Président Zelensky dans une situation qui se complique

Le schéma de désescalade de la crise ukrainienne semblait simple. C’était l’intérêt de tous, il n’y avait qu’à le suivre. C’est oublier qu’il y des hommes, que c’est de la politique, et qu’il existe des intérêts cachés…

Comment rendre compliqué et dangereux ce qui est simple ? Dans la crise ukrainienne, le chemin semblait balisé par les intérêts et les intentions des uns et des autres, et le processus de désescalade était déjà tracé. Il suffisait de reprendre les accords de Minsk du 5 septembre 2014, et de mettre en œuvre leurs principales dispositions :

  • cessez-le-feu, avec surveillance et vérification ;
  • décentralisation des pouvoirs par la mise en œuvre d’une loi ukrainienne accordant de façon temporaire l’autonomie locale dans les oblasts de Donetsk et Lougansk ;
  • libération de tous les otages ;
  • loi d’amnistie vis-à-vis de toutes les personnes impliquées dans le conflit ;
  • poursuite du dialogue entre les parties ;
  • amélioration de la situation humanitaire ;
  • élections anticipées dans les deux oblasts ;
  • démilitarisation de la zone de conflit ;
  • mise en place d’un programme économique ;
  • protection des participants aux consultations.

Ces accords, signés entre la Russie, l’Ukraine, la République populaire de Donetsk (RPD) et celle de Lougansk (RPL), sous les auspices de l’OSCE, avaient été suivis peu après par ceux de Minsk II, signés selon le format «Normandie» (France, Allemagne, Ukraine, Russie), mettant en place un nouveau cessez-le-feu.

Or, plus de 7 ans après la signature de ces accords, force est de constater que ceux-ci n’ont pas été respectés. En particulier leurs principaux éléments «pacificateurs» qu’étaient la décentralisation des pouvoirs, la poursuite du dialogue et la démilitarisation n’ont pas été mis en œuvre. À cela, deux principaux responsables : le nouveau président, Volodymir Zelensky, élu le 21 avril 2019, et les partenaires européens, France, Allemagne et OSCE.

La politique ambiguë de Zelensky

Le président précédent, Porochenko, investi par la Révolution du Maïdan, avait déjà impulsé largement une politique anti-russe. Le suivant, Zelensky pouvait «recoller les morceaux», d’autant qu’il s’y était engagé lors de sa campagne. Mais, alors qu’il avait, après son investiture, pris des premières mesures favorables aux Russes, à la désescalade et aux accords de Minsk, il n’a cessé de poursuivre, ensuite, une politique ambiguë. Russophone lui-même, il a montré une appétence certaine pour les personnalités et les oligarques russophiles ukrainiens, jusqu’à nommer des ministres proches de l’ancien Président pro-russe Ianoukovytch ou comme chef de cabinet adjoint l’ancien porte-parole des forces de police lors de la répression de la révolution de Maïdan. Mais en même temps, son premier voyage à l’étranger, en juin 2019, a été à Bruxelles pour demander d’intégrer l’UE et l’OTAN, dont il fait, dit-il, «la priorité de sa politique étrangère», ce qui est l’inverse d’une politique de désescalade et d’apaisement.

En réalité, depuis le début de son mandat, Zelensky navigue politiquement entre deux stratégies. Il n’a cessé par ailleurs de dévoiler ses liens avec des personnalités corrompues1, mais aussi et surtout, il a montré son incompétence et son incapacité à poursuivre le processus de pacification prévu par Minsk et le redressement de son pays. C’est son manque flagrant d’autorité qui semble bien être sa marque principale lorsqu’on observe de près son parcours2.

Il en est de même pour les «garants» du processus de paix que sont la France, l’Allemagne et l’OSCE3. Depuis plus de sept ans, ils ont été incapables d’imposer une poursuite du schéma défini et signé. C’est certainement la raison principale qui a poussé les Russes au coup de force politique et à la mise en scène de l’acheminement des troupes à la frontière, de façon à se débarrasser du «carcan» du «format Normandie», incompétent et procrastinateur, et à aller discuter directement avec le «patron» américain.

Les raisons de la crise actuelle

Mais une fois exposé ce préambule important, il faut expliquer «l’emballement» apparent de l’affaire depuis plusieurs semaines4. À en croire la presse occidentale, les chars russes pourraient être à Vienne, Berlin ou même Paris demain matin… D’où vient cette hystérie ? S’agit-il d’une simple «poussée» médiatique, les journalistes ayant «flairé le bon coup» pour vendre un peu de papier et d’antenne, ou y a-t-il derrière tout cela des raisons plus sérieuses ?

L’un des éléments sous-estimés dans ma précédente analyse est certainement la forte perte de popularité de Joe Biden et les conséquences de cette fragilité. En effet, alors que se profilent aux USA, en fin d’année, les très importantes «midterm elections», les élections de mi-mandat, qui renouvelleront les deux chambres, avec depuis peu le renouveau politique de Donald Trump, qui semble s’affirmer comme le futur homme fort de ce processus, la cote de popularité de Biden n’a jamais été aussi faible. La plus faible, en vérité, de celle de tous les présidents américains à cette époque de leur mandat. Après la catastrophique sortie de l’Afghanistan, aussi bien l’OTAN que le camp démocrate tout entier réclament au Président qu’il «bombe le torse» et qu’il montre à nouveau «la grandeur de l’Amérique» dans cette affaire.

Alors même que les intérêts profonds du pays seraient indéniablement de piloter, froidement et sérieusement, la désescalade avec Moscou, dans le contexte, par ailleurs, d’une tension grandissante de la relation avec la Chine, autour de Taïwan en particulier, il est tout aussi certain qu’un bon «coup de menton» en Ukraine, avec une mise en scène guerrière à la clef, peut être médiatiquement bienvenu dans le difficile contexte politique interne.

Ceci explique peut-être l’impression très bizarre que cette période inspire : «en même temps», les Américains semblent se couler (enfin !) dans un processus de désescalade et de négociation prévu et enterré depuis plus de sept ans5 et, «en même temps», ils paraissent jeter de l’huile sur le feu, en particulier en promettant des crédits militaires très importants à leur partenaire ukrainien, et même en lui envoyant des armes, des dispositions maximalistes, totalement contraires au processus de Minsk et à la philosophie d’une désescalade et d’une négociation… A priori, on peut penser que la meilleure tactique, alors qu’on négocie pour maîtriser des départs de feu, n’est pas de faire «en même temps» un appel public aux pyromanes… Mystères et dangers de la politique d’affichage médiatique à usage interne…

L’Amérique cherche sa future guerre

À ceci se surajoute, en plus des points déjà cités que sont d’une part le manque d’autorité personnelle du président ukrainien, et d’autre part le manque d’autorité collective de l’Europe, incapable d’apporter à l’affaire une médiation à la fois entraînante et modératrice6, car déchirée par les antagonismes nationaux, un autre élément, très important.

En effet, chacun connaît – c’est de notoriété publique – la condition dégradée, à la fois intellectuelle et physique, du Président américain. Son autorité est faible sur son entourage. Il ne «tient» pas son administration, ni les groupes de pression. Or, on sait l’importance primordiale aux USA du «Moloch» militaro-industriel. C’est l’une des raisons qui ont poussé les USA dans des guerres successives : Bosnie, Afghanistan, Iraq, Libye et autres. En vérité, les USA sont toujours en guerre. Ils ont sans arrêt besoin de conflits, qui apportent aux marchands d’armes et aux sociétés de «services» gravitant autour de ceux-ci des profits énormes, sur de très longues durées. Une fois terminées, et pas si bien, les «aventures» proche-orientales7, un certaine Amérique, très proche du pouvoir, avec ses enjeux économiques colossaux et ses groupes d’influence surpuissants, est aujourd’hui, on ne peut en douter, en recherche de la future guerre. Elle a certainement besoin de nouvelles opportunités, d’autres «charognes» à dépecer.

Quoi de mieux, dans ces conditions, qu’une «bonne» guerre dans le Donbass ? Pousser jusqu’au bout le faible Biden, aller «embêter» les Russes juste «sous la quille de leur navire», livrer des armes et des conseillers sans limites à leur allié local, le faible Zelensky, livrer les mêmes – et les terroriser par la même occasion – à la fois aux autres Républiques alentour et à la faible Europe, et par là, affirmer la volonté offensive de l’Amérique triomphante, tout en poursuivant le plan de «containment» de «l’ennemi» russe théorisé par Brzezinsky8, l’empêcher, par ce fait, de «faire le fier» et de trop se déployer au Proche-Orient ou en Afrique, ou de se rapprocher des Chinois si conflit il y a, tout cela aurait beaucoup de sens sur le plan géopolitique. Ce serait même un coup magistral pour l’Amérique. Et sans grands risques, parce qu’un conflit local en Ukraine, tant que les troupes américaines ne s’engagent pas elles-mêmes, n’est pas «exportable». Il ne deviendra pas un conflit nucléaire entre les deux grandes puissances. Dans de telles perspectives, tant la livraison massive d’armes à l’Ukraine que la logorrhée belliciste si bien répandue par nos médias auraient tout leur sens.

Nonobstant le «chemin de désescalade», finalement assez facile à suivre, la situation actuelle reste donc très dangereuse, parce qu’il n’y a dans cette affaire que des faibles, mis à part peut-être le Président russe. Et il existe, par ailleurs, des intérêts à peine cachés, qui sont extrêmement forts.

Il est trop tôt pour savoir, de la surenchère ou de la négociation, lequel est l’alibi pour camoufler l’autre. Mais ne nous y trompons pas. La Russie n’a rien à gagner à un conflit ouvert, même limité au Donbass, sauf à préserver son contrat moral à l’égard des populations locales russophones et à empêcher autant que possible la poussée de l’OTAN jusqu’en Ukraine. Par ailleurs, les troupes russes, on le sait, ne constituent nullement une menace pour le monde. Elles servent tout au plus à protéger la région séparatiste contre les troupes ukrainiennes, massées elles aussi à la frontière des deux Républiques, en contradiction, une fois encore, avec le protocole de Minsk.

Non, tout cela ne justifie nullement un tel emballement. Comme souvent lorsqu’on cherche à enfoncer le nez des opinions dans le guidon de l’immédiateté, la clef est à chercher ailleurs, en regardant plus haut et plus loin. Si piège il y a, il n’est pas russe, mais américain.

François Martin

Photo : Alexey Vitvitsky / Sputnik / SIPA


1 – Et sa propre corruption. Cf. l’affaire des Pandora Papers.

2 – À la limite, il aurait mieux valu qu’il se garde à la fois d’une trop grande proximité avec les personnalités pro-russes de son pays et aussi de l’UE, et qu’il concentre tous ses efforts sur la pacification de son pays, pour sortir «par le haut» de la crise. En voulant «manger à tous les râteliers», le président ukrainien s’est décrédibilisé et «grillé» de tous les côtés…

3 – La Russie étant partie prenante du processus comme «défenseur» des deux Républiques autoproclamées du Donbass, elle était moins à même de convaincre Zelensky d’aller «au charbon» que ses partenaires occidentaux.

4 – Une péripétie sous-estimée dans mon précédent article !

5 – Bien que les «avancées» semblent faibles, les deux partenaires ont prévu de se revoir dans quinze jours. Le processus suit donc son cours «normalement».

6 – Avec, certainement, de graves dissensions internes, entre la prudence allemande, qui cherche à protéger ses intérêts russes, l’opportunisme médiatique français, dont le Président cherche «en même temps» (pour plaire à sa gauche…) à promouvoir une idéologie globale anti-russe, et (pour plaire à sa droite) à jouer les «messieurs bons offices» en appelant Vladimir Poutine au téléphone, et le «jusqu’auboutisme» des Polonais, dont on se souvient qu’ils ont été, via leurs services secrets, des acteurs importants de la révolution du Maïdan pour le compte des USA. Pas facile, et impossible en vérité, de trouver une ligne commune dans cette pétaudière.

7 – Et au profit, précisément, de la Russie…

8 – Dans son maître ouvrage, Le grand échiquier, un livre indispensable pour comprendre la vision américaine du monde. Voir Zbigniew Brzeziński sur Wikipédia.

 

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