Le Congrès et les jésuites

Un livre vient de paraître en Amérique, qui raconte l’histoire de la complicité en matière d’avortement de certains jésuites très influents aux États-Unis.

Le Père Robert Drinan (1920-2007), originaire du Massachussets, entra dans la Compagnie de Jésus en 1942 après un parcours universitaire très brillant. Ordonné prêtre en 1953, il obtint un doctorat en théologie à l’Université grégorienne de Rome en 1954. Il devint doyen de la faculté de droit du Boston College à 36 ans et dirigea brillamment cette faculté pendant quatorze ans, enseignant le droit de la famille et les relations entre l’Église et l’État. En 1970, il se présenta au Congrès du Massachusetts et fut élu cinq fois sous l’étiquette démocrate, de 1971 à 1981. En mai 1980, dans le cadre d’une interdiction faite aux clercs d’occuper des fonctions politiques, Jean-Paul II lui ordonna de ne pas se présenter à la réélection de novembre. Obtempérant, le jésuite quitta le Congrès en janvier 1981.

Le Père Drinan eut une carrière politique de premier plan. Il fut le premier membre du Congrès à présenter des articles de mise en accusation contre le président Richard Nixon, non pas pour le scandale du Watergate, mais pour le bombardement secret et illégal du Cambodge. En 1973, il défendit l’arrêt Roe vs Wade et fut pendant toute la durée de son mandat au Congrès un vote fiable en faveur de l’élargissement de la licence d’avortement, y compris son financement par les contribuables. Il tenta de concilier sa position avec la doctrine de l’Église en déclarant que, bien qu’il soit personnellement opposé à l’avortement, sa légalité était une question distincte de sa moralité. Il fut le parrain des démocrates, qui sont devenus le parti «pro choice» sous l’impulsion de démocrates catholiques (Ted Kennedy, Joe Biden, Mario Cuomo et plus tard Nancy Pelosi). Après son départ du Congrès, il continua à être un ardent défenseur du droit à l’avortement, se prononçant notamment en 1996 en faveur du veto du président Bill Clinton à la loi sur l’interdiction de l’avortement par naissance partielle1, une méthode chirurgicale d’interruption tardive de grossesse2.

Pendant les années 1970, on s’est souvent demandé comment le Père Drinan avait pu siéger au Congrès en tant que prêtre, un prêtre qui utilisait son vote législatif et sa position publique pour promouvoir l’avortement. Il semblait avoir reçu l’approbation de ses supérieurs jésuites et des évêques locaux. Or, ce n’était pas le cas, comme l’explique son confrère, le Père jésuite Mankowski dans le livre Jesuit At Large : Essais et critiques de Paul V. Mankowski, S.J., édité par George Weigel à Ignatius Press. Il s’agit d’un recueil posthume d’essais et de textes critiques du Père Mankowski. La partie la plus remarquable du livre est un mémorandum inédit d’avril 2007, envoyé par le père Mankowski à certains de ses amis, intitulé «La candidature de Drinan et les archives de la province de Nouvelle-Angleterre». Il montre clairement que ce que de nombreux catholiques considéraient comme un scandale dans les années 1970 était en fait bien pire.

À l’occasion de recherches dans les archives des Jésuites de Nouvelle-Angleterre au début des années 1990, Paul Mankowski tomba sur les dossiers du Père Drinan. Il demanda et obtint la permission de faire des copies des documents pour écrire un article sur le service du Père Drinan au Congrès. Il découvrit que, loin de l’autoriser à se présenter au Congrès, le supérieur général des Jésuites, le Père Pedro Arrupe, le lui avait interdit à plusieurs reprises. Le Père Drinan et son confrère le Père William Guindon, provincial de la Nouvelle-Angleterre, favorisèrent la candidature du premier et contrecarrèrent les ordres du Père Arrupe. Les dossiers décrivent en détail les mensonges et les dérobades de Drinan et Guindon pendant de nombreuses années.

Le Père Mankowski savait que ces documents corrigeraient l’impression que l’ordre des Jésuites dans son ensemble était satisfait de voir le père Drinan promouvoir l’avortement au Congrès. Ils révéleraient également la conduite des Jésuites de la Nouvelle-Angleterre pendant les années 1970. Pourtant, le Père Mankowski décida de ne pas écrire d’article sur un sujet aussi délicat. Mais, en juin 1996, le New York Times publia une tribune du Père Drinan, «en tant que prêtre jésuite», faisant l’éloge du veto du président Bill Clinton à l’interdiction de l’avortement par naissance partielle. Qu’un prêtre veuille maintenir la légalité de ce type d’avortement choquait même ceux qui lui étaient favorables. Le cardinal John O’Connor furieux, écrivit dans sa chronique catholique du diocèse de New York : «Je suis profondément désolé, Père Drinan, mais vous avez tort, complètement tort. Vous auriez pu élever votre formidable voix pour la vie ; vous l’avez élevée pour la mort. Ce n’est pas le rôle d’un avocat. Certainement pas le rôle d’un prêtre.»

Le Père Mankowski jugea alors que le retour du Père Drinan dans la controverse publique exigeait que la vérité soit dite. Il remit ses documents au professeur James Hitchcock, un historien éminent de l’université jésuite de Saint-Louis, qui les publia dans un article paru dans le Catholic World Report intitulé «L’étrange carrière politique du Père Drinan».

Les Jésuites se mirent en colère, non pas contre le Père Drinan, non pas contre les Jésuites qui avaient permis sa carrière, non pas contre les supérieurs qui avaient couvert les mensonges, mais contre le Père Mankowski, qui n’avait pas caché son rôle dans la fourniture des archives au professeur Hitchcock. «Les conséquences de tout cela pour Paul Mankowski ont été draconiennes», écrit Weigel dans son introduction d’éditeur. «On lui a interdit pendant des années de publier sous son propre nom. Il a été limité dans son travail pastoral. Il a souvent été traité comme un paria. Et s’il a finalement été autorisé à prononcer ses vœux religieux définitifs et à devenir un « coadjuteur spirituel » au sein de la Compagnie de Jésus, Mankowski s’est vu refuser la « pleine incorporation » dans la Compagnie (qui implique le fameux « quatrième vœu » jésuite d’obéissance au pape en matière de mission).» La publication du mémorandum du Père Mankowski et de la documentation qui l’accompagne est, comme l’écrit Weigel, «essentielle pour la revendication posthume de l’honneur du Père Mankowski», si longtemps sali par certains de ses frères jésuites, alors même qu’ils ne tarissaient pas d’éloges sur le Père Drinan.

En cette Année Ignacienne déclarée par la Compagnie de Jésus, la priorité bien ignacienne donnée à l’examen de conscience semble particulièrement appropriée en ce qui concerne l’activité politique du Père Drinan, maintenant que le mémorandum du Père Mankowski a révélé l’ensemble de l’histoire. Mettront-ils en pratique cette opportunité ?

Élisabeth Voinier

Source : National Catholic Register


1 – Voir Le Monde du 18 avril 2007.

2 – L’avortement par «naissance partielle» (partial birth), que les médecins appellent intervention par «dilatation et extraction», se pratique autour du 5e ou 6e mois de la grossesse. Le fœtus est extrait à moitié de la matrice et détruit par suppression de l’activité cérébrale.

 

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