Livre de Dieu et la science

Dans leur livre Dieu, la science, les preuves, Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies décrivent avec talent les avancées récentes dans les domaines de la physique et de la cosmologie. Mais de là à en déduire, comme ils l’écrivent, «des preuves de l’existence de Dieu (qui soient) modernes, claires, rationnelles, multidisciplinaires, confrontables objectivement à l’univers réel», il y a un fossé, comme nous l’explique Aline Lizotte.

Le livre récemment publié par Michel-Yves Bolloré, ingénieur, et Olivier Bonnassies, polytechnicien, et intitulé Dieu, la Science, les preuves, l’aube d’une révolution, a bénéficié d’une vaste campagne de promotion et a été vendu à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires. Il est préfacé par Robert Woodrow Wilson, prix Nobel de physique en 1978 avec Arno Penzias, le découvreur en 1964 du rayonnement de fond cosmologique, écho du Big Bang. Et nos auteurs d’affirmer : «Cette découverte a permis de prouver que notre Univers a eu un commencement». Et, s’il a eu un commencement, il y a donc eu l’intervention d’une intelligence supérieure, au moins mathématiquement supérieure1. Très bien accueilli par les milieux chrétiens, ce livre fait grincer des dents certains scientifiques, énervent les philosophes et, jusqu’à maintenant, semble ignoré des théologiens.

L’étalage des preuves

Pour les sciences dites «modernes», il y a deux sortes de preuves. En premier, celles qui découlent d’un raisonnement mathématique (2 + 1 = 3) seront toujours vraies. En géométrie plane, un triangle aura toujours ses trois angles égaux à 2 droits. Ces preuves sont considérées comme absolues. Dans le domaine du «réel», à supposer que ce mot ait une définition rigoureuse, une démonstration absolue n’existe pas. Mais ce domaine du «réel» est, pour une bonne part, celui que l’on désigne comme celui de la «nature». Dire cela ne nous apprend rien de bien nouveau. Déjà Aristote avait compris que les études concernant ces domaines physiques, chimiques et biologiques, dans les meilleurs des cas – ceux de la physique – produisent des «certitudes» appelées «fréquentes» et non absolues. La loi de Newton pour mesurer le mouvement s’applique uniquement en laboratoire où tout autre coefficient que le produit des masses et le carré de la distance sont pris en compte, exception faite d’autres paramètres, tel le frottement.

Dans l’étalage des preuves, nos auteurs vont s’en tenir de façon privilégiée au domaine où la fréquence est la moins certaine, le champ biologique. Mais, auparavant, ils ont commencé par énoncer une problématique assez audacieuse entre ce qu’ils appellent deux théories : il existe un Dieu créateur versus l’univers est exclusivement matériel2. Devant cet énoncé, on reste coi ! Une problématique suppose une énonciation ou une proposition première universelle (une affirmative ou une négative), à laquelle est opposée une seconde proposition particulière (soit négative, soit affirmative). Dans l’énonciation citée, il n’existe aucune contradiction. En effet, l’univers, qu’il soit physique, chimique ou biologique est entièrement matériel et cet univers peut être créé ! De plus, il existe aussi un univers totalement spirituel (celui des substances séparées3), dont une grande partie est créée. À cette énonciation problématique se joint une autre affirmation : un univers créé est un univers qui a un commencement dans le temps ; or il n’est pas impossible qu’un univers créé n’ait pas un commencement dans le temps. À ces hypothèses de discussion font suite une série d’affirmations contraires, où sont mêlées les théories d’un Dieu créateur, la nécessité d’un début temporel de l’univers et les tentatives d’explication.


Les théories scientifiques modernes sont bonnes quand elles permettent d’ouvrir le raisonnement «scientifique» à une explication raisonnable des phénomènes observés.


Viennent ensuite ce que les auteurs appellent les preuves d’explication de l’existence de Dieu par la science. Les argumentations sont fondées sur deux a priori. Le premier : si l’univers est uniquement matériel, il ne peut avoir un début, et son corollaire : si l’univers a eu un début, il existe un Créateur. Aucune de ces deux assertions ne peut servir de principe à l’argumentation, car elles peuvent être fausses toutes les deux. Les arguments pris dans les théories scientifiques modernes, qui sont de bonnes théories, mais sont incapables de servir de preuves, car les théories physiques, chimiques, biologiques ne sont ni vraies, ni fausses. Elles sont bonnes quand elles permettent d’ouvrir le raisonnement «scientifique» à une explication raisonnable des phénomènes observés, de favoriser l’avancement des recherches en vue d’arriver à une représentation mathématique ordonnée et la plus rapprochée du «réel» qu’il soit possible. Or nos auteurs ne s’attachent qu’à deux phénomènes, l’un probable et l’autre hypothétique.

Le phénomène probable est, selon la loi de l’entropie, l’extinction de l’énergie motrice, dont la transformation en chaleur entraînera une stagnation du changement (mouvement) et donc une altération des échanges énergétiques. C’est ce que l’on appelle la mort thermique de cet univers. Ce qui arrivera par la suite, personne ne le sait, et personne ne peut le peut le prédire ! Il n’est pas absolument impossible, quoique très peu probable, que cet univers retourne au Big Bang initial, si ce Big Bang peut-être conçu comme le début de l’univers. Car, si l’on s’en tient à la théorie du Big Bang telle qu’elle a été élaborée par Lemaître, Gamov et Friedman, il a bien fallu un atome primitif et un rayonnement se répandant dans toute la matière en état d’expansion. Il ne peut s’agir d’un début absolu, mais d’un événement cosmique initial, à partir duquel on passe de la conception d’un univers stable à un univers en mouvement.

Il faut signaler, ici, le récit des auteurs qui décrivent bien les débats scientifiques de l’époque avec, cependant, une certaine partialité vis-à-vis des scientifiques qui tenaient à un univers stable, tels entre autres Einstein et Eddington. Cela est très intéressant du point de vue des recherches, mais cela ne dit rien du début et de la fin d’un univers qui demeure toujours matériel. Cet univers demeure toujours un Tout ordonné, dont on ne peut connaître ni le début, ni la fin, même si on le connaît mieux.

Il est donc impossible de prouver scientifiquement un début et une fin de l’univers. Cela entraînera-t-il l’impossibilité de prouver ou d’infirmer l’existence de Dieu, du moins d’un Dieu créateur ?

De l’univers matériel à l’univers biologique

Si déjà la réalité physique de l’univers est un mystère dont la science ne peut rendre compte – le pourra-t-elle jamais ? –, qu’en est-il de l’apparition d’une première cellule vitale ?


L’apparition de la vie est un mystère qui s’épaissit au fur et à mesure que l’on progresse dans sa connaissance.


L’apparition de la vie est un mystère qui s’épaissit au fur et à mesure que l’on progresse dans sa connaissance. De l’apparition des cellules virales aux véritable cellules eucaryotes, de la découverte du code génétique universel et de son utilisation pour chaque espèce de vivants, que de complexité ! De l’apparition de la bactérie à l’homme, que de franchissements ! L’un des premiers est celui que l’on appelle «la constante de Plank», que l’on rattache à la théorie des «quanta», et qui met en évidence qu’au-delà de la physique mathématique de Newton qui rend compte de tous les mouvements de l’univers, il y a dans les particules de la matière, dans le monde des atomes et de leurs composants, une autre loi qui règle de façon universelle les niveaux d’énergie de tous les atomes4.

Cela permet de donner une autre «image» de l’univers, qui explique que «les atomes se disposent et se meuvent toujours de la même façon5». Cette propriété atomique va permettre le changement chimique et toutes les combinaisons qui seront indispensables pour que la vie apparaisse, en premier le changement de température qui a permis à la vie d’éclore. Et de lancer les scientifiques sur le mouvement des particules, donc sur les premières combinaisons stables qui permettront l’apparition du code génétique, universel, aux multiples variations possibles que produit cette chimie, qui lit sur une molécule héliocoïdale le programme de la construction du vivant. Mais personne, aucun savant, ne peut expliquer le passage de l’inerte – pas si inerte que cela – du changement physique et chimique au changement quantitatif d’un être qui se nourrit, croît et se reproduit. La vie ne s’explique pas, elle se constate.

Cet infranchissable passage que nos auteurs constatent, et que certains hommes de science (tel Jacques Monod) voudraient attribuer au «hasard», semble irrationnel pour beaucoup. À ce stade, on trouve une pléiade de citations de scientifiques6 qui passeraient d’un athéisme triomphant à un agnosticisme plus raisonnable en montrant que ce qui est inexplicable pour l’observation scientifique et dont aucune théorie ne peut fournir un modèle, rend évidente la conception d’un Dieu créateur :

Le but de ce chapitre est de montrer que seule la «main invisible» d’un réglage très précis de lois ou d’effets de lois de la nature encore inconnus a pu guider ce processus étonnant. Tout d’abord, la matière s’est organisée seule, de manière toujours plus élaborée, en quarks, atomes, molécules, molécules complexes, puis elle a généré, avant même l’apparition de tout être vivant, les langages ultra-complexes de l’ADN, des protéines, entre lesquels le ribosome occupe la fonction de «traducteur». Puis tout cela s’est assemblé pour qu’apparaisse le premier organisme vivant unicellulaire que les scientifiques ont dénommé LUCA (Last Universal Common Ancester7).

Mais si tout cela s’est rassemblé en des organismes vivants de plus en plus complexes, c’est la preuve que Dieu existe et qu’il est l’Intelligence qui conduit l’univers vers ce sommet qu’est l’apparition de l’homme. C’est ce qui s’appelle «le principe anthropique».

Les preuves hors science

Autant les preuves scientifiques sont intéressantes et relèvent d’une capacité de vulgarisation hors paire, autant les preuves hors sciences sont lamentables. Les auteurs cherchent dans toute l’histoire humaine un certain nombre de «preuves» qui montrent l’action de Dieu dans l’histoire des hommes. Ils les cherchent dans les événements extraordinaires, les prophéties, les miracles, etc.


Grâce à la Bible, les Hébreux avaient une connaissance des lois de l’univers bien supérieure à celle des cultures environnantes.


En premier, dans l’existence du peuple hébreu, obscur et pauvre, détenteur de grandes vérités ignorées du reste du monde. Ce petit peuple sans culture, sans production sociale importante, est le seul à être toujours vivant et présent dans nos sociétés. Ce petit peuple qui a produit la Bible, un livre non scientifique qui est plein d’erreurs concernant, avec son récit de la Création, autant d’impensables explications que l’on peut en commettre, et qui pourtant dit des vérités essentielles sur l’univers et son destin. Et nos auteurs de montrer que ce petit peuple, parce qu’il avait foi en Dieu, a dit moins de bêtises que les grandes cultures assyrienne, babylonienne, grecque, romaine. Ce peuple qui refusait de sacraliser les choses de la nature pour en faire des «dieux». La singularité de ce peuple, ces vérités auxquelles il adhère, son niveau de développement étaient sociologiquement pauvres, mais, grâce à la Bible, ces Hébreux avaient une connaissance des lois de l’univers bien supérieure à celle des cultures environnantes. Même si «on ne retrouve chez les Hébreux aucun des signes ou des critères objectifs qui correspondent à une activité intellectuelle importante, rendant possibles de grandes découvertes8 […] (ils) ont donc, grâce à Dieu joui objectivement de connaissances inaccessibles dans l’Antiquité biblique9» (sic). Et l’une de leurs grandes connaissances est celle de la Création.

Et il en est ainsi tout au long de ces chapitres concernant la foi hébraïque, qui devient un témoignage irrécusable de l’existence de Dieu. Nous voici en face d’un mystère, disent nos auteurs : «les Hébreux détenaient de façon inexplicable un savoir contre-intuitif, une vérité majeure aux implications métaphysiques essentielles10». Et nos auteurs se font forts de ramener les écrits bibliques à l’expression de vérités scientifiques tentant de démontrer que Dieu existe, qu’Il a créé l’univers et appris au peuple juif qu’il était en possession de vérités que les autres cultures n’avaient pas perçues.

Lancés sur cet élan, Bolloré et Bonnassies tentent d’expliquer Jésus-Christ à partir du Talmud : un homme sage ! Le messie promis ? Quelqu’un qui aurait dû, selon les mœurs du temps, demeurer inconnu, un phénomène unique. Mais, il n’est pas un mythe, il a bel et bien existé. Qui était-il ? La thèse de Renan est insupportable pour nos auteurs – on ne leur donnera pas tort ! Et pourtant, trente ans après sa mort, on annonce son message sur tout le pourtour méditerranéen et ses apôtres, surtout Pierre et Paul, enseignent sa doctrine. Et on les persécute, et on les met à mort. La diffusion du christianisme est rapide. Était-ce la reconnaissance de sa vérité de Messie ? Finalement, les auteurs se prononcent : Jésus est le Messie, le Fils de Dieu fait homme ! «Il n’existe aucune explication rationnelle au succès inouï de la prédication des apôtres. Comment expliquer qu’une poignée d’hommes démunis de tout aient pu convertir pacifiquement l’Empire romain en proclamant une supercherie dont ils étaient les auteurs et en se faisant tuer pour elle ? C’est probablement insensé11».

Et l’on revient au destin incompréhensible du peuple juif, le seul parmi les peuples des nations avant le Christ qui ait gardé son identité et qui a retrouvé la terre de ses ancêtres. Quel est donc le secret de cette immortalité ? C’était improbable, et cette improbabilité prouve bien l’existence de Dieu. Comme le prouve l’histoire la plus dérangeante : Fatima et le miracle du soleil qui tourne !

Et alors ?

Devant ce livre, qui n’est pas fait par des «naïfs», on demeure abasourdi ! On comprend qu’il fasse grincer les scientifiques, qu’il agace les historiens, qu’il fasse hausser les épaules des théologiens. Et pourquoi donc ? Parce qu’il utilise la mauvaise méthode pour soutenir sa thèse : Dieu existe. Ce Dieu dont on proclame l’existence a priori devient le principe et la conclusion de toute argumentation. En science, le fait observable mais encore inexplicable selon les limites du discours rationnel du savant devient la preuve inéluctable de l’existence de Dieu. Ce fait dont on reconnaît la nécessité et non la contingence, dont on reconnaît l’indisponibilité, ce fait même encore rationnellement indescriptible par la théorie devient la «preuve» de l’existence de Dieu.


Certes, il existe des démonstrations de l’existence de Dieu mais ces démonstrations établissent le fait en lui-même et non la cause.


Certes, il existe des démonstrations de l’existence de Dieu. Ce sont les premières questions dont traite la Somme théologique (Ia, qu. 2). Mais ce sont des «démonstrations quia», c’est-à-dire qui établissent le fait en lui-même et non la cause. Et, de plus, elles partent de ce qui est le plus commun dans la nature : le mouvement, dont chaque acte singulier est en lui-même tributaire de la présence divine, de l’existence de la causalité comme réalité courante, de la distinction entre le possible et le nécessaire, des degrés de bonté dans l’existence de tout ce qui est et, finalement, de la constatation d’un gouvernement dans ce qui existe12.

L’argumentation de nos auteurs part de ce qui est exceptionnel, singulier, d’un avènement improbable, le dépassement de l’habituel. On fait ainsi de Dieu non celui qui est la première cause de l’Être, mais un certain intervenant de l’inexplicable : la constante dite «théologique» de Max Plank, l’apparition de la vie, l’improbabilité du surgissement du peuple hébreu. Dieu apparaît ainsi comme le sauveur de l’inexplicable, le magicien de l’exception. Et quand on saura mieux voir la continuité de la matière physique à la matière chimique et de cette dernière à la matière biologique, aurons-nous encore besoin d’un Dieu ?

Structure moléculaire

 

Mais il y a plus inquiétant ! Les pages qui traitent des «preuves scientifiques», de loin les mieux conçues, mettent une intelligence moderne, qui ne se bute pas dans son athéisme, vers une possibilité ou une intuition de l’existence divine. Ce qui manque, c’est l’argumentation qui exposerait le lien nécessaire entre l’action divine et l’effet produit. À quel titre Dieu existerait-Il dans l’univers ? En est-il la cause ? Exerce-t-Il présence bienveillante ? On «sent» Dieu partout, comme l’exposait Einstein, mais qu’y fait-Il ? Tous les arguments utilisés partent des «nombres mesures», c’est-à-dire de la réduction du fait naturel à sa mesure quantitative, même infiniment petite. Mais quel est le lien avec la divinité ? L’action divine est-elle la cause d’un univers mathématiquement décrit ? Est-ce l’intelligence mathématique de Dieu, comme on le laisserait entendre, qui serait transférée aux propriétés des particules atomiques ou subatomiques, ou existe-t-il dans l’Intelligence divine des «idées mathématiques» auxquelles participerait le corps mobile qu’est le corps naturel ? Autrement dit, les auteurs possédant une réelle culture scientifique utilisent les concepts construits du modèle mathématique pour nous faire «sentir» que leur complexité est inconcevable sans admettre l’existence première d’une intelligence mathématique qui les aurait premièrement conçus. Alors, Dieu serait le premier et le plus grand mathématicien de l’univers ?


Ce qui manque à cet ouvrage par ailleurs très intéressant dans la maîtrise de la vulgarisation, c’est la connaissance de la définition de la nature.


Au fond, ce qui manque à cet ouvrage par ailleurs très intéressant dans la maîtrise de la vulgarisation, surtout en matière scientifique, c’est d’une part pour les sciences de la nature, la vision d’une vraie Philosophie de la nature. Il manque la connaissance de la définition de la nature, «principe premier in quo est du mouvement et du repos13». Toute cette partie de la Physique telle qu’Aristote l’a conçue explique bien que ce que l’on appelle «la nature» est un principe qui est «dans la chose» et qui n’est pas accidentel. Ainsi concevoir «Dieu» comme le premier principe des combinaisons physiques ou chimiques sur lesquelles se penchent les sciences modernes dépouillerait les choses naturelles, que ce soit l’atome ou les «parties» de l’atome (noyau, électron, proton, etc.) des mouvements qui leur sont propres.

Mais ici, le scientifique se trouve devant une question qu’il ne peut pas résoudre. D’où viennent ces forces énergétiques dont tout corps mobile a besoin pour opérer les changements qui lui sont propres ? On ne peut les assimiler à des forces gravitationnelles. Peut-on concevoir qu’il s’agit des forces fossiles émanant du rayonnement du Big Bang ? C’est la thèse fondamentale du livre de Bolloré et Bonnassies. En discuter appartient plus au scientifique qu’au philosophe, lequel ne peut pas faire de ces énergies cosmiques un principe qui ne soit pas dans la chose in eo quod quid est. Si elles sont des énergies naturelles et non divines, elles sont des énergies qui appartiennent à la puissance de la matière, à cette immanente et incommensurable puissance de la matière de laquelle sont éduites toutes les «formes» des êtres naturels inorganiques et organiques, étant sauve l’âme humaine dans sa partie spirituelle.

La question demeure toujours : que vient faire Dieu dans ce cosmos qui semble bien se mouvoir sans Lui ? Il y a une réponse qui se dégage de l’œuvre de nos auteurs. Les sciences modernes physiques, chimiques, biologiques, qui ne peuvent faire autrement que de travailler à partir de modèles mathématiques, ne peuvent pas répondre à la question, bien qu’elles puissent nous mettre sur la voie de la poser. C’est le bienfait, non négligeable de ce livre. Faut-il alors éliminer Dieu du Cosmos ? Ou faut-il le réintroduire en le coiffant du génie mathématique ? Dieu doit rester Dieu, et la Nature, la nature. Le lien que donne l’Aquinate n’est ni celui du «Premier Moteur» cause universelle de tout être mobile, ni celui plus métaphysique de la causalité formelle comme «acte premier» ; il est celui de la bonne et vraie définition de la Nature : natura nihil est aliud quam ratio cuisdam artis, scilicet divinae indita rebus, quae ipsae res moventur ad finem determinatum14.

Cette définition n’est pas celle de l’essence divine. Elle est une définition de la nature en tant que telle. La nature est un «art» car elle est principe de changement, comme le sculpteur est le principe du changement qui s’opère dans le marbre à mesure que la figure qu’il sculpte apparaît. Cependant, différent de l’art de la sculpture, l’art qu’est la nature est dans la chose – indita rebus – et ce qu’il est ne peut en aucun cas être expliqué par le hasard, mais par cette «ratio» qui est l’existence même de tout art – le sculpteur ne frappe pas le marbre à coup de couteaux donnés par hasard ! – qui est la fin déterminée de l’artisan. Cette fin déterminée est la création de l’âme humaine. Cette création est l’œuvre divine, et l’art dont il s’agit est la nature, en tant que, induit dans les choses, il donne à tout le développement de l’univers la vérité, le sens et la direction. S’il en est ainsi, le développement et la diversité des êtres dans l’univers est bien celui de l’univers, mais la «ratio» ou le sens directionnel de ce développement de l’univers et de la distinction de ses parties est de Dieu en tant qu’il agit à la manière d’un artisan qui, en raison de la fin qu’il poursuit, donne un sens à ses coups de marteau. Cette fin déterminée qui est celle de l’artisan divin est l’âme humaine par laquelle Dieu crée un être qui soit à son image et sa ressemblance. Que cela «prenne tant de temps» explique aussi que, venant de la création divine, cette matière de cette être en puissance devait devenir en acte, ce qui était induit dès l’instant de la création.

Ainsi, ce livre, qui résulte d’un vrai et laborieux travail, ne peut pas servir à une théodicée, et il ne faut pas le prendre comme tel. Car l’intelligence a besoin dans un tel domaine non d’une argumentation rhétorique qui part d’une thèse à soutenir, mais d’une voie inductive qui amène à la vérité que l’on veut enseigner.

Aline Lizotte

 


1 – Michel-Yves Bolloré et Olivier Bonnassies, Dieu, la Science, les preuves, l’aube d’une révolution, éditions Guy Trédaniel, publication Kindel, pp. 508, emplacement 1057.

2Ibid., p. 45, emplacement 577.

3 – Que la théologie appelle des «anges».

4 – La constante de Planck, qui règle universellement les niveaux d’énergie de tous les atomes, mérite son surnom de «constante théologique» car, sans elle, toute chimie serait impossible (p. 199, emplacement 3543).

5Ibid., p. 199, emplacement 3541.

6 – Une centaine.

7Ibid., p. 218.

8Ibid., p. 330.

9Ibid., p. 334.

10Ibid., p. 342.

11Ibid., p. 410.

12 – Cf. S.Th. Ia, qu. 2, a. 3.

13 – La définition exacte est : «principium motus et quietis in eo in quo est primo et per se et non secundum accidens» (Saint Thomas d’Aquin, In octo libros Physicorum Aristotelis, L. 2, lect. 1, no 145, éd. Marietti).

14Ibid., lec. 14, n° 268.

 

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