Baptême avec Traditionis Cusdodes ?

Aline Lizotte nous propose ses réflexions sur le motu proprio Traditionis custodes, qui annule l’élargissement en 2007 par le motu proprio Summorum pontificum des conditions de célébration de la messe selon l’édition 1962 du Missel romain.

Il y a des moments, non seulement dans la vie d’une personne, mais dans le déroulement d’une époque, d’une ère, où l’intelligence, et encore plus l’appétit du bien qu’est la volonté se trouvent entre deux extrêmes, où choisir devient impossible. Le grand conseil des experts vous enseigne qu’il faut déterminer le «juste milieu». Mais ce juste milieu n’apparaît pas et semble impossible à déterminer.

Une violence qui élargit le fossé entre «tradis» et «non-tradis»

C’est ce qui arrive lorsqu’on lit certains médias sur les réactions de plus en plus violentes des groupes Ecclesia Dei contre le pape François, en raison de sa décision de réduire la liberté de choix du rite liturgique extraordinaire, selon ses instructions exposées dans le motu proprio du 16 juillet 2021, Traditionis custodes. Ainsi, dans La Croix, on lit l’opinion du Père jésuite Jean-Louis Schlegel, directeur de la revue Esprit, selon laquelle «le pape François est l’objet d’une haine que ses prédécesseurs n’ont pas eu à subir. À la manœuvre : les courants traditionalistes, dont l’objectif n’est pas seulement le rite ancien, mais une vision politique particulière, héritage d’une longue tradition théologico-politique contre-révolutionnaire». Ces réactions de ces «non-tradis» ne font qu’augmenter le fossé qui existe, principalement en France, sur la question de la tolérance du rite appelé «extraordinaire» tel que l’avait permis le motu proprio de Benoît XVI, Summorum pontificum, du 7 juillet 2007. Ainsi, pour l’abbé du Barroux, le Père Louis-Marie, ce motu proprio du pape François «nous laisse sans voix». C’est comme si on apprenait la mort de son conjoint par la presse».


L’une de ces deux traditions veut demeurer en communion avec l’Église catholique, l’autre est en état de communion incomplète avec cette même Église.


Je n’ai pas l’intention d’entrer dans les détails compliqués de l’affrontement de ces deux traditions, lequel existe depuis plus de quarante ans. Ce que l’on peut constater, c’est que l’une cherche à vivre sa foi chrétienne en voulant demeurer en communion avec l’Église catholique, mais en préservant une spiritualité liturgique intouchable et inaliénable, alors que l’autre est en état de communion incomplète avec cette même Église. Entre La Porte latine, La Nef, Famille chrétienne et La Croix, il y a de la marge !!!

Mais si l’on franchit la marge et que l’on regarde une autre opinion, celle de Grégory Solaris, le directeur des éditions Ad Solem (diffusées par les éditions Artège), on se trouve devant un autre scénario. Après avoir précisé, comme le dit Lumen gentium, que l’Église est communion1, cet ancien «tradi» analyse le sens de la communion à sa manière2. «Ce qui est en jeu, dit-il, c’est profondément et décisivement le coefficient de la fidélité du catholicisme à la Révélation, Parole de Dieu». «L’Église se constitue à travers l’écoute de la Parole de Dieu […] continuellement». De ce fait, «elle se présente moins comme une institution que comme un événement». C’est par l’écoute de la Parole consignée dans l’Écriture que l’Église se reçoit, se constitue, advient». «Cette Parole est celle du Dieu d’Israël». C’est dans l’écoute, avec Jésus-Christ, comme fils d’Israël, que l’Église advient», qu’elle avance et qu’elle devient un «mystère pastoral» toujours nouveau. Le projet traditionnel est le signe de l’avènement du temps passé. Il doit toujours répondre aux exigences du plus grand des commandements : «aimer le Seigneur seul de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre intelligence et de toutes nos forces, davantage que “nos grands biens”, y compris les biens liturgiques».

Autrement dit, les «tradis» ont tort parce qu’ils sont «tradis» ! Ils ne sont plus à l’écoute de la Parole divine qui n’advient que dans le temps présent. C’est ce Seigneur-là qu’il faut aimer absolument, non celui des «traditions», fussent-elles liturgiques. C’est cet avènement-là qui fait de l’Église un «événement». Ce n’est pas une question de rite ! C’est une question d’écoute !

Très beau, mais faux !

La conception luthérienne du Salut

On peut trouver cela intéressant et original. Intéressant, peut-être. Original, pas du tout. C’est en moins bien, il faut le dire, ce que dit Luther. Dans le dernier de ses trois grands écrits dits «réformateurs» – À la noblesse chrétienne, Prélude de la captivité babylonienne de l’Église, Traité de la liberté du Chrétien –, il analyse la condition absolue de la Justification (c’est-à-dire dans notre langage : le Salut des âmes) : la Foi seule, c’est-à-dire dans son langage, la Foi sans les œuvres. Ce qu’il entend par «œuvres» ne signifie nullement les actes de «charité» que nous devons à notre corps ou que nous prodiguons aux autres. C’est ce que l’Église appelait autrefois les actes de miséricorde corporelle (aumônes, soins des malades, secours aux prisonniers, etc.). Ces actes, Luther, encourage fortement les chrétiens à les faire. Ils concernent l’homme extérieur et n’ont aucune prétention à «mériter» la Justification ; autrement dit, ils sont «sans mérite» pour le Salut de l’âme. Le chrétien les accomplit non pas pour «entrer» au Ciel, mais parce qu’il est libre de les exercer vis-à-vis de son propre corps, et que cette liberté le conduit à agir de même vis-à-vis du corps de l’autre. C’est une forme d’humanisme !


Pour Luther, seule la Foi en Jésus-Christ, adhésion absolue à la Parole du Père qui a envoyé son Fils pour prendre sur lui tout le péché du monde, est Justification.


La vérité de la liberté chrétienne est tout autre chose pour le fondateur de la Réforme. Pour lui, l’homme est à la fois totalement pécheur et totalement libéré du péché. Aucun acte «surnaturel» ne peut le délivrer du péché, même le baptême. Seule la Foi en Jésus-Christ, sans pour autant le délivrer du péché, est Justification, c’est-à-dire Salut. Cette Foi qui justifie est une adhésion absolue à la Parole du Père qui a envoyé Christ pour prendre sur lui tout le péché du monde et, selon un mode de substitution, se faire pécheur pour que l’homme devienne Christ, c’est-à-dire qu’il soit devant le Père un fils purifié de tout mal.

Regardons ce texte, un des plus beaux selon l’écriture que Luther nous délivre :

«Mais voici déjà que se présente à nous le plus émouvant des spectacles. Il ne s’agit plus seulement de communion, mais d’un combat salutaire, de victoire, de salut et de rédemption. Dieu et homme tout à la fois et, comme tel, au-dessus du péché, de la mort et de la damnation, Christ est invincible, éternel et tout-puissant, et, avec lui, sa justice, sa vie et son pouvoir de salut. Or, c’est lui qui, en vertu des épousailles de la foi, prend sa part des péchés, de la mort et de l’enfer de l’épouse. Que dis-je? Il les fait entièrement siens, comme s’ils étaient vraiment à lui et qu’il avait péché. Il souffre, il meurt, il descend en enfer, mais c’est pour tout surmonter. Car ni le péché, ni la mort ni l’enfer ne pouvaient l’engloutir, et c’est lui qui, dans un prodigieux combat, devait les anéantir. Car sa justice est plus haute que les péchés du monde entier, sa vie est plus puissante que toute la mort et son salut est plus invincible que les profondeurs de l’enfer.

Ainsi, par les arrhes de la foi en Christ, son épouse, l’âme fidèle, est affranchie de tout péché, à l’abri de la mort et assurée contre l’enfer, gratifiée de la justice éternelle, de la vie et du salut de Christ, son époux. C’est ainsi qu’il se donne une épouse glorieuse, sans tache ni ride, il la purifie dans le bain de sa Parole de vie, c’est-à-dire par la foi en sa Parole, en sa vie, en sa justice et en son salut. Telles sont les épousailles dans lesquelles il l’unit à soi : la foi, la miséricorde et les compassions, la justice et le jugement, comme il est dit en Osée 19, 20)3

Oui, à première vue, ce texte est beau et séduisant. Cependant, au-delà de sa beauté littéraire, il cache un effroyable pessimisme. L’homme est considéré comme incapable, même avec la grâce de Dieu, de devenir en toute sa personne un homme nouveau, un être qui agit avec son intelligence et sa volonté, qui accepte non seulement le secours de Dieu, mais qui, dans son intelligence, reçoit la vérité et grandit vers sa contemplation, un homme dont la volonté s’affermit en s’appuyant sur la grâce de choisir le bien et d’éviter le mal, un homme qui acquiert par la vertu une maîtrise de ses passions, un homme qui, refusant son égoïsme, s’ouvre à la miséricorde envers l’autre.

Selon cette forme d’humanisme, l’homme est libre dans tous ses actes extérieurs. Il bâtira des villes, inventera des machines, s’initiera à toutes les sciences humaines. Ses actes ne lui seront jamais comptés ni comme vraiment bons, ni comme vraiment mauvais. Il sera loué par les lois humaines et châtié par elles. La vie matérielle sur terre n’est pas «spirituelle», elle n’est qu’une vie civile ! Quant à son Salut, tout dépend de la libéralité divine !!!


Ce qui fait de l’homme un homme justifié, c’est la Foi, à laquelle se joignent l’Espérance et la Charité. Mais ce n’est pas la Foi seule.


Quand, tout au long de son Traité de la Liberté chrétienne, Luther s’acharne à détruire la vérité des œuvres comme source de mérite pour la justification, il a raison sur la cause. La justification est l’œuvre de Dieu seul et non l’œuvre de l’homme. Et ce qui fait de l’homme un homme justifié, c’est la Foi, à laquelle se joignent l’Espérance et la Charité. Mais ce n’est pas la Foi SEULE. Elle suppose les œuvres. Par «œuvres», Luther entend non pas le secours aux autres personnes humaines, mais les sacrements, les prières, surtout celles des communautés, les mortifications et, par-dessus tout, les «indulgences», c’est-à-dire tout ce qui relève de la pratique de la vie chrétienne, catholique. Le livre qui précède s Traité de la Liberté chrétienne, La captivité babylonienne de l’Église, est une critique construite de la papauté et du sacerdoce ministériel, c’est-à-dire de l’enseignement de l’Église et du pouvoir d’ordre qui fait du prêtre et de l’évêque les ministres de l’acte sacramentel. Mais ce refus du sacrement se fait par étapes. Suivons-les :

On commence donc par refuser de reconnaître sept sacrements et, pour l’instant, par n’en proposer que trois : le baptême, la pénitence et le pain (l’Eucharistie). Ils ont tous été réduits à une lamentable captivité, par la faute de la Curie romaine, et l’Église a été entièrement dépouillée de sa liberté. Il est vrai que, si je voulais conformer mes paroles à l’usage scripturaire, je ne retiendrais qu’un seul sacrement et trois signes sacramentels. Il en sera question plus loin, au moment voulu4.

En ce qui concerne l’Eucharistie, Luther rejette la transsubstantiation et la remplace par une cohabitation des deux natures, celle de la nature humaine du Christ ressuscité et celle de la nature du pain. La présence n’est donc plus une présence réelle mais uniquement une présence spirituelle. La messe ne devient ainsi que la promesse de Dieu de remettre nos péchés5 ; elle n’est en aucun cas un sacrifice, et l’on ne doit pas la célébrer comme un sacrifice, mais en gardant les vêtements de chaque jour6. Quant au baptême, Luther l’admet à une condition, celle de dire et de penser que ce n’est pas l’homme qui baptise – le ministre, prêtre ou diacre –, mais Dieu, parce que si le baptême cause en nous la Foi, c’est Dieu et Dieu seul qui la donne, l’homme ne faisant que verser l’eau.

Autrement dit, le baptême n’est pas vraiment un sacrement, il n’est que l’occasion première par laquelle Dieu donne la Foi. Mais Dieu pourrait la donner sans le baptême. Quant au sacrement de la pénitence, après y avoir trouvé trois parties (la contrition, la confession et la satisfaction), Luther déplore que la contrition ne soit qu’un regret, une tristesse du péché et non pas un acte de la Foi qui seule peut purifier l’homme ; il considère que la confession, qui découlerait normalement d’une confidence que l’on fait de ses fautes à un ami, soit devenue une tyrannie de la part des prêtres7. Quant à la satisfaction, il l’attribue à des petites prières dites en hâte et qui mettent les pécheurs dans l’illusion que leur faute est pardonnée.

Le concile de Trente
Le concile de Trente – Sailko / Wikimedia Commons
 

L’œuvre du concile de Trente

Le ton avec lequel Luther critique toute l’œuvre sacramentelle de l’Église est violent et surtout, il sert à affirmer que l’Église qui deviendra l’Église catholique est une fourberie où se cachent l’hypocrisie de ces ministres qui auraient perdu la foi en la Parole de Dieu, si jamais ils l’ont eue. Cependant, on peut lire cette œuvre magistrale de Luther soit en voyant la faiblesse de ses arguments, soit en concédant d’avance qu’il eut peut-être raison si l’on accumule, pour son temps et pour le nôtre, les fautes des ministres et celles des croyants qui s’accrochent au rite plus qu’à la grâce. Car le sacrement ne donne pas la grâce par le rite qui l’accompagne, lequel est la certitude humaine de sa validité, mais par la grâce opérante en elle-même et par elle-même si l’acte auquel il est lié et qui en est le porteur est intégralement accompli. Encore faut-il vouloir recevoir cette grâce !


Si le concile de Trente n’avait pas eu lieu, nous aurions peut-être perdu toute une partie de la foi chrétienne.


En lisant Luther et ses trois réflexions, on comprend ce qu’a été le concile de Trente, que l’on relègue volontiers aux penderies vieillottes de nos greniers. Quelle a été l’œuvre monumentale de ce concile ? Celle de restaurer et de redéfinir avec une théologie forte toute la nature réelle des sacrements «institués» par Jésus-Christ. Si ce concile n’avait pas eu lieu, nous aurions peut-être perdu toute une partie de la foi chrétienne : celle du Sacrifice du Christ qui, d’une façon unique et plénière, «recrée une nature humaine plus forte et plus près du Père, la réconcilie non seulement dans la miséricorde divine, mais dans l’Amour de toute la Trinité, et ouvre à chacun la possibilité d’une sainteté, c’est-à-dire d’une complaisance de Dieu pour ce qu’il a créé qui dépasse en perfection ce que la simple nature ne pouvait atteindre. Un des signes, mais seulement un signe, peut nous le faire sentir : après le concile de Trente, l’Église a vécu une période de foi intense et vivante pendant près de deux siècles !

Conclusion

Toute une spiritualité moderne, que l’on trouve même chez des catholiques, consiste à ramener la Foi à la Parole de Dieu. Ce n’est évidemment pas faux. Dieu, d’ailleurs, n’a qu’une seule parole, son Verbe ! Et il a envoyé ce Verbe qui a assumé une vraie nature humaine et qui a vraiment, historiquement, vécu une vie humaine en tout semblable à la nôtre, excepté le péché. Dans toute sa vie humaine, le Christ ne s’est pas préoccupé que des hommes ! Il s’est tenu constamment en relation avec Dieu «son Père», qu’il nomme «mon Père», lui seul pouvant le dire.

Il y a donc dans le Christ non seulement le mystère de l’Incarnation, mais aussi le mystère de la Rédemption. Il y a l’œuvre de miséricorde du Père envers nous, mais aussi l’œuvre du Fils envers le Père.

Ce mystère de l’œuvre sacrificielle du Christ vis-à-vis du Père est passé sous silence dans la Réforme. C’est dans sa nature humaine et avec elle que le Christ offre au Père le Sacrifice parfait qui réconcilie l’humanité avec l’amour du Père, non parce que le Père avait besoin de la souffrance du Fils, non parce qu’il fallait l’humiliation de la Croix, mais avant tout pour que le très grand amour du Père trouve une réponse adéquate dans une humanité brisée par la faute et incapable de cette réponse. Seul le Christ dans son humanité pouvait accueillir l’Amour infini du Père pour les Hommes créés par Lui. Il le pouvait et entraînait ainsi tous ceux qui lui appartiennent à l’accueillir eux aussi. Nous faisons tout par le Christ, avec le Christ et en lui si par la Foi nous arrivons à accepter une vérité qui nous dépasse tellement, mais encore parce que Dieu infuse en nous, par le baptême, la grâce de l’Amour de Dieu telle que l’humanité l’a pleinement reçue en Christ et à laquelle nous participons quelle que soit notre indignité. Ainsi, comme on voudrait nous le faire croire, il n’y a pas que la Parole de Dieu dans le mystère du Salut, il y toute l’offrande sacrificielle du Christ que Dieu nous partage et à laquelle nous participons principalement par la vie sacramentelle.

L’interprétation autorisée de la Parole de Dieu nous vient par l’Église dans son Magistère et non dans la libre expression des consciences personnelles ; la participation à l’offrande sacrificielle du Christ est confiée à l’Église qui ordonne la vie sacramentelle ; par les vertus théologales et morales infuses (créées en nous par Dieu) nous acquérons la possibilité d’une vraie vie libre et personnelle comme «enfants de Dieu». L’Église devient pour chacun de nous le sacrement de la communion avec le Père, le Fils et l’Esprit Saint. Qu’avons-nous besoin d’autre ?

Aline Lizotte

Photo : Frédéric Cappelle / CIRIC


1 – Ce que dit Lumen gentium est un peu différent de ce qu’on dit de l’Église communion : l’Église étant dans le Christ en quelque sorte sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain (…répond au désir du Père) d’élever «les hommes à la communion à sa vie divine», L’Église n’est pas d’abord une société de communication entre les hommes. Elle à la fois sacrement et œuvre de l’Esprit Saint comme une communion à la vie divine de la Trinité (Lumen gentium n° 1, 2, 4).

2 – Voir : Grégory Solaris, La nostalgie pour le passé ne doit plus servir de modèle pastoral, La Croix, 11 janvier 2022.

3 – Martin Luther, Traité de la Liberté chrétienne, Labor et Fides, 1966, p. 282-283.

4 – Martin Luther, La captivité babylonienne de l’Église, ibid., p. 168.

5Ibid., p. 186.

6Ibid., p. 196.

7Ibid., p. 226.

 

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