommes antispécistes.

Au vu de certaines cruautés, on peut parfois douter que l’homme soit d’une espèce dite «raisonnable». Mais qu’est-ce que la raison ? Qu’est-ce qu’être raisonnable ? Que disent à ce sujet les sciences appelées «sciences humaines» (psychologie, sociologie, histoire, littérature, philosophie) ? L’homme a-t-il encore une place particulière dans l’univers ? Notre émerveillement sur l’œuvre de pensée de l’être humain a sa source dans ce que nous observons de son agir, ce qu’il peut faire et que ne peut faire un animal ! Technologie, mécanique, informatique, œuvres d’art, compositions musicales, technique médicale ne sont-elles pas le signe d’une évidente supériorité ?

Au nom du positivisme, les connaissances scientifiques doivent nous tenir lieu de principe philosophique. Aujourd’hui, seuls les procédés d’observation présenteraient un caractère vraiment scientifique. L’antispécisme est érigé au-dessus des autres connaissances car il serait davantage rationnel. Mais alors, si l’on réduit l’homme à sa seule dimension biologique, que lui restera-t-il d’humain ?

Ce à quoi l’on assiste aujourd’hui, c’est à une tentative de refonte complète de notre système de valeurs. Une véritable révolution. Elle touche à l’idée que nous nous faisons de l’Homme, de la supériorité des animaux humains sur les animaux non-humains.

Partant du constat que l’homme est capable de se conduire plus cruellement que n’importe quelle bête et qu’a contrario, l’animal de compagnie apporte réconfort et permet souvent de ne pas sombrer dans la dépression et la solitude, il faut reconsidérer la position de l’animal à côté de l’Homme. Il ne s’agit pas tant pour les antispécistes d’être pour la cause animale, que d’être contre la supériorité de l’Homme.

L’humanisme athée dans lequel nous baignons aujourd’hui n’a plus de certitude quant à la séparation stricte entre l’humain et l’animal, ce qui jusqu’ici ne faisait aucun doute. Le bon sens paysan n’a plus cours. L’Homme conserve une amitié envers les animaux, il est entouré d’animaux de compagnie, mais cela s’affaiblit déjà au temps des Lumières : «La lumière du jour décroît à mesure que le soleil a quitté son zénith», dit Paul Sugy, qui repère les étapes dans la construction de ce courant antispéciste, où l’Homme s’aperçoit que sa légitimité est plus que jamais menacée.

L’Homme constate une différence entre lui et les animaux, qui lui donne la certitude de sa supériorité. Aristote le dit, il est le meilleur parmi les êtres vivants. L’Ancien Testament dit que l’Homme possède en propre d’être créé à l’image et ressemblance de Dieu. Cette supériorité devient conquête. Les progrès scientifiques et techniques amènent l’Homme à se penser, comme le dit Descartes, «maître et possesseur de la nature», qui en tire sa théorie de l’animal-machine, dépourvu de conscience. Or, chacune de ces étapes possède aujourd’hui sa propre contestation.

Reste une quatrième étape, et celle-ci est intéressante : cette supériorité de l’homme est acquise «par exclusion». C’est un humanisme exclusif. Une promesse prométhéenne. Elle rabaisse non seulement les animaux, mais aussi tous les êtres vivants, et Dieu Lui-même. Quel paradoxe ! Si l’Homme pense qu’il n’y a pas de Dieu ou si l’Homme est Dieu, on ne peut plus croire à la supériorité de l’Homme sur l’animal. Dans l’histoire du mouvement antispéciste, on constate une critique radicale de la religion, accusée d’être un prétexte à la domination, «l’opium du peuple ».

La naissance du mot «humanisme» est concomitante avec l’apparition de l’humanisme athée. Aujourd’hui, le terme d’humanisme fonctionne comme un outil polémique. L’affirmation du propre de l’Homme est âprement discutée. Paul Sugy étudie depuis l’antiquité les inflexions de ce courant : les Grecs, Pythagore, Platon, la Réforme protestante, qui lui donne un terreau davantage propice que dans le christianisme. Puis le siècle des Lumières, véritable essor du végétarisme, qui est aussi le triomphe de l’humanisme. On parle du «végétarisme des Lumières» : chez Rousseau, Voltaire, Condorcet, Renan, Larue, le végétarisme est un antichristianisme. Pour Voltaire, tout est bon pour critiquer l’anthropocentrisme, l’Église et le Dieu des chrétiens. L’homme n’est que l’un des multiples rameaux de la classification des espèces. Le végétarisme moderne comporte bien une dimension philosophique : c’est un humanisme sans Dieu, fondé sur la science et la raison. Les Lumières accélèrent donc le progrès pour la cause animale et ouvrent la voie à son institutionnalisation. L’hindouisme que l’on découvre alors enseigne le devoir de non-violence ; il ouvre une voie nouvelle et un gage du bien-fondé du combat.

L’antispécisme est en vogue depuis 1970, avec Richard et de nombreux autres. Sugy nous en fait un panorama riche et complet, dont il est intéressant de prendre conscience. Il est mis sur le devant de la scène par Peter Singer, Henry Spira, Christophe Traïni, Valérie Chansigaud, Williams Crenshauw, qui prétendent montrer que la souffrance animale est le fait de l’homme blanc hétérosexuel.

L’antispécisme est-il révolutionnaire ? Oui, c’est une révolution qui n’est pas spontanée, mais qui découle de préoccupations envers les catégories opprimées. Le livre montre clairement d’où viennent ces nouvelles théories et comment elles trouvent un écho chez nos contemporains. Il s’agit d’une convergence des luttes, qui ne sont plus les luttes gauche/droite. Le progrès est le carburant des combats politiques.

On assiste à un appauvrissement de l’idée que nous nous faisons de l’Homme, de l’Homme des droits de l’Homme. À quelles conséquences arriverons-nous avec l’abandon de ce qu’est l’Homme ? Rémi Brague, Pierre Manent, parmi de nombreux auteurs, nous alertent : l’Homme va-t-il accepter de se supprimer lui-même ? Cela pourrait-être, comme le dit l’auteur, une lente «réanimalisation». Le voulons-nous ? Après s’être élevée lentement, l’humanité redescendra-t-elle dans les ténèbres de l’animalité, de l’inconscience ?

Il est urgent de reprendre conscience de ce qu’est l’Homme, de sa responsabilité, de son autonomie. Pour cela, des formations existent qui remettent en perspective les courants idéologiques tentant de rabaisser l’homme. Reste à savoir si un sursaut de bon sens collectif peut encore se produire. L’auteur l’espère. Sinon, il n’aurait pas écrit ce livre.

Paul Sugy, L’extinction de l’homme. Le projet fou des antispécistes, Tallandier, 2021, 205 pages.

Isabelle Boutet

 

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