Voilà un mot que l’on emploie de façon courante et souvent pour désigner la complexité d’une relation de gouvernement. En fait, la systémie est une réflexion philosophique sur la réalité complexe des relations humaines. Elle s’appuie sur la notion de «système».

Pour comprendre la systémie, il faut avoir une petite idée de la notion de système. Dans notre vie courante, nous sommes face à deux sortes de systèmes : les systèmes mécaniques (par exemple, le moteur d’une automobile) et les systèmes naturels (le système solaire, les systèmes biophysiques : le système nerveux, le système osseux, etc.).

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, certains analystes experts en psychologie et en sociologie ont pensé utiliser la notion de «système» pour faciliter une meilleure connaissance des fonctionnements de l’agir humain, ou du moins des faits sociaux. S’il y a bien un système nerveux, pense-t-on, les fonctions du cerveau dans la production d’un acte accompli par l’homme devraient s’analyser selon la logique du «système» et, surtout, permettre de comprendre les actes collectifs de l’homme : par exemple, la fuite vers les espaces verts au moment des grands congés ou la peur collective face à une épidémie. Et peut-être aussi l’instabilité des mariages (augmentation des divorces), l’angoisse de la jeunesse, etc. Ceci pourrait servir à analyser des comportements comme les réactions d’un groupe fermé face à une autorité religieuse ou sociale.

Pour que ce type d’analyse soit possible, il faudrait trouver dans les comportements observables des personnes des éléments interactifs irréductibles à l’agir individuel. Ces éléments ayant une autonomie propre s’imposeraient à l’acte individuel et le contraindraient à tel ou tel mode de l’agir. L’analyse systémique regardera le fait brut de l’acte, elle n’expliquera ni la tendance elle-même, ni l’acte en lui-même. C’est l’analyse d’un système, en l’occurrence celui de la production des comportements sociaux. C’est à ces conditions que les sciences de l’homme pourraient acquérir le titre de «sciences».

Qu’est-ce qu’un système ? C’est la structure d’une réalité complexe dans laquelle diverses parties agissent en relation les unes avec les autres pour produire un acte unique irréductible à l’une ou l’autre de ces parties. Il en est ainsi du fonctionnement du moteur d’une automobile. Il faut au point de départ «allumer le moteur» c’est-à-dire produire une combustion du carburant en vue de transformer cette énergie calorique en énergie motrice ; pour ce faire, il faut comprimer ce mélange d’air et de chaleur en une force motrice utilisable, éliminer la fumée et produire un outil qui capte cette force (embrayage) et la maîtrise (sa vitesse) de telle sorte que cette force calorique transformée en force motrice meuve les roues du véhicule. Alors, le conducteur peut prendre le volant et diriger le mouvement de la voiture vers l’endroit où il veut aller. C’est un système !

Notre cerveau constitue lui aussi un ou plusieurs systèmes. Il implique en premier une force cognitive : je touche, je goûte, je ressens les odeurs, j’entends, je vois. Chaque perception des sens – sens externes – a une activité qui lui est propre : le système du toucher peut être étudié sans le système du goût, et ainsi des autres sens. Ces activités des premières sensations sont retenues par notre cerveau, qui en fait une «première analyse» (toucher n’est pas goûter et goûter n’est pas entendre) ; notre cerveau retient ces premières sensations, surtout quand elles se répètent, et compose une sorte de «matrice» des sensations auxquelles s’associent des émotions (toucher le doux est plus agréable que toucher le piquant), lesquelles varient du sentiment de bien-être au sentiment de mal-être.

Le cerveau crée donc en lui-même deux systèmes ouverts, le système de la connaissance extérieure à nous (la connaissance sensible) et le système de la réponse à cette connaissance (le système émotif et passionnel). Comme il y a un volant pour conduire une voiture en état de marche, il y a dans le cerveau humain et même animal un système conducteur sensible – organique et matériel – qu’ignorent tous les psychologues et les sociologues : la cogitative. Son rôle est de gérer les interactions entre les deux systèmes : ce qui est perçu par un sens, l’odorat par exemple (l’odeur d’un chien), ce qui entraîne telle émotion (la peur qui déclenche la fuite ou l’activation des défenses) et le «bon comportement». Chez l’animal, le mécanisme de ce sens est appelé «estimative» et chez l’homme «cogitative».

Les sociologues modernes s’intéressent aux faits sociaux dans la mesure où l’on peut les considérer comme des «choses», c’est-à-dire trouver en eux des déterminismes qui expliquent leur nature. Que ce soit une pierre ou un monceau d’or, leur chute sera toujours analysée selon la loi mécanique de Newton. Y a-t-il dans les faits sociaux produits par l’homme des éléments qui déterminent la manière dont ils sont des faits sociaux, c’est-à-dire un acte à l’égard d’un autre ? Que ce soit l’acte du voisin, l’acte de l’amant, l’acte du père ! Il est indubitable qu’il y a, au-delà des contingences personnelles, des éléments caractéristiques. Étudier ces éléments au-delà de ces contingences et en découvrir une certaine universalité, tel est le propre du sociologue. Émile Durkheim voyait dans tous les faits sociaux la détermination de la «contrainte», d’autres y verront le «type idéal ou le modèle propre à la culture».

Peu à peu, on a évolué dans la connaissance de ces concepts construits, qui permettaient une connaissance méthodologique des comportements sociaux et qui semblaient permettre une connaissance autre des comportements humains que leur unique description (behaviorisme). Vers le milieu du XXe siècle, on a abouti au structuralisme. Au moins en France, on associe au structuralisme les noms de Lévi-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, Maurice Merleau-Ponty. Pour ces auteurs, un fait social est un phénomène collectif, un tout non réductible à la somme de ses parties et doué de propriétés autonomes que ne possèdent pas les parties. Il s’impose à l’individu, qui peut difficilement y échapper. De cela, on tire la notion de structure : «une structure est un tout formé de phénomènes solidaires, tels que chacun dépend des autres et ne peut être ce qu’il est que dans et par sa relation avec eux»1. Claude Lévi-Strauss va devenir une sommité dans ses études sur les phénomènes de la parenté.

Cependant, la science évolue. Elle évolue rapidement aux États-Unis où, peu à peu, les théories du structuralisme sont remplacées par celle de systémie. À partir de 1970, on parle de moins en moins de structure, on parle de plus en plus de système. On ne cherche plus une forme structurale du phénomène social, mais on s’attache d’autres éléments que celui de la «forme» ou de la «structure» d’un fait. En fait, on intègre la communication et l’auto-organisation (c’est-à-dire l’autonomie du système). Par exemple, la manière de gouverner de l’épiscopat au XXe siècle est typiquement un système «auto-organisé», ne relevant que de lui et ne répondant qu’à lui-même. Ces systèmes sont des émergences qui suscitent des mutations de la forme et la font évoluer.

Nous abordons ici la question de la systémie avec Joël de Rosnay, avec l’usage de la cybernétique, Grégory Bateson, avec l’interaction de Paul Watzlawick et toute l’école de Palo Alto, avec Edgar Morin. Nous en arrivons ici à des théories des agirs humains totalement dépouillées de tout fondement relatif à ce qu’Aristote et Thomas d’Aquin pouvaient appeler les principes du «vrai pratique». L’agir humain n’est plus finalisé par un bien qui attire la volonté ; il devient totalement autonome, évolutif en son être propre et génératif de nouvelles manières de vivre socialement.

Cela pose la question fondamentale : dans le gouvernement d’une vie religieuse, d’une vie sacerdotale, peut-on trouver une manière de faire dont l’étude systémique nous permette de l’analyser ? Probablement ! Mais quel lien faut-il établir avec la réalité d’un agir humain qui se définit comme celui dont l’homme est le maître1 ? En quoi la systémie peut-elle être un outil moderne et comment la rattacher à une véritable connaissance de l’agir humain ?

C’est l’un des points qui sera abordé dans la prochaine session de janvier : La détresse de l’Église : en quoi nous concerne-t-elle ?

A.L.

 


1 – André Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1926, rééd.1983.

2S. Th., Ia-IIae, qu. 1 a. 1.

 

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