Dieu gouvernant l'univers

«Quand on voit ça, on se dit que, s’il y a une entité supérieure, s’il y a un Dieu, pourquoi s’était-Il mis en RTT ce jour-là ?» Cette réflexion du commandant du Raid, alors qu’il intervenait au Bataclan le 13 novembre 2015, qui d’entre nous ne se l’est faite un jour ? Qui ne s’est posé cette question : si Dieu est, s’II est Tout-Puissant, s’Il nous aime, pourquoi ne nous préserve-t-Il pas du mal ?

Le 13 novembre 2015, Jean-Michel Fauvergne, alors commandant du Raid, assiste aux côtés de ses hommes à l’une des missions les plus difficiles de sa carrière. Présent au Bataclan, il découvre l’horreur perpétuée par les membres du groupe terroriste. Chrétien mais peu pratiquant, il reconnaît que les valeurs chrétiennes l’ont accompagné tout au long de sa carrière au sein de la police française. Un profond doute l’envahit : «Quand on voit ça, on se dit que s’il y a une entité supérieure, s’il y a un Dieu, pourquoi s’était-Il mis en RTT ce jour-là ?» Et, plus tard, il dira : «Comment Dieu a-t-il pu permettre cela ?» Devant une telle horreur, on demeure stupéfait ; devant le mal insolite, on craque ; devant la douleur psychique ou morale, on s’effondre.

Oui, comment Dieu peut-Il permettre cela ? Une femme encore jeune vient un jour pour parler avec un prêtre. Elle dit avoir perdu la foi et raconte comment, alors qu’avec sa famille elle revenait de grandes vacances heureuses, pleines de joie et de santé, la voiture que conduisait son mari dans les lacets d’une montagne est soudainement frappée par une lourde pierre. Le conducteur et trois enfants sont tués sur le coup, et le dernier enfant est lourdement handicapé. Elle-même est indemne, mais elle perd la foi. Elle qui témoignait peu de temps auparavant de la tendresse de Dieu, qui «tissait le bonheur de son foyer», dit sa révolte : «Comment un Dieu dont on nous dit qu’Il nous aime peut-Il permettre cela ?»

Qui ne s’est posé cette question : si Dieu est, s’II est Tout-Puissant, s’Il nous aime, pourquoi ne nous préserve-t-Il pas du mal ? Pourquoi Nagasaki et Hiroshima ? Pourquoi les camps de concentration ? Pourquoi les enfants kidnappés, torturés, victimes de la pédopornographie ? Pourquoi le mal ? Peut-on croire à une vie heureuse après la mort ? Et qu’est-ce que cela signifie, puisque nous serons morts ? Enfin !

Un Dieu qui ne veut pas le mal, mais qui le permet….

Lorsque l’on parle de la «Providence divine», ceux qui y croient la considèrent un peu, ou habituellement, comme une assurance «tous risques». Certaines phrases des Évangiles pourraient être interprétées dans ce sens. Ainsi, tout le chapitre 6 de l’Évangile selon saint Matthieu, qui nous enseigne que si le Père fait pousser les lis des champs avec tant de splendeur et nourrit les oiseaux du ciel, que ne fera-t-Il pas pour les hommes ? Et pourtant, si l’on ne cultive pas la terre, il n’y aura rien à manger ! Si l’on ne bâtit pas des maisons, il n’y aura aucun lieu où habiter ! Si l’on ne soigne pas et si l’on ne cherche pas à guérir les maladies, nous ne vivrons pas longtemps ! Et si l’on ne combat pas le mal, il nous détruira. Cela, les païens le recherchent. «Mais votre Père céleste sait que vous en avez besoin» (Mt 6, 32). Alors, que faut-il faire : travailler ou ne pas travailler ; bâtir ou ne pas bâtir ; combattre ou ne pas combattre ? À quoi sert le travail, la prévoyance, le combat, … «puisque le Père qui sait tout et peut tout nous donnera tout ce dont nous avons besoin… Quant à nous, il faut «chercher d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela nous sera donné par surcroît» (Mt 6, 33).

Providence égale prudence

Quand on parle de «providence», on ne désigne pas une sorte d’assistance bienveillante pour parer à tout risque. La Providence divine, c’est la Prudence du gouvernement divin. Dieu a une double connaissance ou «science» de toute chose «extérieure» à Lui. Il a, de tout le créé, une science spéculative, c’est-à-dire qu’Il connaît en vérité tout ce qui est. Il connaît même ce qui pourrait subvenir comme possible ou probable, et ce qui, même possible, n’arrivera jamais1. Il connaît tout dans un seul acte, celui par lequel Il se connaît parfaitement en tant qu’Être et par lequel Il fait participer tout ce qui existe hors de Lui et auquel Il donne l’être.


Dieu ne connaît pas l’Univers d’une connaissance pratique mais en tant qu’Il ordonne tout l’Univers à sa propre perfection.


Dieu a une autre science. Il a, de tout le créé, une science «pratique», en tant que non seulement Il est donateur de tout être, mais en tant qu’Il ordonne toute chose à sa fin. Ordonner ce qui existe à sa fin propre exige non seulement de connaître cette finalité, de voir les moyens qui conviennent pour atteindre ce bien, mais de mesurer l’application de ces moyens à l’atteinte du bien. Tout cet ordre de la connaissance ne relève pas uniquement d’une science spéculative, laquelle vise la vérité. Il est tributaire d’un autre aspect du réel : le bien, cause de la perfection de l’être.

Dieu est non seulement l’Être absolu, Il est le Bien parfait, la cause première et totale de tout Bien. Ainsi, Dieu ne connaît pas l’Univers d’une connaissance pratique, pour Lui-même, en tant que cette connaissance Lui apporterait une perfection, mais en tant qu’Il ordonne tout l’Univers à sa propre perfection. Quelle est-elle ? La perfection d’un «tout d’ordre» auquel rien ne manque pour fonctionner parfaitement dans une autonomie complète ? S’il en était ainsi, l’Univers serait un «dieu». Il lui manquerait «simplement» de rendre compte de son «existence». Est-il un être qui existe par lui-même, en lui-même, depuis toujours et qui n’épuisera jamais son énergie ? La seule évocation de cette hypothèse montre son illogisme. S’il était cela, il n’aurait jamais commencé et ne finirait jamais ! Il serait essentiellement «immobile», c’est-à-dire sans aucun changement du début à la fin. Mais l’Univers est en lui-même un être «mobile». Il y a en lui du mouvement local, des changements qualitatifs – son expansion –, des changements quantitatifs – la génération et la corruption –, des changements propres aux divers systèmes biologiques.

Alors quelle est la finalité de l’Univers ? Où est-elle ? Commençons par dire que si l’Univers n’est pas un «être divin», mais un être mobile, il est régi par des lois qui instituent un «ordre» et appellent un gouvernement. Lorsque nous parlons de parlons de «loi» et de «gouvernement», nous faisons appel à quelqu’un qui ordonne et qui gouverne. Nous faisons appel à quelqu’un dont l’intelligence est la source de la loi et dont la volonté de bien est la source du gouvernement. Celui qui remplit ces «conditions» est celui-là seul qui possède la raison du gouvernement et la volonté de son exécution. Celui-là seul, nous le désignons comme Dieu, non seulement comme Créateur, mais comme Gouverneur.


Comme acte, c’est-à-dire comme détermination de l’ordre des moyens en vue d’une fin, la prudence appartient avant tout à Dieu.


Celui qui gouverne – s’il gouverne bien – agit selon la vertu morale de prudence. Comme vertu morale, la prudence appartient à l’homme. Mais comme acte, c’est-à-dire comme détermination de l’ordre des moyens en vue d’une fin, elle appartient avant tout à Dieu. Dieu est la seule Prudence, c’est-à-dire, en d’autres mots, qu’Il est la Providence, la première source de toutes les lois par lesquelles l’Univers tout entier est un Tout d’ordre. S’il en est ainsi, les lois que les sciences positives découvrent dans l’Univers ne sont pas des lois qui relèvent d’un système mathématique, mêmes si elles sont exprimées pour nous selon ce langage, mais les lois mêmes de la Prudence ou Providence divine. Ces lois sont la «ratio» ou la «raison» de la Création et du Gouvernement divin.

Ces lois sont à la fois universelles – elles concernent tous les mouvements de l’Univers – et «singulières». Elles s’adressent à tous les êtres, même au plus infimes (aux minima disent Aristote et saint Thomas), non seulement aux «virus», mais à toutes les particules subatomiques, même si leur projection entropique semble n’obéir à aucune loi, leur recombinaison met toujours en acte les mêmes propriétés atomiques2.

Mais quelle est la finalité ? Pourquoi l’existence d’un tel Univers ? Pourquoi cette Providence ?

La finalité de l’Univers : l’âme humaine

Dieu ne peut avoir de finalité que Lui-même, autrement Il ne serait pas Dieu. Dieu ne peut aimer que Lui-même, autrement Il serait un mendiant, Il aurait besoin d’un ou de plusieurs autres. Dieu ne peut se donner qu’en créant des êtres semblables à Lui. En créant la matière, Dieu ne peut avoir de finalité que la création d’un être qui Lui soit semblable. Or cela ne peut se trouver que dans l’âme humaine en tant qu’elle est spirituelle, par l’intelligence qui lui permet de contempler la vérité, et par la volonté qui peut vouloir le bien en tant que bien aimé en lui-même. La réponse est presque impossible à entendre. Vous voulez dire que tout cet Univers, dont on ne connaît pas encore toute l’expansion et toutes ses parties, serait voulu par Dieu pour cet «homme», ce contemporain que nous côtoyons chaque jour, dont nous connaissons tous les vices plutôt que les vertus ? Ce serait la finalité de Dieu pour la création d’un univers matériel ? Pourquoi ne s’est-Il pas contenté d’un univers spirituel, de la création des neuf chœurs d’anges ? On ne peut que répondre analogiquement ! Si Dieu n’avait pas voulu créer un univers matériel, Il n’aurait pas tout donné.

Dieu a voulu aller jusqu’aux possibilités les plus infimes de l’Être, de l’Amour, en créant ce qu’il y a de plus faible dans l’être : la matière «être en puissance». Car la matière n’est pas du «non-être», elle est puissance d’être. Elle est être parce qu’elle est «appétit de la forme», c’est-à-dire parce qu’elle est une capacité d’acte, lequel est la «raison» de sa puissance. Si l’on suit de plus près toute cette évolution de la complexité de la matière, de l’apparition de la vie dans ces «premières cellules» que l’on ne connaît pas encore toujours bien, dans ces diversités spécifiques, on arrive à quelque chose de «un», l’être humain qui est le seul à pouvoir contempler toute la vérité de l’Être en connaissant Dieu et à aimer toute la réalité du Bien, le Dieu Père, Fils et Esprit.


Les causes secondes sont le témoignage que Dieu gouverne toujours l’Univers, mais qu’Il invite peu à peu l’homme à prendre ses responsabilités


Cependant, Dieu, en choisissant la matière comme auxiliaire de son amour créateur, se «mettait dans une drôle de situation» ; Il créait un ensemble de «causes secondes» auxquelles Il confiait la concrétisation de toutes les étapes pour arriver à produire ce «corps humain» sans lequel ni l’intelligence ni la volonté données par création directe ne pouvaient opérer ce retour de contemplation et d’amour. Les causes secondes ont et seront toujours, pour une part, les «causes» des déficiences dans la réalisation du projet créateur, sans pour autant anéantir ce projet. Elles seront encore mieux le lieu de l’apparition des faits du hasard et de la chance, sans pour autant changer quoi que ce soit de la gouvernance divine. Elles nous enseignent à penser en vérité, à corriger non la nature, mais les difficultés de ses réalisations. Elles sont l’occasion du développement scientifique, du développent moral de notre histoire humaine. Elles sont le témoignage que Dieu gouverne toujours l’Univers, mais qu’Il invite peu à peu l’homme à prendre ses responsabilités et qu’Il le gouverne même dans ses erreurs.

L’histoire de l’Univers, que nous commençons maintenant à découvrir, nous en donne le témoignage. Elle nous donne surtout la certitude que Dieu a «réussi» son plan. Car un corps parfait a été produit, selon les conditions de la matière. Ce vrai homme est le modèle que le Seigneur a voulu nous donner pour qu’en lui, nous arrivions à l’aimer et à être heureux avec Lui dans toute l’éternité. Non Dieu ne s’est pas trompé !

Aline Lizotte

 


1Saint Tomas d’Aquin, Q. D. De Veritate, q. 2, a. 13.

2 – Voir sur ce point, le livre de Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la Science, les preuves, l’aube d’une révolution, éditions Guy Trédaniel, pp. 19 sq.

 

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