Suicide ou compassion ?

Le 7 février dernier, Loup Besmond de Senneville, le correspondant à Rome du journal La Croix titrait son article : «Suicide assisté, le tournant stratégique du Vatican sur la bioéthique». Et le chapeau du papier affirmait : «L’Académie pontificale pour la vie s’est montrée récemment favorable à ce que l’Église italienne ne s’oppose plus à la législation sur le suicide assisté. Un tournant dans la stratégie adoptée par Rome sur les questions de bioéthique : l’Église espère ainsi continuer à pouvoir faire entendre sa voix, quitte à participer à des lois imparfaites». Est-ce vraiment le cas ?

Dans son article du 7 février, Loup Besmond de Senneville s’appuyait sur un article du Père Carlo Casalone publié le 3 février dans la revue jésuite La Civiltà Cattolica, qui commente un projet de loi soumis au référendum par le Gouvernement italien sur la «fin de vie» : «Le débat parlementaire sur le suicide assisté ». Le 31 janvier dans le journal français Le Monde, Marie-Jo Thiel affirmait que cet article publié dans une revue qui, on le dit, est étroitement soumise au jugement de l’Église, «indique qu’il faut voir cet article comme le signe d’un changement plus large dans le positionnement de l’Église». L’Église catholique serait-elle sur le point de «tolérer» le suicide assisté, tolérance à laquelle elle se soumettrait afin de conserver son audience auprès des «sociétés politiques» ?

Mais, le 9 février dernier, lors de la catéchèse du mercredi, le pape François lui-même, méditant sur la mort, a mis en évidence deux points importants. Le premier : «Nous ne pouvons pas éviter la mort, et c’est précisément pour cette raison que, après avoir fait tout ce qui est humainement possible pour guérir le malade, il est immoral de s’engager dans l’acharnement thérapeutique». Le deuxième : «Nous devons être reconnaissants pour toute l’aide que la médecine s’efforce d’apporter, afin que, grâce aux « soins palliatifs », toute personne qui s’apprête à vivre la dernière partie de sa vie puisse le faire de la manière la plus humaine possible, mais il faut se garder de confondre cette aide avec des dérives inacceptables vers l’euthanasie. Nous devons accompagner les personnes jusqu’à la mort, mais ne pas la provoquer ni favoriser le suicide assisté».


Devant la mort, l’Église maintient deux positions : l’euthanasie et le suicide assisté ne sont pas des solutions moralement acceptables.


Ces deux points que le Saint-Père a soulignés dans son allocution visaient d’abord l’Italie, qui fait face à un référendum sur le suicide assisté. Il aura lieu en ce mois de février. Cependant, ces débats concernent toute la chrétienté. Devant la mort, l’Église maintient deux positions : l’euthanasie et le suicide assisté ne sont pas des solutions moralement acceptables et, à l’autre extrême, l’acharnement thérapeutique ne l’est pas non plus. Toutes ces questions ont été largement développées par l’encyclique de Jean Paul II Evangelium vitæ, parue le 25 mars 1995. Penser et écrire que l’Église révise ses enseignements éthiques sur ces questions est tout simplement révéler son incompétence sur son enseignement concernant la bioéthique.

L’article du Père Carlo Casalone

L’article du Père Carlo Casalone, S.J., porte principalement sur le projet du référendum. La problématique en est très intéressante et pourrait être formulée ainsi : la médecine moderne, en raison de ses développements scientifiques et techniques, peut-elle se donner comme mission de maîtriser la maladie, et même la mort ? Il semble que la pandémie que nous traversons nous enseigne qu’il n’en est pas ainsi. «Alors il semble plausible, lorsqu’elle échoue dans son objectif et que la souffrance est jugée intolérable, de lui demander d’abréger la vie : c’est la dernière étape dans l’exercice de la maîtrise».

L’auteur de l’article publié dans La Civiltà Cattolica s’en tient à l’étude du projet de loi soumis au référendum. Le projet de la loi italienne porte le nom : «Mort volontaire médicalement assistée». C’est un amendement à la loi 219/2017 sur le «consentement éclairé et les dispositions anticipées de traitement». Cette disposition permettait la suspension des traitements après un dialogue éclairé entre les professionnels du corps médical, les patients et, si possible, les familles. Elle ne consistait pas à «faire mourir», mais à «laisser mourir». Elle permettait, en raison d’une incapacité future, par exemple l’expression anticipée de son propre jugement, de désigner «par avance» la personne de confiance qui exprimerait une «volonté du patient».

Ces deux dispositions de la loi de 2017 ont été peu connues de la grande majorité de la population, et elles ont été peu utilisées. D’où la remarque du Père Casalone : «avant d’aborder d’autres décisions législatives en la matière, il aurait donc été souhaitable de travailler à la mise en œuvre de ces deux lois. Une application touchant non seulement les dimensions politiques et logistiques, mais aussi culturelles et éducatives, et qui aurait favorisé une discussion plus consciente des ressources disponibles pour soulager la souffrance». Il n’en fut pas ainsi. L’Italie s’est focalisée sur un cas, celui de Fabiano Antoniani, devenu tétraplégique et aveugle à la suite d’un grave accident de voiture et décidé à mettre fin à ses jours en demandant l’aide d’un ami. Cela a forcé les instances gouvernementales à agir. En l’occurrence, un décret de la Cour constitutionnelle exclut toute sanction pour quiconque «facilite l’exécution d’une intention de se suicider formée d’une matière autonome et libre», pourvu que certaines conditions soient respectées : la personne doit être maintenue en vie par un traitement de support vital et atteinte d’une pathologie irréversible, source de souffrances physiques ou psychologiques qu’elle juge intolérables, mais pleinement capable de prendre des décisions libres et conscientes».


Ce qui importe au législateur, c’est que la «mort soit volontaire, même si elle est médicalement assistée». Elle doit être autonome !


La Cour, qui exonère l’ami, Marco Cappato, de toute sanction, invite donc le Gouvernement à combler le vide juridique. D’où le référendum. Le Père Casalone fait remarquer qu’en Allemagne (loi du 26 février 2020) est exclue de la punition légale toute incitation à la mort, même si ces demandes sont faites par des organisations commerciales. Ces demandes doivent être faites en vertu «du droit à l’autodétermination par rapport à la mort», considéré sous le «droit général à la personnalité». L ’Italie est-elle en train de s’engager dans cette même voie et d’admettre le droit au suicide en le fondant sur le droit à l’autonomie des décisions personnelles ? Non seulement le projet de loi reconnaîtra le droit au suicide en exonérant de la sanction toute personne qui en assiste une autre, mais elle étendra les mêmes critères à l’euthanasie, donc à un homicide lorsqu’elle est pratiquée vis-à-vis des personnes autres que les personnes mineures, démentes ou faibles quant au consentement. Il suffira que la personne soit consentante et que son autonomie soit reconnue. Mais la nouvelle loi ne prévoit pas de contrainte juridique pour déterminer la validité de ce consentement autonome.

Nous pouvons ici mesurer l’ampleur du changement qu’introduit cette loi. Elle ne légaliserait ni le suicide, ni l’homicide. Elle s’appuierait sur le droit de la personne à décider de façon autonome de mourir en prenant les moyens efficaces, soit en employant sur elle-même les produits létaux1, soit en acceptant qu’une aide souvent médicale fasse le travail, par exemple la sédation prolongée ou l’injection mortelle. Autrement dit, ce qui importe au législateur, c’est que la «mort soit volontaire, même si elle est médicalement assistée». Elle doit être autonome ! Autrement dit : mourir, c’est signer un contrat ! Un contrat qui est passé avec l’assistance médicale. Mourir devient un objet comme un autre de sa totale liberté !

Une évolution possible de l’Église ?

Pour employer les mots du Père Casalone, cette nouvelle loi, si elle est acceptée par le référendum, entraînera l’Italie sur la pente glissante de l’euthanasie, dont le suicide assisté se distingue peu. L’Église ne peut pas l’accepter, même devant des souffrances jugées intolérables. Quelles sont ses raisons ?


Le suicide implique que la personne refuse à Dieu, implicitement ou en connaissance de cause, ce droit sur lequel elle n’a aucun pouvoir.


Les raisons profondes d’une mort demandée et provoquée par la personne elle-même avec ou sans assistance médicale impliquent formellement une volonté de se soustraire au gouvernement de Dieu. Dieu donne la vie et Il la reprend ; Dieu crée en nous la vie et Il reçoit l’âme humaine quand la maladie rend le corps incapable d’en être le serviteur. Le suicide implique que la personne refuse à Dieu, implicitement ou en connaissance de cause, ce droit sur lequel elle n’a aucun pouvoir. Certes, on sait que, dans certaines circonstances, une personne peut se donner la mort, soit dans un moment de délire, soit par inconscience, soit même par distraction ou par accident. Mais ni le suicide ni le consentement à l’euthanasie ne sont tels. On peut aussi comprendre que des douleurs et des souffrances intolérables peuvent entraîner un désir de mort, et même conduire à des gestes de mort sans intention préalable. Mais le suicide assisté ou l’euthanasie ne sont pas des actes imparables. Le suicide implique une «volonté» d’être le sujet autonome de sa mort ! Et le consentement à l’euthanasie fait de même.

La personne humaine est libre, certes ! Mais elle n’est pas libre d’être créée par Dieu. Elle n’est pas libre, non plus, d’être un être social ; elle n’est pas libre des relations par lesquelles elle vit et a vécu. Elle n’est pas libre de sa vie éternelle, à laquelle elle sera confrontée dans son intelligence et dans sa volonté une fois qu’elle aura quitté sa vie temporelle. La question n’est pas d’y croire ou de ne pas y croire ; la question est d’accepter ou de ne pas accepter. C’est une question de vérité ou de mensonge. Une question de justice ou d’injustice. La vérité est que nous vivons par un don de Dieu ; personne ne s’est donné la vie, nous l’avons tous reçue gratuitement. C’est librement que nous acceptons la mort, non comme un fait inexorable dont personne ne peut s’exempter, mais comme un choix libre de la Seigneurie divine à laquelle nous nous soumettons par amour, non d’être délivrés du mal, mais de vivre une «rencontre» qui est la vraie finalité de notre existence. Le droit à l’autonomie, sur lequel les législations modernes s’appuient pour créer des droits d’assistance à l’injustice envers la personne et envers Dieu, est un mensonge et une injustice.

Et ce n’est pas tout. Dans son encyclique Evangelium vitæ, Jean Paul II écrivait : «L’avortement et l’euthanasie sont des crimes qu’aucune loi humaine ne peut prétendre légitimer. Des lois de cette nature, non seulement ne créent aucune obligation pour la conscience, mais elles entraînent une obligation grave et précise de s’y opposer par l’objection de conscience. Dès les origines de l’Église, la prédication apostolique a enseigné aux chrétiens le devoir d’obéir aux pouvoirs publics légitimement constitués (Rm 13, 1-7 ; 1 P 2, 12-14), mais elle a donné en même temps le ferme avertissement qu’ “il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes” (Ac 5, 29)2

Les enseignements d’Evangelium vitæ sont clairs et précis. De plus, ils engagent l’autorité du magistère authentique. Dans cette encyclique, Jean Paul II affirme explicitement, par deux fois, son autorité infaillible en matière de «morale». La première fois, pour dénoncer toute forme d’avortement3 : «Avec l’autorité conférée par le Christ à Pierre et à ses successeurs, en communion avec les évêques — qui ont condamné l’avortement à différentes reprises et qui, en réponse à la consultation précédemment mentionnée, même dispersés dans le monde, ont exprimé unanimement leur accord avec cette doctrine —, je déclare que l’avortement direct, c’est-à-dire voulu comme fin ou comme moyen, constitue toujours un désordre moral grave, en tant que meurtre délibéré d’un être humain innocent. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l’Église et enseignée par le Magistère ordinaire et universel4


Jean Paul II confirme que «l’euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine».


Et Jean Paul II réitère la même affirmation au sujet de l’euthanasie : «En conformité avec le Magistère de mes prédécesseurs et en communion avec les évêques de l’Église catholique, je confirme que l’euthanasie est une grave violation de la Loi de Dieu, en tant que meurtre délibéré moralement inacceptable d’une personne humaine. Cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu écrite ; elle est transmise par la Tradition de l’Église et enseignée par le Magistère ordinaire et universel5

Une loi imparfaite

Jean Paul II a bien conscience, en effet, des problèmes de parlementaires qui, dans leur fonction, sont face à des votes auxquels ils ne peuvent donner leur consentement, tout en considérant que la situation politique pourrait être plus détériorée s’ils n’acceptent pas une loi qui, sans être parfaitement éthique, contient quand-même des restrictions évitant le pire. Il donne donc la lumière suivante : «Dans le cas ici supposé, il est évident que, lorsqu’il ne serait pas possible d’éviter ou d’abroger complètement une loi permettant l’avortement, un parlementaire, dont l’opposition personnelle absolue à l’avortement (ou au suicide assisté, NDLR) serait manifeste et connue de tous, pourrait licitement apporter son soutien à des propositions destinées à limiter les préjudices d’une telle loi et à en diminuer ainsi les effets négatifs sur le plan de la culture et de la moralité publique. Agissant ainsi, en effet, on n’apporte pas une collaboration illicite à une loi inique ; on accomplit plutôt une tentative légitime, qui est un devoir, d’en limiter les aspects injustes6». Autrement dit, la notion de «loi imparfaite» est loin d’être une concession à une collaboration possible avec des lois civiles, concession qui permettrait à l’Église de minimiser l’interdiction divine absolue de la violation du droit à la vie en vue de garder, pour elle, une certaine liberté de parole. Elle existe dans les cas précis où une législation consciente de l’immoralité grave des lois permettant toute forme de violation du droit de Dieu sur la vie de la personne humaine tenterait d’opérer un retour sur ces lois sans être pour autant capable de les réformer complètement. Dans ce cas, des parlementaires pourraient être amenés à les voter, même si elles ne sont pas suffisantes pour redresser complètement une situation morale complètement mauvaise, comme le sont toutes les lois qui autorisent l’avortement, l’euthanasie, le suicide assisté.

La situation italienne

Est-on ici, en Italie, devant cette même situation où il serait permis aux hommes politiques chrétiens d’accorder leur vote à des lois moralement déficientes concernant la vie ? Et, à l’égard de ces lois, les réactions du Vatican sembleraient avoir adopté une autre stratégie ? Une autre stratégie qui contredirait les enseignements du Magistère de Pie XII à François ? L’article du Père Casalone tente de montrer que la loi que le Gouvernement italien veut instaurer est une loi qui pourrait devenir aussi permissive que celle que l’on trouve en Belgique, aux Pays-Bas et en Allemagne. Ces lois permettent une «autonomie de choix de mort», simplement pour des motifs aussi inconsistants que la «lassitude de vivre».


Tout gouvernement qui cherche à changer la valeur morale des législations civiles commence par présenter des motifs qui sollicitent la compassion sociétale.


En Italie, le référendum présente la nouvelle loi concernant le droit à l’euthanasie, et surtout au suicide assisté, en mettant en avant des motifs plus restrictifs que ceux qui ont inspiré les législations belge, suisse et allemande. Mais, comme l’écrit le Père Casalone, c’est la «pente glissante» ! Tout gouvernement qui cherche à changer la valeur morale des législations civiles en vue d’accorder aux tenants de l’autonomie ce qu’ils demandent commence par présenter des motifs émotionnellement forts, qui sollicitent la compassion sociétale, par exemple, dans le cas de l’euthanasie et du suicide assisté, la souffrance intolérable. Ces lois prétextent un climat social qui rendrait impossible de légiférer en toute éthique sur ce sujet. Dans ce cas, étant donné que les motifs d’un suicide assisté ou d’une euthanasie se limiteraient aux «souffrances intolérables», il serait impossible d’aller plus loin. Cette loi vaudrait mieux que le libéralisme absolu auquel d’autres pays se sont ralliés.

L’Église italienne s’est-elle ralliée à cette vision stratégique qu’on lui attribue ? En aurait-elle la possibilité ? Le Magistère authentique auquel Jean Paul II a fait appel dans l’encyclique Evangelium vitæ n’est pas l’opinion personnelle d’un pape tenté par l’intégrisme moral. Ce Magistère engage l’Église. Et, pour une stratégie de liberté de parole, elle renoncerait à toute la Parole dont elle est la gardienne, celle des Écritures : «Tu ne tueras point» (Mt 19, 18), à toute sa Tradition, à toute la continuité du Magistère ordinaire universel ? Autrement dit, l’Église catholique de notre temps renoncerait, pour une stratégie de publicité, à être ce pourquoi elle a été fondée et dont elle est le signe vivant : «Qui vous écoute m’écoute» (Lc 10, 16).

Le journalisme devient quelquefois un média puissant pour influencer les jugements des lecteurs, quitte à présenter la prétendue vérité des faits sous une lumière qui ne les justifie pas. C’est ce que fait le journaliste de La Croix ! Et c’est pourquoi nous devons réagir, et réagir avec une certaine fermeté.

Aline Lizotte

Robert Kneschke / Shutterstock


1 – Ou, comme en Suisse, en s’enfermant dans une coquille où est libéré un gaz d’azote qui, en supprimant l’oxygène, entraîne la mort au bout d’une minute ou une minute et demie.

2Evangelium vitæ, n° 73.

3Ibid., n° 57.

4Ibid., n° 62.

5Ibid., n° 65.

6Ibid.

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil