Monseigneur Aupetit victime d'une cabale

Dans l’entretien qu’il a donné au journal Le Parisien du 14 décembre dernier, Mgr Aupetit dit lui-même qu’il a été victime d’une cabale : «On m’a désigné des gens, des réseaux qui m’en voulaient et qui ont agi. Mais je n’ai aucune preuve. J’ai prié Dieu de ne pas mettre de l’amertume dans mon cœur, et j’ai prié pour ceux qui me veulent du mal. Si j’entre dans le règlement de comptes, je ne suis plus dans l’Évangile». Aline Lizotte tire pour nous toute la substance et les conséquences de ces propos.

Selon Wikipédia, la Kabbale est une tradition ésotérique du judaïsme, présentée comme la prétendue «Loi orale et secrète» donnée par YHWH à Moïse sur le mont Sinaï, en même temps que la «Loi écrite et publique». Elle trouve sa source dans les courants mystiques du judaïsme synagogal antique1. Le mot courant «cabale» a perdu ce sens mystique et désigne une entente secrète propre à un groupe de dissidents qui luttent contre une autorité politique ou religieuse. Il y a aujourd’hui un certain nombre de groupes de diverses tendances qui se battent pour une «réforme» de l’Église. Une réforme à leur sauce, selon leurs valeurs, selon leurs préceptes, et même selon leur «liturgie». Certains étaient bien connus de Mgr Aupetit, en particulier celui qui a pris le nom de «Saint-Merry Hors-les-Murs» après la fermeture, par l’archevêque de Paris, du Centre pastoral paroissial.

Il y en a certainement d’autres semblables à celui que Guy Aurenche nous décrit dans son livre Et vous m’avez accueilli2, écrit après la fermeture du Centre pastoral de Saint-Merry, le 7 février 20213. À part la contribution d’un archevêque émérite, Mgr Albert Rouet (de Poitiers), ce livre nous apprend peu de choses nouvelles. Il nous donne cependant les caractéristiques de ces nouveaux groupes de protestation qui sont nés après Vatican II.

Les caractéristiques de ces groupes

Quels que soient les membres de ces groupes, ils sont d’abord «frères», mais des frères sans «pères». Cependant, ils sont plus «frères» en humanité que «frères» en religion. Ils sont pour beaucoup catholiques ou protestants, mais aussi musulmans, juifs hétérodoxes, membres du LGBT. On y trouve quelques prêtres de Paris. Leur rencontre se veut une «liturgie» sans rituel.

Le mot «liturgie» vient du grec «laos» (λαὸς), qui signifie «peuple», et «ergon» , qui désigne l’œuvre. Il s’agit d’une œuvre au service du peuple, le mot «œuvre» désignant un acte public, comme pouvait l’être le service postal. L’Église a retenu ce mot pour désigner un acte dont les «rites» en font un acte de culte public vis-à-vis de Dieu. Le «rite», du latin «ritus», désigne quant à lui l’ordre de l’acte en tant que prescrit. Ainsi, le baptême d’un néophyte, quel que soit son âge, implique que l’eau soit versée sur la tête par une seule personne prononçant les paroles «JE te baptise au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint» et ayant l’intention de faire ce que prescrit l’Église.


En aucun cas, l’acte personnel ne peut être remplacé par l’acte collectif. Car l’acte liturgique est celui qui est revêtu, absolument, de la puissance divine.


Un acte liturgique implique donc une «autorité» publique : le laïc ayant l’intention d’accomplir ce que fait l’Église, le diacre ministre officiel du baptême, le prêtre qui consacre le pain et le vin au Corps et au Sang du Christ («Ceci est MON Corps», «Ceci est MON Sang») ou qui remet les péchés («JE te remets» – i. e. «JE t’absous») tous tes péchés, les époux qui SE donnent mutuellement l’un à l’autre pour toute leur vie, l’évêque qui confirme (« JE te marque de l’Esprit»), etc. Tous ces actes accomplis selon leur rite propre sont des actes liturgiques. Ils manifestent l’Église qui adresse un culte à Dieu. En aucun cas, l’acte personnel ne peut être remplacé par l’acte collectif. Car l’acte liturgique est celui qui est revêtu, absolument, de la puissance divine.

Aussi, quand on lit dans le livre de Guy Aurenche que les «messes» dominicales sont remplacées par des actes collectifs qui marquent la fraternité des participants, on doute à bon droit de l’efficacité sacramentelle, c’est-à-dire de la puissance du signe sensible à produire son effet. Des textes choisis la semaine précédente par un comité désigné pour cette tâche et commentés par les participants selon l’émotion, l’idée, la passion qu’ils suscitent à ce moment-là, cette réunion autour d’une «table commune» où l’on dit ensemble des paroles consécratoires sur le pain et le vin, cela peut sembler profondément significatif, profondément émouvant, profondément fraternel. Mais l’on a réduit à zéro le sens profond du mystère du signe pour le remplacer par une émotion collective. Ce n’est pas parce que l’on «vibre» ensemble que le signe produit son effet – en l’occurrence la grâce qui sanctifie chaque personne dans son être intime et sa dignité –, mais c’est la puissance même du signe, si humble soit-il, même s’il est reçu avec une certaine inattention. Le bébé de trois mois ne sait rien de ce que lui apporte son baptême, mais il est à jamais «fils de Dieu» et reçu dans la Paternité divine.

Mais pour les groupes qui, selon leur langage, «font Église», ce qui compte, c’est l’acte collectif. Alors que, pour l’Église, c’est l’acte personnel – celui qui engage la personne –, lequel fonde une communion. Même quand les prêtres concélèbrent, ils ne font pas un acte collectif. Chacun jouit de la distinction de son acte propre et accomplit pleinement une consécration du pain et du vin posés sur l’autel. Quand on se confesse, on ne fait pas une confession publique. Mais, si l’on est pardonné, ce n’est pas en vertu d’une tendresse particulière de Dieu, mais en vertu de l’inépuisable mérite du sacrifice du Christ que le prêtre peut pardonner. Néanmoins, c’est le confesseur lui-même qui pardonne par la puissance de Dieu dont il devient le sujet.


L’Église est une communion par autant d’actes personnels et la vie sacramentelle par quoi et par qui chaque personne humaine se joint à Jésus-Christ.


On ne fait pas Église parce que l’on se tient la main, que l’on rit, pleure, chante, prie etc., mais parce qu’il y a une Église qui nous transcende et nous accueille, et à laquelle on adhère par un acte personnel de foi. Ainsi, l’Église est une communion ; mais elle n’est pas une collectivité. Elle est une communion par autant d’actes personnels – le baptême – et la vie sacramentelle par quoi et par qui chaque personne humaine se joint à Jésus-Christ. Et Jésus-Christ est une Personne divine ayant assumé la nature humaine. «Il est Dieu né de Dieu, engendré non pas créé, substantiellement un avec le Père.»

Le deuxième point que l’on recueille dans ces textes est le désir de supprimer la «hiérarchie», et même d’en finir avec elle. Nous sommes tous égaux, en tant que baptisés, certes, sauf que les communautés qui se forment autour de la table commune y admettent aussi bien des musulmans qui ne voudraient pour rien au monde devenir chrétiens et rétrograder ainsi au rang des «mécréants», et des juifs qui considèrent que Jésus de Nazareth était sans doute un homme bon, tout en déplorant qu’il se soit «fait Dieu4». Quant aux membres du LGBTQ, ils se sentiraient en colère si on leur présentait la sexualité à partir de ce que saint Jean Paul II a écrit dans Amour et responsabilité. Ainsi, on peut admettre sans aucune difficulté une égalité humaine, mais on doit quand même retenir qu’il y a quelques différences quant au mode propre d’être un homme religieux. Et que ces différences comptent quand il s’agit de «communier» au Corps et au Sang du Christ !

Nous sommes tous égaux si l’on met en évidence non seulement l’humanité, mais l’appartenance religieuse, en tant que baptisés. Mais cette égalité des baptisés ne se transporte pas d’une manière uniforme, pour chacun des fidèles, quant au mode propre à chacun de servir l’Église. Chaque baptisé est membre à part entière du peuple de Dieu. Mais on n’est pas membre du peuple de Dieu comme on est citoyen politique de son pays – encore que l’on peut avoir plusieurs nationalités. Baptisés dans l’Esprit, nous participons aussi à l’unique sacerdoce du Christ et, de ce fait, nous sommes tous ordonnés à offrir au Père cet unique sacrifice du Christ. Il n’y a qu’un sacrifice, c’est celui du Christ, et, prêtres ou laïc, c’est cet unique sacrifice que nous continuons, tous ensemble, formant Église, d’offrir au Père. C’est ce que l’on appelle le «sacerdoce commun des fidèles». Son fondement est le sensus fidei5. Et quand, silencieusement, nous adorons le Corps et le Sang du Christ, c’est pour chacun un acte personnel de foi, dans le silence du cœur et la gratitude envers Dieu. Et si, ensemble, nous proclamons «Il est grand le mystère de la foi !», oui, nous nous levons et, collectivement, nous louons. Parce que, au fond de nos cœurs, humblement, nous avons adhéré auparavant à la vérité du mystère !


Chaque chrétien doit offrir le sacrifice du Christ et s’offrir avec lui, mais n’a pas le pouvoir et le devoir de gouverner les membres de l’Église.


Il y a une autre manière d’être dans l’Église pas seulement les laudateurs de l’unique sacrifice du Christ, qui est d’agir «in persona Christi capitis» : c’est le sacerdoce ministériel. Chaque chrétien doit offrir le sacrifice du Christ et s’offrir avec lui. Mais chaque chrétien n’a pas le pouvoir et le devoir de gouverner les membres de l’Église. «Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier ; les fidèles, eux, de par le sacerdoce royal qui est le leur, concourent à l’offrande de l’Eucharistie et exercent leur sacerdoce par la réception des sacrements, la prière et l’action de grâces, le témoignage d’une vie sainte, et par leur renoncement et leur charité effective6».

Ces deux fonctions sacerdotales, le sacerdoce commun et le sacerdoce ministériel, ont entre eux des fonctions essentiellement différentes et «pas seulement de degré». Celui qui a reçu le sacerdoce ministériel jouit d’un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier7.

Ce sont ces différences essentielles que l’on veut, à l’heure actuelle et depuis un certain temps, voir disparaître. Le diacre, le prêtre, l’évêque doivent se conduire comme tous les autres. Non pas seulement dans la voie de la sainteté, car tout membre sacerdotal n’est pas canonisé et beaucoup de laïcs le sont. Ce que l’on veut voir disparaître, c’est la personnalité canonique du prêtre ! Pourquoi faut-il quelqu’un qui aurait reçu un prétendu pouvoir d’ordre pour «opérer» la transsubstantiation du pain au Corps du Christ et celle du vin en son Sang ? Ce pouvoir n’appartient-il pas à l’Église elle-même ? Et, quand notre assemblée fait Église, n’a-t-elle pas le pouvoir spirituel de voir dans ce pain et ce vin la présence du Christ, l’unique Sacrifice ? Ce pouvoir n’appartient-il pas à l’Église elle-même et, plus parfaitement, à l’Église synodale ? Cette Église synodale, si chère au pape François, met en évidence l’unité de l’Église, l’efficacité universelle du Salut, l’omniprésence de l’Esprit Saint dans toute l’Église et pour tous les fidèles, afin que chacun selon sa vocation soit le témoin engagé de la triple charge ou mission du Christ : royale, prophétique et sacerdotale. Elle est ainsi une expression de l’ecclésiologie de communion8. Pourquoi alors ajouter un sacerdoce ministériel et donner à des personnes singulières un pouvoir sacré pour former et conduire le peuple sacerdotal, pour «faire, dans le rôle du Christ, le sacrifice eucharistique et l’offrir à Dieu au nom du peuple tout entier» ? L’Église suffit ; nous n’avons pas besoin d’hommes de pouvoir. Et le sacerdoce ministériel est un pouvoir souvent utilisé pour dominer plutôt que pour servir.

Ces théories théologiques, que l’on retrouve si bien développées chez Martin Luther, ont conduit la Réforme à faire de l’Église protestante une communauté uniquement centrée sur la liturgie de la Parole, réservant la consécration du pain et du vin à ce que le Christ y tienne l’unique rôle d’une présence spirituelle et non d’une présence réelle substantielle. À ce compte, toutes les conditions que met l’Église catholique pour pouvoir communier tombent. Et nous nous retrouvons dans une Église beaucoup plus fraternelle ! Le sensus fidei n’est plus nécessaire. Tous sont admis à ce pain et à ce vin consacrés, à la table de la Communion.

Et ALORS ?


Le sentiment de fraternité n’est pas toujours le fondement de la vérité ! Notre siècle a vu trop d’horreurs pour y croire.


Il se peut que l’on goûte une certaine ecclésiologie de la communion sans entrer dans la Communion. La présence de l’Esprit Saint n’est pas réservée seulement à une forme de présence. Sans cela, il n’y aurait jamais de conversion. La présence sentie de l’Esprit Saint atteint profondément l’intelligence, à laquelle s’ajoute une nouvelle sensibilité. C’est sans doute ce qui s’est produit le jour de la Pentecôte. On n’a qu’à en relire le récit dans les Actes des Apôtres. Mais, une fois sortis de leur extase, les Apôtres, ensemble ou séparément, ont dû scruter les actes et les paroles du Christ. Ils ont dû écrire des récits de ce qu’ils avaient entendu, de ce qu’ils avaient vu, des transformations dont ils avaient été les témoins. Et le travail fait par eux ou par d’autres, mais sous leur direction ou du moins sous la direction des premières communautés chrétiennes, a abouti aux Évangiles, aux Épitres et à l’Apocalypse. Et il n’y pas eu que les écrits, il y a eu le lent témoignage des premières communautés chrétiennes qui ont enraciné une Tradition. Et le sang des martyrs. Et cela a donné l’Église, celle d’aujourd’hui, une Église toujours appelée à se réformer (semper reformanda) pour être fidèle à son Fondateur.

Cette Église n’a pas vocation à s’éparpiller en petites communautés, chacune ayant son mode de vie propre, chacune son langage cultuel, chacune sa liturgie et ses rites, chacune ayant ses accueillis et ses ostracisés, chacune ayant ses dogmes et ses rejets, chacune ayant ses façons de résister à l’évêque du lieu, chacune dressant contre lui ses critiques et ses insultes, ses médisances et ses calomnies. Le sentiment de bien-être, les fraternités de langage, la proximité des corps et l’échange des intérêts et des besoins, tout cela crée un sentiment de fraternité. Mais le sentiment de fraternité n’est pas toujours le fondement de la vérité ! Notre siècle a vu trop d’horreurs pour y croire.

Quand, dans le silence d’un sanctuaire, une petite vieille dit son chapelet au pied d’une statue de la Vierge et qu’elle y met toute sa ferveur, tandis qu’un petit vieux à la tête dégarnie parcourt péniblement la Via dolorosa qui rappelle la Passion du Christ, que font-ils, si vieux, si démunis, si peu efficaces ? Ils témoignent que la foi n’est pas morte, que l’espérance est toujours vivante et que la charité brille. Ce sont les joyaux de l’Esprit !

Et Mgr Aupetit en sera comblé en un instant ! Et ceux qui ont monté une cabale sont vaincus !

Aline Lizotte

Photo : Guillaume Poli / CIRIC


1 – Wikipédia, consulté le 15 décembre 2021.

2 – Guy Aurenche, Amis de Saint-Merry Hors-les-Murs, Et vous m’avez accueilli. Contributions pour une Église vivante, Salvator, 2021.

3 – Voir mon article du 10 décembre 2021, «L’autel de l’hypocrisie».

4 – Ce fut la réaction de la mère d’Édith Stein quand celle-ci lui annonça qu’elle entrait au Carmel.

5Commission théologique internationale, Lesensus fidei dans la vie de l’Église, 2014.

6Vatican II, Lumen gentium, n° 10.

7Ibid.

8 – Pape François, Document sur la synodalité, op. cit., n° 54 et sq.

 

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