Acédie menaçant un mouton

De variant en variant, l’épidémie de Covid se prolonge, et l’on n’en voit pas la fin. Ses conséquences ne sont pas seulement sanitaires. Repliant chacun sur lui-même, elle asphyxie la vie sociale. L’isolement consenti produit l’ennui, et cet ennui a tôt fait de muter en acédie. Comment retrouver le chemin de la vraie Vie ? Aline Lizotte nous propose son diagnostic, mais aussi un remède sûr…

On sait qu’un virus vit aux dépens de son hôte. On sait que le virus SARS-CoV-2, transmis par la protéine Spike de la couronne du virus, s’attaque principalement aux cellules de l’épithélium bronchique et, de façon «privilégiée», aux cellules cillées, dont la fonction est de purifier l’échange des gaz (l’air inspiré et l’air expiré) des molécules qui pourraient être responsables d’une infection pulmonaire. Cette fonction étant perturbée (les cellules des poumons fonctionnant de plus en plus mal), le patient respire de moins en moins bien et, s’il n’arrive pas à rétablir une fonction respiratoire normale, il finit par mourir. Car la perturbation de l’énergie vitale apportée par l’échange entre l’oxygène reçu et l’air «sale» expiré finit par perturber tout le système pulmonaire et, de là, tout l’organisme. Le patient meurt parce qu’il n’arrive plus à respirer et que tout son organisme devient inopérant en raison de ce manque d’oxygène.

Cette maladie du Covid-19 a sur une grande partie de notre société – pour le moment, contentons-nous d’analyser ce qui se passe en France – des effets qui ne sont pas moins graves, bien qu’ils ne soient en rien biologiques. Par peur, par tiédeur, par renfermement sur soi, nous ne respirons plus, ni socialement, ni spirituellement.

Une société en état d’asphyxie


Par peur, par tiédeur, par renfermement sur soi, nous ne respirons plus, ni socialement, ni spirituellement.


Nous ne respirons plus socialement. Les mesures sanitaires prises par notre Gouvernement pour contrer les effets malfaisants de la circulation du virus ont enfermé chacun dans son «chez-soi». Plus de cinéma, plus de restaurants, plus de réunions, plus de travail au bureau : il ne restait qu’Internet pour regarder des films et que le télétravail pour communiquer. Même si l’on n’est plus dans ce confinement rigoureux des débuts de l’année 2020, on vit encore sous la menace de restrictions de nos déplacements et de nos rencontres.

On a tenté de supprimer les assemblées cultuelles, surtout, pour la religion catholique, la messe dominicale. La forte réaction de la Conférence épiscopale de France a permis la réouverture des églises à partir du 28 novembre 2021, tout en imposant un nombre maximum de 30 participants. Cette contrainte a été peu observée ! Les églises sont demeurées ouvertes, non seulement pour la prière personnelle, mais aussi pour la célébration de la messe. Mais… demeurées ouvertes, elles se sont quand même vidées, dans la plupart des cas, de plus d’un tiers de l’assistance normale à la messe dominicale. Et cela n’est pas la faute du Gouvernement. Mais celle des chrétiens eux-mêmes. Puisqu’il est possible d’avoir la messe sur Internet, pourquoi ne pas remplacer la participation à la communauté par le spectacle du culte télévisé ? On le fait bien pour les loisirs et pour le travail. Pourquoi pas pour le culte ? Et ainsi, ayant eu peur pour «soi-même», ayant protégé sa vie, ayant satisfait, même grossièrement, ses propres désirs, se réjouissant d’être toujours vivant, on se complaît dans des petits bonheurs qui traversent une vie centrée sur «soi».

Sans le savoir, sans le vouloir, nous sommes en train de mourir d’asphyxie. Nous ne respirons plus l’«odeur» de Dieu, qui se manifeste par la communauté. Nous nous privons de l’odeur du Christ. «Car nous sommes pour Dieu la bonne odeur du Christ, parmi ceux qui accueillent le salut comme parmi ceux qui vont à leur perte ; pour les uns, c’est une odeur qui de la mort conduit à la mort, pour les autres, c’est une odeur qui de la vie conduit à la vie. Et qui donc est capable de cela ?» (2Co 2, 15-16)


L’odeur est pour la brebis le signe convenable de la vie, cette vie du troupeau qui protège et épanouit sa propre vie.


L’odeur du troupeau est bonne pour la brebis et mauvaise pour le prédateur. Elle est bonne tant que le troupeau demeure sous la garde du pasteur. L’odeur est pour la brebis le signe convenable de la vie, cette vie du troupeau qui protège et épanouit sa propre vie. Pour le prédateur, cette odeur du troupeau est mauvaise : certes, elle l’attire mais, protégés et guidés par leur pasteur, la brebis et tout le troupeau vivent de leur vie propre et atteindront le bercail sans tomber sous la dent du loup. Il n’en est pas de même de la brebis qui s’égare ; son odeur devient pour le loup une bonne odeur et, pour elle, cette odeur est une odeur de mort, une odeur qui conduit à sa perte. Elle tombera sous la dent de l’attaquant qui la savoure avant même de l’avoir attrapée.

Quand nous éloignons-nous du troupeau au point de le laisser avancer et de nous trouver derrière, de plus en plus en arrière ? C’est lorsque nous nous préoccupons d’abord de «nous-même». Moi d’abord ! Ma maison, mon jardin, mon séjour à la campagne, mes loisirs, mes amis. S’engager pour les autres devient un fardeau, voire une option impensable. Et si j’attrapais le Covid ? Prendre les autres en charge ? Pure utopie ! Attendons que la menace soit hors de portée ! Attendons qu’il n’y ait plus aucun risque ! Attendons que la 4e vague, la 5e vague, la 6e vague nous ait laissés intacts. Après, on verra !

Notre ennemi : l’Ennui

Cependant, le risque de l’isolement est pire que la maladie. Lorsque «soi-même» devient la priorité, l’orgueil a beau s’abaisser, la jalousie se tarir, le tourment de l’autre disparaître, le vide se creuse, la tristesse le remplit et s’ensuit le dégoût de l’action. S’occuper de soi et de son petit entourage suffit. Plus rien n’attire, plus rien ne sollicite, l’amour s’affaisse. La brebis traîne derrière le troupeau. La voix du pasteur ne s’entend plus ; son bâton ne rassemble plus ; le troupeau disparaît à l’horizon. Et la brebis «libre», livrée à elle-même, se trouvera bien vite face à son ennemi. Car l’ennemi, lui, n’a pas disparu !

Quel est cet ennemi ? Baudelaire, à la fin d’un poème qui ouvre Les Fleurs du Mal, laisse tomber ces vers qui stigmatisent le «monstre» :

«Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes, ni grands cris,
Il ferait volontiers de la terre un débris
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
C’est l’Ennui ! »

L’ennui engendre la tristesse. La tristesse est une passion qui agit face à un mal présent. Il est normal d’être triste lorsque l’on perd un être aimé, que ce soit un collier précieux auquel on tient ou une maison qui brûle. Il est normal de s’attrister devant la mort d’un être bien-aimé et d’être saisi d’une grande douleur. Mais, lorsque la tristesse se fait sentir à l’égard d’un vrai bien qui devrait réjouir et qu’au lieu de joie, ce bien provoque la tristesse, il y a là quelque chose d’anormal. L’anormalité ne vient pas du «bien», mais de sa perception détournée de sa vérité.


L’acédie est le vice dans lequel nous risquons de nous enfoncer lorsque, après le Covid, nous nous trouverons devant ce que l’on appelle «une vie normale».


Lorsque tout rappel de biens spirituels suscite en lui-même un retrait, lorsqu’il provoque un désir de fuir, une tentation de s’en éloigner, voire un certain dégoût, ce n’est plus seulement une émotion, c’est devenu un «vice», et ce vice s’appelle l’«acédie». C’est le vice dans lequel nous risquons de nous enfoncer lorsque, «au sortir» du Covid, nous nous trouverons devant ce que l’on appelle «une vie normale». Avant le Covid, nous allions à la messe, nous faisions les prières habituelles, le matin, le soir, avant les repas, etc. Mais l’épidémie a bouleversé nos vies et a créé des désordres. Les actes de la prière ne sont plus «habituels», ils sont souvent entrés dans le désordre des vies. Peu à peu, la coutume de la prière est tombée et, peu à peu, l’on se demande si elle était vraiment nécessaire. Elle passe alors de l’agir au faire, et du faire habituel au faire inhabituel. Finalement, elle devient un simple souvenir qu’il sera bon de répéter à certains moments de l’année.

Le vice de l’acédie, comme tout habitus, s’acquiert par la répétition des actes. Les actes ci-dessus mentionnés – fuite, oubli, ennui, et même dégoût–, entraînent une tristesse à l’égard des biens spirituels. Peu à peu, et en dernier ressort, l’arrêt de la pratique fait place au doute, au soupçon et même au rejet de l’existence de l’Être à qui cette pratique s’adressait : au rejet de la présence de Dieu.

Lorsque l’on fait passer le «soi-même» en premier, que l’on ne s’occupe que de sa peur, que de la perte de ses biens, que des rencontres amicales et, en conséquence, lorsque le souci de l’autre nous quitte, que le Bien commun n’existe plus, que nous passons l’Église au tamis de notre critique, que Dieu s’éloigne de notre pratique, reste l’Ennemi : l’ennui. Netflix ne vient pas au secours de l’ennui, TF1 non plus ; l’époux ou l’épouse que l’on voit trop longtemps et dont l’analyse des défauts fait s’évanouir la beauté, l’enfant qu’on ne sait plus comment occuper, agacent. La patience s’use. L’Ennui, ce monstre méchant et immonde, nous envahit. On cherche la petite joie qui le ferait disparaître…et il ne disparaît pas ; la nouveauté qui le masquerait ne suffit pas, et il ne s’évanouit pas. La véritable Joie, celle de l’immense Paternité divine, apparaît comme une utopie.

Comment retrouver la Joie de la Présence de Dieu ? En s’occupant de Lui au lieu de ne s’occuper que de Soi. S’occuper de Dieu, c’est Le savoir toujours là, toujours attentif, toujours Amour, toujours Père, toujours prêt à nous donner son Fils, toujours Flamme brûlante par son Esprit. C’est l’invoquer dans tous nos moments libres ! C’est Lui crier notre détresse, mais discerner le chemin qu’Il nous trace pour en sortir. C’est Lui dire : mon Seigneur, mon Dieu, mon Père !

Devant l’incandescence de la Lumière disparaît l’Ennui, cet état de l’âme laid, méchant, immonde. Et l’on retrouve le goût de la vraie Vie.

Aline Lizotte

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

>> Revenir à l’accueil