Livre entre Dieu et la science

À l’occasion de la parution du livre de Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies Dieu, la science, les preuves, François de Lacoste-Lareymondie nous propose une réflexion sur la confrontation des implications des deux théories possibles relatives à l’univers : le matérialisme et la création.

Le chapitre 3 du livre de Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies Dieu, la science, les preuves1 s’ouvre sur la mise en symétrie des deux théories possibles qui «se font face : l’une, matérialiste, soutient que (l’Univers) est exclusivement matériel, tandis que l’autre postule l’existence d’un Dieu créateur». Le chapitre consiste en la confrontation de leurs implications respectives. Mes observations vont d’abord porter principalement sur la première théorie, la théorie matérialiste, puis se tourner vers d’autres caractéristiques de la seconde, celle de la création, qui me semblent devoir être davantage développées. D’où il apparaîtra qu’il n’y a pas symétrie entre les deux.

1 – Peut-on dire que la théorie matérialiste soutient que le monde est exclusivement matériel ?
Certes, c’est ce que les matérialistes «primaires» soutiennent, et ce qui est communément reçu. Mais cette détermination est insuffisante. En effet, les matérialistes qui réfléchissent un peu ne soutiennent pas directement cela, avec l’implication (la 7°) que les «esprits» n’existent pas. Ils admettent qu’il y a «de l’esprit» dans le monde, mais que cette part «spirituelle» (il faut l’écrire entre guillemets) est elle-même un produit des forces de la matière, dont ils conviennent qu’elles n’ont pas nécessairement un support matériel tangible. Ils ne se prononcent pas nécessairement sur la nature de ces forces, parfois difficile à appréhender, mais sont prêts à y reconnaître un fondement ultime du monde.

2 – Conséquence de ce qui précède : hasard ou nécessité ?
Les lois qui gouvernent le monde ne sont pas forcément – ou pas uniquement –le fruit d’un hasard, dont certains matérialistes seraient prêts à admettre qu’il est trop grand pour que l’émergence de notre monde soit simplement plausible. En revanche, ils en postulent le caractère nécessaire, impératif même, et surtout exclusif : seules ces lois gouvernent le monde, et tout leur est soumis. Elles ont un caractère de nécessité, qui exclut toute infraction : en dehors d’elles, il n’y a rien, et rien ne peut leur échapper. En ce sens, le monde est un empire de la nécessité, d’une nécessité qui nous gouverne aussi (mais cela nous entraînerait trop loin).

3 – Ainsi, l’univers dit «matérialiste», pris en tant que conjugaison de forces nécessaires et exclusives, ne peut être qu’éternel et source de tout ce qui existe. Or ces deux qualités sont précisément celles de ce que l’on appelle communément «dieu». C’est pourquoi, pour un matérialiste cohérent avec lui-même, c’est l’univers lui-même qui est dieu – ou disons plutôt le «divin» – car, de dieu, il possède les deux principaux attributs, l’éternité et la toute-puissance. Au fond, ce qui les différencie fondamentalement des tenants d’un univers issu d’un dieu créateur, c’est l’affirmation, généralement implicite, que ce divin est immanent à l’univers lui-même, et que toute «parcelle» du monde est une «parcelle» de ce divin immanent. En quoi ils rejoignent certaines grandes familles de pensée antiques ou orientales. Au fond, tout matérialisme COHÉRENT est un panthéisme qui s’ignore.

4 – Du côté de l’univers issu d’un dieu créateur, il me semble que manque une implication (qui serait la 6°), qui fait d’ailleurs le pendant, ou le contrepoint, de ce qui précède.

Si l’univers est issu d’un dieu créateur, ce dieu créateur lui est antécédent, moins chronologiquement que logiquement et ontologiquement, caractéristique qui implique une «extériorité» par rapport à l’univers, lequel est en dépendance par rapport à lui :

  • Étant antécédent ontologiquement, il ne peut pas être d’ordre matériel, c’est-à-dire de même nature que l’Univers lui-même (sinon on se retrouverait dans l’hypothèse précédente du panthéisme). Étant d’une autre nature que l’univers lui-même, de nature non matérielle puisqu’il est l’auteur de la matière, il est ce que nous appelons un être «spirituel», un esprit pur. Et c’est parce qu’il est pur esprit que les esprits peuvent exister (mais c’en est le corollaire).
  • À l’antécédence par rapport à l’univers correspondent les qualités divines d’éternité et de toute-puissance (sinon, d’où dieu viendrait-il, puisque du néant rien ne peut sortir – postulat sur lequel on n’insiste pas assez). C’est pourquoi il est le créateur de ce qui existe et, dans son acte de création, il tient, détient et soutient l’être de toutes choses. Sans lui, elles n’existeraient tout simplement pas. De plus, ce soutien de l’être ne peut se concevoir que continûment (il ne relève pas de la «pichenette» initiale). Cela n’implique pas nécessairement que l’univers que nous connaissons ait un commencement matériel : logiquement, rien n’interdirait à dieu d’avoir créé de toute éternité un univers en qui il exprimerait sa toute-puissance. Mais – et c’est ce que les sciences du siècle écoulé nous ont appris – nous n’avons aucun moyen de le savoir par notre propre connaissance, précisément en raison de la «singularité» initiale d’où cet univers est issu (en raison de la limite absolue qu’est la vitesse de la lumière disait Einstein – sans préjudice de ce que nous suggère à présent la physique quantique). Et si nous ne l’apprenons pas autrement, c’est-à-dire par dieu lui-même (qui ne nous en a rien dit, et a même dit le contraire), c’est un indice de haute probabilité que notre univers n’est pas éternel.

5 – Autre est la question de savoir comment et pourquoi la nouveauté survient ensuite dans l’histoire du monde, une nouveauté préalablement absente et donc ontologiquement impossible de soi. De même que du néant rien ne peut sortir, du «moins» ne peut sortir le «plus» par soi-même. Par conséquent, l’émergence de la «nouveauté» appelle nécessairement l’action de dieu. C’est la grande intuition de Tresmontant que d’avoir compris que celle-ci a pour source l’introduction d’une information radicalement nouvelle à chaque étape (voir son livre sur le problème de la Révélation2), intuition qui rejoint d’ailleurs celle de Bergson dans L’Évolution créatrice.

6 – Une caractéristique essentielle du vivant à mieux souligner : la violation de la loi d’entropie.
Le chapitre 11 ajoute à la réflexion l’apport de la biologie. Il me semble qu’il aurait été intéressant de montrer davantage une caractéristique essentielle du vivant, par rapport au monde inerte, qui les distingue radicalement et qui renforce la démonstration. En effet, le vivant viole la loi d’entropie, et il le fait de trois façons (sur ce point, voir le livre de Jacques Ruffié Traité du vivant3) :

  • Tout d’abord, le vivant ne se contente pas de dissiper de l’énergie : il est aussi capable de la transformer et d’en rehausser le niveau à partir de matériaux préexistants dont il se «nourrit», en leur donnant des formes et des structures nouvelles qui lui sont propres, dans lesquelles l’énergie puisée hors de lui est assimilée, transformée et stockée pour ses propres besoins.
  • Alors que l’inerte voit sa structure et ses qualités se défaire inexorablement sous l’effet de l’usure et des agressions extérieures, le vivant a la capacité de se réparer par lui-même quand il est abîmé, ou de compenser les défaillances ou blessures qu’il subit, pour se maintenir vivant et perdurer dans son être et ses fonctions (au moins dans une certaine mesure, tant que les atteintes ne sont pas létales).
  • Enfin, le vivant se reproduit de multiples façons. Et surtout il tend à se reproduire à l’identique en maintenant ses caractéristiques essentielles qui font de lui ce qu’il est dans son identité structurelle en éliminant les individus qui s’en écartent trop.

En d’autres termes, le vivant témoigne d’une forte inertie au changement, et en premier lieu à toute dégradation, jusqu’au moment où il meurt qui est le moment où ces trois propriétés ne fonctionnent plus.

Et l’évolution ? Oui, bien sûr. Mais nul n’a, à ce jour, reproduit le mécanisme évolutif lui-même en ce qu’il ferait émerger une espèce nouvelle : Bergson l’avait déjà observé (voir ses développements sur l’œil) ; de même les innombrables expériences de mutation faites sur les mouches drosophiles (espèce très propice à cela) n’ont jamais débouché que sur… des mouches drosophiles et non sur une espèce nouvelle. Pourtant on voit apparaître des êtres nouveaux, de plus en plus rapidement au fil du temps, et de plus en plus complexes. Le mécanisme de leur apparition comme êtres stables nous échappe ; le mantra de la sélection naturelle n’explique rien par lui-même en raison des lois du vivant. Or chaque être nouveau est l’expression d’une information nouvelle4.

7 – L’unité profonde de la connaissance.
Il me semble enfin (mais peut-être ai-je mal lu : c’est en partie, mais en partie seulement, l’objet du chapitre 15 sur Gödel) qu’il aurait fallu mettre davantage en lumière l’intelligibilité extraordinaire du monde, sous tous ses aspects, assortie de l’unité profonde de la connaissance que nous en acquérons. Or cette intelligibilité passe par le recours à des outils de la logique humaine (notamment les mathématiques, mais pas seulement : la métaphysique aussi et de bien plus longue date), parfois même développés a priori sans perspective utile. Cette adéquation extraordinaire de notre intelligence à l’ensemble de l’univers ne va pas de soi. Il ne va pas de soi que nous puissions pénétrer par notre intelligence tous les aspects de l’univers, sur tous les plans, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, de la matérialité la plus banale aux profondeurs de l’esprit humain : aucun domaine ne semble fermé à notre intelligence du monde, alors même que nous sommes immergés dans ce monde et non à l’extérieur. Si toutes les dimensions du monde sont accessibles à notre intelligence, si notre savoir peut les embrasser de façon cohérente en les explorant et en y découvrant un ordre, n’y a-t-il pas là, au fond, une implication très puissante de l’existence d’un créateur unique et universel ?

François de Lacoste-Lareymondie

 


1 – Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la science, les preuves, éd. Guy Trédaniel, 2021.

2 – Claude Tresmontant, Le problème de la Révélation, Éd. du Seuil, 1969.

3 – Jacques Ruffié, Traité du vivant, Fayard, 1982.

4 – Voir Claude Tresmontant, op. cit.

 

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