Kiev, capitale de l'Ukraine

Beaucoup de sujets d’actualité ne peuvent être compris qu’à la lumière de la longue histoire. C’est le cas pour les événements qui viennent de se produire en Ukraine. Aline Lizotte nous propose une lecture en profondeur de cette tragédie en suivant le cours de l’histoire tourmentée et souffrante de cette nation.

Un espace vital dont l’existence est à l’aurore du Moyen Âge ! Un pays qui est à l’origine de l’évangélisation chrétienne de l’Europe orientale quand, en 860, deux frères, Cyrille et Méthode, furent envoyés comme évangélisateurs chez les Khazars (Crimée) et, plus tard, désignés par l’empereur Michel III1 pour établir en Bohême-Moravie, une Église de rite oriental et travailler avec la Grande Moravie à des relations durables. Comment l’Ukraine est-elle devenue l’Ukraine, ce grand pays qui n’était au début qualifié que comme la «Russ de Kiev» ? Il faut connaître les grandes lignes de son histoire pour comprendre quel désastre représente l’invasion que vient de déclencher Vladimir Poutine, le Président de la Fédération de Russie, en ce matin du 24 février.

Nous sommes à la fin du Ve siècle. Les Slaves deviennent l’ethnie dominante de cette partie orientale de ce qui deviendra l’Europe, centrée entre les Carpates2 et la Vistule. Son espace vital a connu une très grande expansion pendant de plus de trois siècles : vers l’Ouest jusqu’à la Bohême et l’Elbe, vers le Sud sur une grande partie des Balkans, vers l’Est jusqu’au Dniepr, jusqu’à la Haute Volga et la Kama. Cette grande terre est alors peuplée par des tribus de guerriers scandinaves, les Vikings, qui «travaillent» sur les côtes atlantiques, et les Varègues, qui «travaillent» à l’Est. En fait de travail, ils viennent régulièrement attaquer les villes et les villages, se procurer leur ravitaillement pour l’hiver, puis quitter les zones habitées. Ils reviendront à la belle saison, quand leurs sacs vides leur indiqueront qu’il faut refaire des provisions.

À force de fréquenter les villes et les villages, ces redoutables guerriers apprirent à vivre selon un nouveau mode, celui de l’organisation sociale et politique qui permet aussi les échanges commerciaux. Ainsi apparurent les structures sociales et politiques et, à leur tête, un gouvernement. Au Nord se constitua un centre politique, Kiev, «gouverné» par les Varègues, qui avaient pris les choses en main. De cette population composite3 découla l’État kiévien, connu aussi sous le nom de «Rous», qui donnera la Russie. (Le nom de rous, d’origine slave, désignerait la «truste» princière.) Kiev grandit, devint une ville et fut remarquée à Constantinople, où résidait l’empereur d’Orient. Autour d’elle et s’y soumettant, les diverses tribus slaves se rallièrent, et Kiev devint le centre, la capitale de la «Rous».

Située sur les rives du Dniepr4, Kiev était le centre commercial des échanges économiques de toute cette partie des terres de l’Est. Elle devint le centre politique et, par conséquent, l’objet de gratifications des empereurs et la source de beaucoup de tensions.


Dans le sillage de Cyrille et de Méthode, de nombreux missionnaires vinrent apporter à cette région le message de l’Évangile.


Vers la fin du IXe siècle, dans le sillage de Cyrille et de Méthode, de nombreux missionnaires vinrent apporter à cette région le message de l’Évangile et, peu à peu, le peuple se fit baptiser. Le Grand Schisme de 1054, qui sépara les Églises de l’Orient grec des Églises de l’Occident latin et romain, créant une «foi orthodoxe» contre une «foi latine et romaine», entraîna dans toute cette région de l’Est une grande partie de la chrétienté. Les divers peuples de la Rous se rallièrent aux autorités religieuses «orthodoxes» centrées sur Constantinople, tandis que la Pologne et l’Occident gardaient leur allégeance à Rome et prenaient le nom de «catholiques», c’est-à-dire «universels».

L’État de Kiev

Kiev devint la capitale de toute la Rous quand Alexandre Iaroslav, prince de Novgorod, s’installa à Kiev et étendit son pouvoir sur l’ensemble du peuple russe en consolidant la religion chrétienne5. Cependant, Kiev allait avoir une concurrente, qui émergeait au nord-ouest, Moscou. La principauté de Moscou grandit et se renforça. Elle ne prendra le nom de «Moscovie» que vers la fin du XVe siècle et deviendra officiellement la Russie en 1721. Dès lors, le grand espace vital se divisa. À Kiev se rallièrent les villes et les villages, le commerce et les conflits politiques qui concernaient la Kiévie.

Autant pour la Moscovie que pour la Kiévie surgit alors un grand péril : les Mongols, avec les armées puissantes du grand chef Gengis Khan. Cette force militaire comptait près de 200 000 cavaliers aguerris et impitoyables. La mort de Gengis Khan en 1227 marqua un temps d’arrêt, mais ce ne fut que pour permettre aux Mongols de revenir encore plus forts. Ils dominèrent les principautés russes pendant deux siècles. Bon gré, mal gré, on les accepta, mais ils ne se mêlèrent que peu à la culture russe ; on avait souvent recours à eux pour régler les querelles entre les princes russes. Ils réglaient les conflits au prix d’un serment d’allégeance.

Ce temps marqua la montée en puissance de Moscou et la décroissance de Kiev. La Rous commença à être délivrée des Mongols grâce au grand prince Guédimine et à son fils Olgerd, qui remporta plusieurs victoires sur la principauté de Moscou, reprit Kiev et, après avoir battu les Mongols en 1362, atteignit les rives de la mer Noire en 1341. La Rous ne fut vraiment débarrassée des Mongols que par l’œuvre d’Ivan III, Grand Prince de Vladimir et de Moscou. Ivan III libéra Moscou et toute la Moscovie. Son fils Ivan IV poursuivit l’expansion de Moscou. Kiev s’affaiblit et disparut comme État.

On est à la fin du XVe siècle. Le monde politique de la Rous se présente ainsi : à l’ouest, un monde en grande partie slave et chrétien, incluant les habitants de ce qui deviendra la Pologne, la Lituanie et la Moscovie ; à l’est et au sud, ce qui reste des descendants de Gengis Khan et les Tatares Mongols, des musulmans, qui peuplent la Crimée, l’Astrakhan et la Sibérie ; entre les deux «un vaste espace mal défini et mal contrôlé, qui s’étend de l’Oural à la mer Noire, où apparaîtra une communauté d’hommes libres et autonomes, les Cosaques6». L’État de Kiev a disparu. La Russie, c’est maintenant ce qui gravite et se développe à partir de Moscou.

Les Cosaques

«C’est à la fin du XVe siècle, alors que les populations meurtries et dispersées par l’invasion mongole avaient commencé à se réorganiser (en Galicie notamment) que se sont constituées, essentiellement dans la partie méridionale de l’Ukraine, des communautés cosaques formées par des individus de diverses origines qui s’étaient réunis pour survivre (notamment par le brigandage) et se défendre, surtout contre les attaques des Tatars de Crimée. Immédiatement, la Lituanie soutint le développement des groupes de Cosaques. Dès le début, deux catégories de Cosaques apparurent. Il s’agit d’une part, des Cosaques zaporogues7, installés sur le Bas Dniepr et, d’autre part, des Cosaques “urbains”, répartis le plus souvent dans les villes du Sud du pays8».


Dès leur apparition sur le territoire ukrainien, les Cosaques reconnurent la suzeraineté de la Lituanie et de la Pologne, et non celle de Moscou.


Ce sont, en grande partie, les Cosaques zaporogues qui ont fait l’Ukraine. Dès leur apparition sur le territoire ukrainien, les Cosaques reconnurent la suzeraineté de la Lituanie et de la Pologne, et non celle de Moscou. Mais, assez vite, la Pologne tenta de prendre le dessus. Les Cosaques furent les principaux résistants à cet envahissement polonais. Avec la création de l’Église uniate (Église catholique de rite oriental) en 1632, la résistance se fit plus forte. Le pape Jean Paul II a proclamé l’importance de l’Église uniate : «Le jour approche où l’Église grecque-catholique d’Ukraine célébrera le quatrième centenaire de l’union entre les évêques de la Province métropolitaine de la Rus de Kiev et le Siège apostolique. L’union fut établie lors de la rencontre des représentants de la Province métropolitaine de Kiev avec le Pape, qui eut lieu le 23 décembre 1595, et elle fut proclamée solennellement à Brest-Litovsk, sur le fleuve Bug, le 16 octobre 1596. Par la constitution apostolique Magnus Dominus et laudabile nimis, le Pape Clément VIII en fit l’annonce à l’Église entière et, par la lettre apostolique Benedictus sit Pastor, il s’adressa aux évêques de la Province métropolitaine pour les informer de l’union qui venait de se faire9» Ce ne fut pas sans peine qu’elle se créa et qu’elle rencontra et rencontre encore des tensions et des luttes avec le Patriarcat de Moscou.

L’autonomie de l’Ukraine ne fut pas facile à établir. Le principal obstacle venait de la Pologne, qui prétendait parrainer l’autonomie du nouvel État kiévien, puisqu’elle avait été un soutien non négligeable dans la résistance contre Moscou. Mais les habitants de l’État de Kiev, qui renaissait de ses cendres, n’entendaient pas partager cette autonomie avec Moscou, tout comme l’Église uniate n’entendait pas, elle non plus, se soumettre au Patriarche de Moscou. Un certain Bogdan Khmelnitski, qui avait l’appui du tsar, offrit un secours un peu trop mou à la résistance de l’Ukraine contre la Pologne. Ce secours dura tant que Moscou, son tsar et son patriarche n’étaient pas pris ailleurs, par une guerre difficile à soutenir contre la Suède. Le tsar offrit la paix à la Pologne.

Khmelnitski, se sentit abandonné et mourut peu de temps après. Après sa mort, les Cosaques entrèrent dans une grave crise interne et de renversement d’alliance, qui les affaiblit. Ioury, fils de Bogdan, tenta de reprendre la lutte commencée par son père, mais il se heurta à la politique de Moscou, qui cherchait à rétablir son pouvoir sur Kiev. Les Cosaques, qui avaient perdu beaucoup d’hommes et de biens dans cette guerre contre la Pologne se sentirent humiliés. Gouvernée par Jean Casimir, la Pologne ne pardonnait le traité de Pereiaslavka signé par Khmelnitski, donc avec les orthodoxes, et finit par accepter la paix avec Moscou.

De son côté, Moscou cherchait à s’étendre, ce qui l’amena à signer un traité avec la Turquie. Ce traité amena la paix avec Varsovie, mais fut considéré par une grande partie des habitants de la Kiévie comme une trahison : on ne signe pas de traité de paix avec les musulmans. Il faisait entrer les Ottomans10 dans les affaires de la Rous, et celle-ci aida Kiev à se structurer sur la rive droite du Dniepr. Mais, installés dans la Kiévie, les Ottomans se débarrassèrent de Kiev et, en 1681, signèrent avec les Russes le traité de Batchkisa, qui comportait l’abandon du territoire ukrainien.

Alors que Pierre le Grand devenait tsar, Kiev, démunie et affaiblie, chercha un sauveur. Il apparut un temps avec Ivan Stépanovitch Mazeppa, né en 1639, qui chercha à faire alliance avec le tsar. Déçu par la politique de celui-ci, Mazeppa chercha à pousser les Cosaques d’Ukraine vers la révolte. Le tsar s’en aperçut et envoya contre Mazeppa une armée de 20 000 hommes, qui le battit sévèrement et rasa la ville de Batourine. Les Ukrainiens furent impitoyablement châtiés par le tsar et se soumirent avec amertume à Moscou. Catherine II, impératrice de Russie, après s’être débarrassée de son mari, Pierre III, décida de mater définitivement les Cosaques, afin de parachever l’intégration de l’Ukraine à l’Empire. 1788 fut une année faste pour Catherine II. Elle décréta l’annexion de la Crimée, l’introduction du servage en Ukraine et l’abolition de la Cosaquerie11.

L’Empire Russe

L’ambition conquérante de Catherine II poussa l’Empire russe vers des conquêtes territoriales. L’Ukraine était déjà sous la coupe de Moscou ; la Crimée était annexée. Il restait cependant les grands territoires de la Sibérie. Vers la fin du XIXe siècle, la population russophone commença à affluer dans les territoires sibériens. En 1858, le traité d’Aïgun permit à la Russie de s’approprier la rive gauche de l’Amour12. Depuis, ce fleuve sert de frontière entre la Chine et la Sibérie. On est au plein cœur de l’Asie centrale qui, à l’époque, représentait une vaste zone de quatre millions de km2, située entre la mer Caspienne à l’ouest et les contreforts du Pamir et de l’Altaï à l’est.


L’Empire russe entreprit des conquêtes territoriales. L’Ukraine était déjà sous la coupe de Moscou ; la Crimée était annexée.


Cette région, surtout désertique, était peuplée de tribus ouzbèkes, turkmènes, kazakhs, qui parlaient une langue turque. Peu à peu, la Russie impériale s’introduisit dans ces régions et tenta de soumettre la population, qui était marquée religieusement par la foi musulmane. Cette introduction de la présence moscovite ne fut pas très bien accueillie. Une vraie résistance s’organisa, mais, tout en laissant ces populations à leurs coutumes et à leurs croyances, la Russie s’employa à accroître sa domination. À partir de 1830, la conquête du Caucase par les Russes s’intensifia, provoquant des réactions de résistance.

Le Congrès de Vienne
Le Congrès de Vienne

 

Tout en avança ses conquêtes, l’Empire russe devait aussi protéger ses frontières à l’ouest. En 1807, Napoléon créa le grand-duché de Varsovie. À l’issue du Congrès de Vienne (1815), qui réunit le royaume de Pologne à la Russie, Alexandre Ier plaça à la tête de royaume un vice-roi russe. La Pologne résista, mais cette résistance fut durement réprimée. En 1909, la Finlande devint un grand-duché de l’Empire des tsars, jusqu’à son indépendance obtenue en 1917. La majeure partie des pays baltes furent soumis à la domination russe à partir du XVIIIe siècle.

La seconde moitié du XIXe siècle connut un montée des résistances nationales qui, à la suite de la Révolution russe, en 190513, aboutirent à plusieurs révolutions nationales durement réprimées, surtout en Lituanie et en Estonie. La situation en Ukraine était particulière. D’une part, il y eut une intensification de la russification et, d’autre part, naquit un sentiment national issu de l’époque de Bogdan Khmelnitski. Dans l’Ukraine de 1867, la langue ukrainienne fut interdite ; le nom même d’Ukraine fut rayé du vocabulaire. Le mot d’ordre du cabinet de Saint-Pétersbourg était le suivant : «Il n’y a jamais eu, il n’y a pas, et il n’y aura jamais d’Ukraine14».

Fin 1916, la Russie dut faire face à un montée populaire de plus en plus visible dans une atmosphère clairement insurrectionnelle, surtout à Petrograd15. En février 1917, la tension devint extrême, et des émeutes se produisirent, principalement dans la capitale. Le 12 mars, les régiments de la Garde rejoignirent les insurgés et ils s’emparèrent ensemble des principaux points stratégiques de Petrograd, dont le palais de Tauride, siège de la Douma. Ces émeutes firent quelques centaines de mort. Le 15 mars, la Douma désigna un gouvernement provisoire, tandis qu’un peu partout s’organisaient des «soviets du peuple», dans lesquels les bolchéviques étaient minoritaires. Nicolas II abdiqua le 16 mars en faveur de son frère le grand-duc Michel, qui fit de même le lendemain. La situation devint préoccupante.

Les lendemains des émeutes

Lénine, revenu d’exil, commença à organiser une lente et méthodique conquête du pouvoir sous forme d’une coalition gouvernementale. L’ascension des bolchéviques commença en juillet 1917. Les 16 et 17 juillet, il y eut à Petrograd une énorme manifestation populaire dirigée contre le gouvernement provisoire. Débordées, les forces de l’ordre tirèrent sur la foule, et l’on tenta d’en accuser les bolchéviques, ce qui eut comme conséquence que la foule se tourna vers eux. Le général Kerenski, qui prit en août la tête du gouvernement provisoire, ne parvint pas à enrayer la crise. C’est alors que le général Kornilov, farouche partisan de l’ordre, tenta de mater la révolution, mais la population fut contre lui. À partir de septembre, Lénine dirigea le pays depuis la Finlande. Le coup d’État eut lieu le 7 novembre. Les bolchéviques prirent le pouvoir, et Kerenski s’enfuit. Immédiatement, les bolchéviques prirent le nom de Sovnarkom (Soviet des commissaires du peuple) et déclarèrent que la direction du pays était désormais dans «les mains des soviets».

Le sort de l’Ukraine

La révolution russe a été, pour l’Ukraine, le début de son autonomie. Dès février 1917, une Rada (parlement) fut installée à Kiev, et des négociations furent engagées avec Petrograd pour défendre l’idée d’une réelle autonomie des Ukrainiens. Au début de juin 1917, la Rada édita un universal (un décret) qui déclarait réelle et effective son autonomie. En novembre, après l’arrivée au pouvoir des bolchéviques, un nouveau décret annonça la création de la République démocratique d’Ukraine et, le 20 du même mois, l’indépendance du pays fut reconnue par la France et l’Angleterre. Le pouvoir bolchévique de Petrograd dénonça cette initiative et, aussitôt, à Kharkov, un «gouvernement de la République soviétique socialiste d’Ukraine» se forma. À partir de là, la situation ne fit qu’empirer. La proclamation de l’indépendance totale le 22 janvier 1918 amena dans le pays l’Armée rouge, qui s’empara de Kiev début février.


La révolution russe a été, pour l’Ukraine, le début de son autonomie.


Les événements ne comblent pas toujours l’espérance des hommes. En 1918, le traité de Brest-Litovsk mit fin à la guerre entre l’Allemagne et la Russie, qui perdit la Pologne, les Pays baltes et l’Ukraine. Les bolchéviques y gagnèrent une plus grande latitude. Un gouvernement ukrainien dirigé par Paul Skoropsdki, qui bénéficia de la protection de l’Allemagne, essaya de gouverner l’Ukraine malgré l’opposition très forte des bolchéviques, mais il échoua. En fait, l’Ukraine était-elle gouvernable ?

En 1918, l’Ukraine se trouva divisée en trois parties :

  • la République nationale ukrainienne, avec Kiev comme capitale ;
  • la République socialiste soviétique d’Ukraine, dont le siège était à Kharkov ;
  • la République nationale d’Ukraine occidentale, située en Galicie16.

La Russie se trouva partagée en deux camps. D’un côté, les «Rouges», dirigés par les bolchéviques, qui s’efforçaient de développer leur révolution ; de l’autre, les «Blancs» qui, bien que soutenus par un grand nombre de puissances étrangères, gardaient comme objectif le retour à la monarchie tsariste. L’Armée rouge était totalement aux mains des bolchéviques, sous le commandement de Trotski, très bon général, qui s’occupa de former l’Armée rouge et d’augmenter ses effectifs. L’armée des Blancs était bien commandée par d’anciens officiers de métier et présentait une position de force, d’autant plus qu’elle était aidée par les puissances étrangères, principalement la France et la Grande-Bretagne.

En Sibérie, l’amiral Alexandre Koltchak organisa une importante armée blanche, avec le soutien du Japon, qui envoya 60 000 hommes. En fait, les Blancs étaient plus forts, mieux armées et plus déterminés à vaincre les révolutionnaires. Ils obtinrent des succès au début de la guerre civile. Mais des retournements de situation, des découragements, des trahisons détruisirent les forces morales des Blancs. Seule la Pologne n’avait pas abandonné son projet de remettre la main sur la Biélorussie et sur l’Ukraine. Aussi déclencha-t-elle une attaque violente, et elle occupa Kiev. Cela ne fit que mener l’Armée rouge aux portes de Varsovie. En 1922, le régime soviétique sortait victorieux d’une guerre civile dévastatrice. La Biélorussie et l’Ukraine réintégrèrent le giron de la Russie bolchévique, puis adhérèrent à l’URSS. Le pays était en ruine, et Staline, qui se profilait comme le successeur de Lénine, imposa son pouvoir et sa mainmise sur l’URSS par la terreur et l’arbitraire. L’envoi dans les camps de concentration du Goulag de centaines de milliers d’individus provoqua la mort de 3 à 4 millions de personnes entre 1932 et 1934.

Quand Hitler envahit l’URSS le 21 juin 1941, l’Armée rouge décapitée par Staline lui-même recula, et les Allemands atteignirent Kiev dès le mois de septembre. Un grand nombre d’Ukrainiens les accueillirent comme des «libérateurs» et s’engagèrent dans des associations ou des organisations qui les soutinrent. Mais la déception fut grande. L’Ukraine souffrit énormément de l’occupation nazie. En 1944, l’Armée rouge reprit possession de l’Ukraine ; vint alors le temps du «châtiment» des collaborateurs et la répression stalinienne.

Après la mort de Staline (1953), Nikita Khrouchtchev ouvrit un «dégel relatif», et la propagande de la déstalinisation permit aux Ukrainiens de respirer un peu, avec la libération de nombreux prisonniers politiques. La destitution de Khrouchtchev (1964) amena au pouvoir Léonid Brejnev qui, pendant une période de vingt ans, permit un certain statu quo. À partir de 1985, la nomination de Mikhaïl Gorbatchev changea le régime. En introduisant l’ère de la perestroïka (du changement) et de la glasnost (de la transparence), Gorbatchev libéra la parole. L’Ukraine profita de cette période pour faire reconnaître son indépendance et préparer son avenir. L’ouverture du mur de Berlin devint le signe réel de l’échec de la perestroïka et le point de départ du démembrement de l’URSS.

L’Ukraine aujourd’hui


Il existe toujours des liens forts entre Kiev et Moscou. Mais l’Ukraine comporte des éléments que ne connaît même plus l’Occident…


Un pays de 603 000km2. Une population de 47 millions d’habitants, dont 72 % d’Ukrainiens, 23 % de Russes et 5 % de diverses origines. La population de la partie orientale et méridionale est plutôt pro russe. Les journaux publient en deux langues : ukrainienne et russe. Il existe toujours des liens forts entre Kiev et Moscou. Mais l’Ukraine comporte des éléments que ne connaît même plus l’Occident : une véritable tradition chrétienne et une vie de paix entre l’orthodoxie et le catholicisme. Malgré les ambitions des uns et des autres, un dialogue avec l’Église de Pologne. Une économie dynamique, aidée efficacement par le FMI. Une agriculture prospère. Et, surtout, la passion de la liberté.

Vladimir Poutine joue avec dérision les modèles des dictateurs «rouges». Il se vante de faire peur à l’Occident, qui a maintenant appris à jouer de sa musique et à reconnaître sa chanson. L’Ukraine a besoin d’être aidée pour arriver à être pleinement elle-même et jouir de son statut d’État libre. C’est la responsabilité de l’Occident de l’y aider. Après tant d’années de souffrances !

Aline Lizotte

Photo : Kiyanka ; President.gov.ua / Wikimedia Commons


1 – Michel III, empereur byzantin (840-867), surnommé l’Ivrogne en raison de la débauche de son comportement quand il commença à exercer le pouvoir, auquel, sa mère l’avait peu préparé.

2 – Les Carpates sont une chaîne de montagnes qui couvre l’Europe centrale et de l’Est sur 1 500 km. Elles forment un arc allant de l’Ouest à l’Est, de la République tchèque à la Roumanie. Entre la Slovaquie et la Pologne, le parc national de la chaîne des Tatras est pourvu de plusieurs sommets dépassant les 2 400 m. La Vistule est le principal fleuve polonais, qui a donné son nom à une période glaciaire : la glaciation de la Vistule. Elle forme la frontière historique entre peuples slaves et baltes.

3 – Francis Moncaubeig, L’Ukraine de l’Antiquité à 2015, Éditions Sutton, p. 16. (Cette œuvre de F. Moncaubeig est la référence principale dont proviennent les informations de cet article.)

4 – Le Dniepr est un fleuve de l’Europe de l’Est se jetant dans la mer Noire. Il se classe, avec ses 2 290 km, à la troisième place des fleuves d’Europe pour sa longueur. Son débit, 1 670 m³/s à son embouchure, en fait un fleuve d’importance comparable au Rhône.

5 – Voir, Francis Moncaubeig, op. cit., p. 19.

6Ibid., p. 29.

7 – Le mot «zaporogue» signifie en russe «au-delà du seuil».

8Ibid., p. 30.

9Jean Paul II, Lettre apostolique à l’occasion du quatrième centenaire de l’union de Brest, 12 novembre 1995.

10 – L’Empire ottoman, connu historiquement en Europe de l’Ouest comme l’Empire turc, la Turquie ottomane ou simplement la Turquie, est un empire fondé à la fin du XIIIᵉ siècle au nord-ouest de l’Anatolie, dans la commune de Söğüt, par le chef tribal oghouze Osman Ier. (Wikipédia, consulté le 25 février 2022)

11Ibid., p. 45.

12 – L’Amour (en russe : Амур, voir ci-dessous) est un fleuve d’Asie. Il s’étend sur 4 354 km depuis la source de l’Argoun, ce qui en fait le premier fleuve de Sibérie — moins long toutefois que le système formé par l’Ob et son affluent l’Irtych — et le cinquième d’Asie pour la longueur.

13 – Le 9 janvier 1905 (le 22 janvier), une délégation de près de 150 000 travailleurs se rend de la banlieue de Saint-Pétersbourg, au Palais d’Hiver, la résidence de l’empereur, pour lui remettre une pétition contenant une liste des revendications, y compris concernant la création d’un parlement. Les autorités qualifient les demandes de «scandaleuses» et ordonnent à la police de tenir les travailleurs à l’écart du palais. Des coups de feu sont tirés, faisant au moins 130 morts (selon les informations officielles). La Russie est sous le choc. «Les balles des soldats qui ont tué les ouvriers ont également tué notre confiance envers le tsar», a écrit Gueorgui Gapon, le meneur du mouvement. Pendant plus d’un an, des émeutes et des grèves parcoururent la Russie : plus de deux millions de personnes y participèrent. Les révolutionnaires assassinèrent plusieurs hauts fonctionnaires, dont des ministres et l’oncle de l’empereur, Sergueï.

14 – Résumé de l’historien Jacques Benoist-Méchin, cité par Francis Moncaubeig.

15 – Nom de Saint-Pétersbourg de 1914 à 1924.

16 – Nom donné à la province polonaise située sur le versant septentrional des Carpates et qui constitua un Land autrichien de 1772 (lors du premier partage de la Pologne) à 1918.

 

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