Conférence catholique des évêques de France

Pourquoi cette question ? On me l’a posée après la lecture des articles que j’ai écrits sur le Rapport Sauvé. Que faut-il faire ? Il est évident que je n’ai aucune compétence pour dire à l’Église catholique ce qu’elle doit faire. C’est bien plutôt à elle de nous dire ce que nous devons faire.

Par contre, je refuse absolument d’attribuer à l’Église catholique la responsabilité collective qu’on lui décerne à coup d’articles, de livres et d’enquêtes et d’appels fondés sur la surenchère de l’émotion. Que des évêques dans beaucoup de territoires, dans presque tous les pays de l’Occident, concédons-le, aient agi de la même façon vis-à-vis des prêtres «abuseurs», c’est un fait. Est-ce «la vérité du fait» ? Il y a une grande différence entre un «fait» – la constatation d’un acte extérieur observable – et la «vérité» du fait. Établir la vérité du fait, c’est en donner une interprétation valable, qui implique un jugement sur l’intention et la responsabilité de l’acteur.

Un livre est sorti au printemps dernier : La Familia Grande1 dont l’auteur, Camille Kouchner, accuse Olivier Duhamel, son beau-père, d’abus sexuel sur son petit frère Victor. C’est un fait et Duhamel ne s’en est pas défendu. La «vérité du fait» supposerait un procès équitable ; la famille n’aurait aucune intention de le l’inciter, c’est son droit. Mais la notoriété professionnelle de Duhamel, un «grand ponte» dans le domaine des Sciences politiques et dans les couloirs de l’Élysée, suscite une certaine gêne, une forme de «pudeur». On en parle à mots couverts ! On suscite des soupirs affligés ! On n’oserait jamais penser que tout ce beau milieu puisse devenir une disposition systémique de ce comportement. Qu’est-ce qui lui a pris, à Duhamel ? Est-il le seul de son espèce ? Et même si cela était, accuserait-on le Barreau, la République ?

Et pourtant, ce qu’on ne ferait pas pour la République – ce serait indécent, – pourquoi le fait-on envers l’Église ? Non seulement on le fait, mais on applique à sa véritable personnalité juridique, à sa prétention de se croire et de se présenter comme «une, sainte, catholique apostolique», la responsabilité de ces actes. Ce n’est plus l’abbé X ou le père Machin, c’est l’Église, avec son système patriarcal, qui est la grande responsable !
Établit-on la «vérité des faits» ? Un train peut en cacher un autre ! Que se cache-t-il derrière ce procès que l’on fait à l’Eglise ?

Quel est le vrai pouvoir de l’évêque ?

À la limite, on peut attribuer les erreurs et les maladresses au corps épiscopal agissant selon sa propre synergie à un moment donné de l’Histoire. Le pouvoir de l’évêque dans son diocèse a comme fondement l’institution divine. Celle-ci lui donne un pouvoir propre et personnel qu’il exerce sur la portion de l’Église qui lui est confiée. Il établit ainsi un gouvernement juridique et spirituel. Cependant, ce pouvoir personnel n’exclut pas un besoin de rencontre entre évêques. Ces rencontres ont eu lieu dès la primitive Église. Il n’y eut pas seulement les grands Conciles comme le premier, œcuménique, de Nicée en 325, suivis de ceux d’Éphèse, de Chalcédoine et de Constantinople. Il y eut, de façon plus restreinte, de multiples conciles provinciaux et des synodes. Durant toute la période médiévale, les assemblées synodales se sont multipliées2. Dans notre ère moderne, ces réunions des évêques prirent le nom de «conférences épiscopales». La première assemblée des évêques de France eut lieu du 18 au 20 mai 1964. Mais la répétition de ces rencontres engendra certains malaises chez bon nombre de catholiques. N’allait-on pas diminuer le pouvoir personnel et propre de l’évêque ?


Le pouvoir personnel de l’évêque dans son diocèse, qui a comme fondement l’institution divine, n’exclut pas un besoin de rencontre entre évêques.


Vatican II s’ouvre le 11 octobre 1962 et se termine le 8 décembre 1965. Parmi les constitutions adoptées, Lumen gentium définit d’une façon remarquable la réalité du pouvoir du gouvernement (pouvoir de juridiction) dans l’Église catholique. Cette constitution dogmatique montre non uniquement la «verticalité» de l’exercice du pouvoir de juridiction, mais aussi sa «latitudinée». Elle enseigne que les réunions des évêques sont un bien nécessaire à l’Église. En une seule phrase, elle ajoute : «Cette variété des Églises locales montre avec plus d’éclat, par leur convergence dans l’unité, la catholicité de l’Église indivise. De même, les Conférences épiscopales peuvent, aujourd’hui, contribuer de façons multiples et fécondes à ce que le sentiment collégial se réalise concrètement3

Cette phrase trop courte ne spécifie pas les «pouvoirs» des conférences épiscopales. Sans doute s’inscrivent-elles dans la grande théologie de la collégialité que Vatican II a, dans la suite de Vatican I, clairement définie. Mais chez beaucoup de catholiques, le doute demeure comme sa question. Réunies en Assemblée synodale, les conférences épiscopales jouissent-elles du pouvoir juridique de la collégialité ? Autrement dit, jouissent-elles d’un pouvoir supérieur au pouvoir de juridiction personnel et propre à chaque évêque ?

Il faudra attendre la lettre en forme de Motu proprio, Apostolos suos, donnée par Jean Paul II, le 21 mai 1998, pour répondre clairement et définitivement à cette question.

Le Concile Vatican II avait formulé clairement que, par la réception du sacrement de l’Ordre épiscopal, l’évêque devenait membre ipso facto du Collège apostolique. Le mot «collège» ne devait pas s’entendre d’une réunion d’égaux, mais d’une communion entre ceux qui, par la volonté du Christ, doivent exercer un pouvoir de gouvernement dans son Église. Ce pouvoir se définit par la tertia munera : sanctifier, enseigner, gouverner. Ce pouvoir est soit celui du pape seul, soit celui de tous les évêques unis au pape et agissant avec lui de façon collégiale. Lors d’un concile œcuménique, tous les évêques unis à Pierre énoncent une vérité de foi et de morale qui exige de la part de tous les fidèles un religieux respect4 au regard de ce qui est enseigné, et selon le degré d’autorité dans lequel cette vérité doit être tenue par toute l’Église. Dans ce cas, les évêques exercent avec Pierre (le pape) le pouvoir suprême d’enseigner l’Église et de la gouverner.

Tous les évêques ne sont pas toujours à Rome pour exercer ce pouvoir collégial sur toute l’Église. Ils sont, par leur fonction, dispersés sur toute la terre, dans leur diocèse. N’exercent-ils dans ces lieux diocésains qu’un simple pouvoir «local», un pouvoir de gouvernement ad hoc pour régler des problèmes de simple fonctionnement ?


Ce pouvoir collégial doit s’exercer avec le pape, soit conjointement, soit par un appel du pape à agir collégialement.


Non, dira Lumen gentium, et surtout le Motu proprio, Apostolos suos. Les évêques, localement dispersés dans le monde peuvent, dans un lieu autre que romain, exercer ce pouvoir collégial auquel leur donne droit le pouvoir sacramentel de l’Ordre qui les a constitués évêques. Ce pouvoir collégial doit s’exercer avec le pape, soit conjointement, soit par un appel du pape à agir collégialement. Dans ces cas, les évêques n’agissent plus seulement comme le chef de l’Église locale, mais comme les évêques de l’Église catholique5. Par contre, lorsque les évêques prennent des décisions en conférences épiscopales, ils n’exercent pas un pouvoir collégial. Le pouvoir de chaque évêque, pouvoir personnel, immédiat et ordinaire, étant sauvegardé, les évêques exercent ensemble une prudence commune qui laisse à chacun la possibilité de l’appliquer comme il en juge. Ce jugement ne doit pas, cependant, marquer une dissension grave qui signifierait une rupture de la communion ecclésiale à laquelle est tenu chaque évêque.

L’importance des conférences épiscopales

En effet, si les réunions des conférences des évêques dans les divers pays qui forment la Chrétienté n’exercent pas toujours ce pouvoir suprême de la collégialité, leur réunion marque qu’ils ont en commun de paître une Église locale dont les fidèles appartiennent à une seule Église. Bien que réunis ensemble, chacun conserve son pouvoir. « Il paît, au nom du Seigneur » son troupeau et n’a aucune autorité dans le champ de son voisin. Ensemble, bien qu’ils n’exercent pas une «action collégiale6», ils sont appelés à agir d’une manière commune, à prendre des décisions communes, à faire des appels communs, bref à témoigner d’une unité ecclésiale.

Agissant ainsi, l’ordre des évêques manifeste une collégialité «en union avec sa Tête et jamais sans sa Tête». Ainsi, la Conférence des évêques n’ajoute ni ne restreint le pouvoir de l’évêque local, mais est, au contraire, au service de chacun d’entre eux, elle aide à accomplir la tâche que le Seigneur lui confie dans le sacrement qui le fait évêque. Ce service de la Conférence permet non seulement une «politique» commune, mais, bien au-delà, une «communion hiérarchique», c’est-à-dire une communion dans l’exercice du pouvoir «sacré7» de l’Ordre épiscopal. Elle cherche à engendrer une pastorale commune, unissant tous les fidèles à l’Église universelle : «Tous les évêques doivent promouvoir et défendre l’unité de la foi et la discipline commune à toute l’Église et promouvoir toutes les activités commune de l’Église entière8». Cette Église, dans son unité, n’est pas la somme des Églises particulières ni une confédération. Elle est une dans sa réalité intrinsèque et extrinsèque, celle que manifeste le Collège apostolique dont les membres – les évêques – sont, par le même sacrement, participants, collégialement, du même pouvoir de sanctifier, gouverner et enseigner. «Seul le pontife romain, chef du Collège, peut exercer personnellement le pouvoir suprême sur l’Église9».


Les conférences épiscopales naissent de la reconnaissance pratique des conditionnements propres aux territoires nationaux des fidèles.


Ces conférences naissent de la reconnaissance pratique des conditionnements propres aux territoires nationaux des fidèles. Elles sont sensibles aux coutumes, aux mœurs, aux exigences, aux difficultés propres à chaque entité culturelle. Ces distinctions exigent une prudence pastorale différente, mais non une doctrine différente, un droit positif ecclésial différent, une liturgie différente, une vie sacramentelle différente. Ces différences doivent être respectées sans pour autant détruire l’unité de l’Église.

Ce pouvoir personnel des évêques peut, par un décret du Pontife romain, recevoir des limites10. C’est ce qui arriva quand Benoît XVI retira aux épiscopats locaux le pouvoir de juger des accusations de pédophilie pour les clercs, afin de les confier à un tribunal spécial sous l’autorité de la Congrégation pour la doctrine de la foi11.

Cependant, les conférences épiscopales ne sont pas des assemblées aléatoires qui s’uniraient au besoin et qui n’auraient aucune structure. Elles ont des structures administratives qui règlent leur efficacité. Elles ne sont pas là pour détruire l’épiscopat, mais pour le servir. Elles peuvent, avec le consentement de leurs membres – les évêques –, édicter des moyens généraux de pratiquer cette prudence pastorale et prendre des décisions qui touchent au bien commun de l’Église et permettent à tout évêque d’accomplir avec plus d’amplitude son rôle de serviteur de l’Église universelle. Les évêques réunis en assemblée peuvent aussi émettre des enseignements doctrinaux, s’il sont consentis par l’unanimité du corps épiscopal et s’ils sont en union de fait et de droit avec l’Autorité suprême de l’Église.

Les évêques ont-ils vraiment eu un pouvoir de lutte ?

Qu’en est-il concrètement du pouvoir des évêques de lutter contre la pédophilie ? Les évêques de France ont-ils mis du temps à réagir devant la déferlante quasi mondiale du phénomène de la pédophilie ? En 2001, dans la réunion de la conférence épiscopale du 10 novembre, l’évêque de Chartres, Mgr Bernard-Nicolas Aubertin, président la Conférence, a annoncé la création d’un comité consultatif en matière d’abus sur mineurs, composé de 11 membres, dont il était le président. «Ce groupe de travail avait trois fonctions, a précisé Mgr Aubertin : offrir une aide aux victimes ; organiser le suivi des personnes condamnées ; renforcer la formation des acteurs de la pastorale en matière de prévention». L’année précédente, les évêques adoptaient une déclaration dans laquelle ils condamnaient les actes pédophiles et s’engageaient à ne pas «couvrir» leurs auteurs12. En 2016, le Comité permanent a ouvert un site internet : «Lutter contre la pédophilie13». La réaction des évêques de France était concordante à celle de l’Assemblée des évêques américains. Évaluant le phénomène de la pédophilie, ils manifestèrent, à la conférence épiscopale tenue à Dallas le 14 juin 200214, leur détermination. Il en ressortit une Charte énonçant les droits de l’enfant15. Cette charte introduisait des mesures sévères contre les abuseurs, en les expulsant de tout ministère sacerdotal (ce qui ne signifiait pas un renvoi de l’état clérical) tout en leur offrant le support de soins médicaux et psychologiques. Ce fut la fameuse «tolérance zéro».


Les cellules d’écoute auraient pu être composées de personnes mieux formées à cette mission. Mais en avait-on les moyens ?


Mais toutes ces mesures, même si elles ont porté beaucoup de fruits, ceux-ci sont demeurés cachés. Ils ne semblent pas avoir mobilisé beaucoup de personnes. Les chrétiens ont semblé indifférents devant la dangerosité de la pédophilie. Les «fruits» ? Ils sont venus, pour chaque pays, des résultats des enquêtes conduites par des commissions indépendantes, d’abord aux États-Unis avec la John Jay College Criminal Justice, commandée en 2002 et rendue publique en 2004 ; ensuite des commissions diverses, l’Allemagne, la Belgique, l’Australie. Elles ont révélé des faits atroces. Mais, sauf la Conférence américaine, elles n’ont pas dit de façon suffisamment claire et pertinente ce qu’il aurait fallu faire, ce qu’il fallait faire. Les cellules d’écoute étaient bienvenues. Elles auraient pu être composées de personnes mieux formées à cette mission. Mais en avait-on les moyens ? Ces Conférences avaient-elle pour but d’incriminer l’Église elle-même ? Ou l’amener à s’auto-accuser ? On pourrait le penser !

Le pouvoir dans l’Église n’est pas d’origine humaine

Bien que ses membres soient des hommes et des femmes, l’Église n’est pas une société humaine et n’est pas gouvernée par des autorités dont le fondement du «pouvoir» est la volonté humaine. Ceux qui, aujourd’hui, analysent l’exercice du «pouvoir» ecclésial tombent, en général, dans le même schéma de la critique. Parce que le pouvoir est exercé par des «hommes», il serait d’origine humaine, comme le sont tous les pouvoirs des autorités humaines.

Primauté de Pierre dans l'Église catholique
Niki.L / Wikimedia Commons

 

De façon spécifiquement différente, le pouvoir ecclésial a comme source unique le pouvoir du Christ. Lui seul peut dire : «Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre» (Mt 28, 21). Lui seul fait participer qui il veut à la force et à l’immensité de son pouvoir et lui seul le donne à qui il veut, quelle que soit la façon dont on désigne le sujet de ce pouvoir. On élit le pape, on nomme l’évêque. Mais ni ceux qui élisent, ni ceux qui nomment sont au fondement du pouvoir de celui qui le reçoit. Ce pouvoir, le sujet qui en devient le titulaire le reçoit directement de Dieu, par le sacrement de l’Ordre épiscopal, mais il est exigé qu’il s’accompagne de l’assignation de la mission qui justifie l’attribution du pouvoir. Ce pouvoir est «personnel», il ne se délègue pas. Le pape gouverne toute l’Église ; bien qu’il soit soutenu et aidé par toute la Curie romaine, aucun membre de cette administration romaine ne prend part à son pouvoir suprême et personnel. Les cardinaux-préfets d’un dicastère sont évêques et, s’ils ne l’étaient pas, il faudrait leur donner le sacrement de l’Ordre. Ils ont un pouvoir propre épiscopal, et non une partie du pouvoir pontifical. Cependant, leur mission n’est pas de gouverner un diocèse, mais d’agir avec autorité dans l’autorité du pontife romain pour l’aider dans son gouvernement de l’Église universelle. La mission n’est pas la même que celle de l’évêque diocésain ; elle est même plus élevée quant à sa désignation formelle puisqu’elle regarde le gouvernement universel de toute l’Église et non d’une Église particulière. Tant que dure cette mission, l’accomplissement de la fonction exige la qualité spécifique du pouvoir.

Faut-il abolir ce pouvoir, le changer ou le démocratiser ?


Dans la trame cachée du rapport Sauvé, il insinué et presque suggéré qu’il faudrait changer l’exercice du pouvoir dans l’Église.


Derrière la lutte contre l’extension de la pandémie «pédophilienne» se cache autre chose. Partant du fait, que la plus grande partie des prêtres pédophiles exercent injustement un abus spirituel, lequel déboucherait quasi nécessairement à un abus sexuel, on en arrive à penser et à écrire : «Nous savons combien, dans l’Église, abus sexuels, abus de confiance et abus de pouvoir sont toujours liés16». La conséquence à en tirer est bien qu’il faudrait changer l’exercice du pouvoir dans l’Église et même le pouvoir lui-même. Dans la trame cachée du rapport Sauvé, c’est ce qui est insinué et presque suggéré. Car comment expliquer que l’Église exercerait un pouvoir systémique qui favorise l’abus sexuel, lequel découlerait d’une supposée autorité cléricale ? Cela est peut-être un fait. Mais ce phénomène ne résiste pas à la «vérité» du fait !

Pour démêler les fils, il faut faire une vraie distinction entre «pouvoir», «autorité» action. Le pouvoir n’est pas une force exerçant une soumission d’infériorité vers un subordonné. S’il se définit comme cela dans la tête de celui qui en jouit, ce pouvoir n’est plus un pouvoir, c’est un péché ou une maladie. Celui qui croit le posséder sera toujours malade ! Quand le Christ dit qu’il a «tout pouvoir au ciel et sur la terre», il ne se définit pas comme une force de soumission. Il dit qu’il a la «puissance», la toute et vraie puissance, d’accomplir l’acte pour lequel le Verbe, Fils de Dieu, s’est incarné, est né, a été crucifié en vue d’accomplir le Sacrifice, c’est-à-dire de rendre «sacrée» toute la Création pour que tout homme puisse jouir d’une amitié éternelle avec son Père. Lui seul a cette puissance et parce qu’il l’a, il a le pouvoir de son acte. Le pouvoir est donc ce qui rend l’acte efficace et vrai. Si quelqu’un n’a pas la vérité du pouvoir de l’acte qu’il accomplit, cet acte est vide, illusoire, mensonger.

Le pouvoir du Christ ne se transmet pas. Lui seul est le Sauveur et le Rédempteur. Mais lui seul a la Puissance de faire participer qui il veut à cette puissance, d’y faire participer «tous les hommes». Il le fait par l’Église qu’il fonde et qu’il envoie en mission. A toute personne humaine, le Christ donne participation à sa puissance, puissance de sanctification, de vérité, d’ordonnance de l’agir. Il donne cette mission selon des degrés différents. A ceux qu’il a choisis, il donne le pouvoir de conduire, d’enseigner, de rendre saints ceux qui écouteront sa parole et qui croiront. À d’autres, il donne la grâce de se laisser conduire par ceux qu’il choisit et d’en être les témoins jusqu’aux confins de la terre.

Le pouvoir de gouverner n’est pas donné à tous les disciples. Il est donné d’abord à Pierre seul et ensuite à tous ces Onze, qui redeviendront vite ces Douze. Il leur donne cette puissance inouïe de faire que leurs paroles, les signes qu’ils accomplissent – malgré leur faiblesse et leur trivialité – deviennent des signes efficaces de sa puissance de Rédempteur et entrent dans les promesses de la Résurrection. Ces Douze transmettront à d’autres ces signes pour qu’existe, jusqu’à la fin des temps, le pouvoir de la Rédemption. Tout homme peut être sauvé s’il devient participant de la puissance du Christ. Mais aucun homme ne peut se la donner à lui-même. Il doit la recevoir, d’une façon concrète, par le baptême, ou d’une façon occulte, par la possibilité donnée par la grâce du Christ, de rester fidèle à la loi du Créateur.

Cette donation du Christ à ses Apôtres n’est pas uniquement le pouvoir d’Ordre, c’est encore le pouvoir de juridiction. Certains, qui se disent toujours dans l’Église, pensent qu’il doit disparaître parce qu’il empêcherait la liberté des consciences. Ils oublient une chose : le don du pouvoir de juridiction n’est pas une dignité et un mérite donnés à des hommes qui ne seraient pas des pécheurs, des êtres humains, homme ou femme, qui n’ont aucune faiblesse, qui ne commettent jamais d’erreur ! Il est donné à ceux que le Christ lui-même choisit, à ceux qui sont le signe visible, dans son corps, de sa masculinité – qui n’indique aucun mépris pour la féminité. Marie, sa mère, est bien plus élevée en gloire que le plus saint des apôtres, des papes et des évêques – à ceux qui peuvent être moins saints que ceux qu’ils sont chargés de gouverner. Peu importe !


Qu’il faille «réparer» est une nécessité de justice. Qu’il faille compatir est une question de charité. Mais par quelle compassion ?


Les évêques de France paraissent être dans une situation difficile aujourd’hui. D’un côté, ils prennent conscience de la souffrance des victimes et surtout ils se rendent compte que leurs réactions de première instance, si l’on peut dire, en fut une d’incompréhension et de non compassion à l’égard de ces victimes. Ont-ils dénié la gravité des actes ? Ont-ils pensé que cela ne les regardaient pas ? Ont-ils accepté, trop légèrement, de prendre des mesures conservatrices vis-à-vis des hommes et des femmes confiés à leur gouvernement, ce dont ils se rendent compte, aujourd’hui, avec un certain effroi ? Que fallait-il faire à la fin du XXe siècle ? Le savaient-ils eux-mêmes ? Aujourd’hui, ils demandent pardon ! Qu’il faille «réparer» est une nécessité de justice. Qu’il faille compatir est une question de charité. Mais par quelle compassion ? Uniquement comprendre ? Uniquement souffrir avec ?

Derrière ce mouvement du cœur peut se cacher autre chose. Les évêques, en tant qu’évêques, n’ont pas uniquement le devoir de la compassion. Ils ont aussi le devoir de la «vérité». Jésus devant Pilate ne dit pas qu’il est venu compatir aux souffrances de l’homme, mais qu’il est venu «rendre témoignage à la vérité». En recevant le pouvoir de juridiction, les évêques ont le strict devoir d’enseigner. Ils ont la mission de dire où est le bien et où est le mal. Dire que la pédophilie est un mal, aujourd’hui c’est facile, tout le monde est d’accord. Dire qu’il y a eu et qu’il y a des hommes revêtus du sacrement de l’Ordre qui ont été des abuseurs, on le savait et on le sait encore plus maintenant.

Mais dire pourquoi la pédophilie est un mal gravissime est autre chose ! Et ce n’est ni le procureur de la République qui le dira, ni même la prise de conscience de la souffrance qui éclairera. Dire aussi que le contexte social peut en être une cause systémique, cela demande du courage, de la recherche, des études et de la formation. Les évêques doivent non seulement compatir avec les victimes, mais aussi trouver les moyens d’aider à comprendre la pédophilie, à former non seulement des écoutants, mais de vraies compétences pour aider à éclairer les intelligences. Ils ne peuvent pas se contenter de rejeter le prêtre abuseur en le traitant de «criminel». Ce prêtre que l’on est prêt à maudire est aussi celui qu’ils ont reçus et à qui ils ont conféré le sacrement de l’Ordre. Il y a bien sûr un droit pénal dans l’Église. Mais pour tous, il y a le droit à la vérité !

Devant cette tâche, comment en jugent-ils ?

Aline Lizotte

Photo : Brigitte Cavanagh / CIRIC


1 – Camille Kouchner, La familia grande, Seuil, janvier 2021.

2 – Voir, dans la SRP du 23 février 2018, «Les disputes des docteurs : le conciliarisme».

3 – Vatican II, Lumen gentium, n° 23.

4Lumen gentium, n° 25.

5 – Ce fut le cas de la Conférence du CELAM (Conférence épiscopale de l’Amérique latine) lors de son 5e congrès, à Aparecida (Brésil) en mai 2007, qui libéra l’épiscopat des ambiguïtés de la théologie de la Libération et qui fut conclu en la présence physique de Jean Paul II.

6Jean Paul II, Apostolos suos, Lettre apostolique en forme de Motu proprio, Sur la nature théologique et juridique des Conférences des Évêques. N°10.

7 – Sacré ne veut pas dire être au-dessus d’un autre, mais être dans toute sa personne relié à Dieu et entièrement à son service, pour conduire les «brebis» au salut éternel.

8Ibid, n° 11.

9Ibid, n° 12.

10Ibid, n° 19.

11 – On peut ici voir l’ignorance de ceux qui accusent le cardinal Barbarin d’un manque de courage dans son souci d’agir de façon pénale en face du Père Preynat. Aucune personne ne peut agir avec une autorité qu’il n’a pas.

12 – Cf. Le Monde, «Les évêques se penchent sur le sort des prêtres condamnés pour pédophilie».

13 – La Conférence des évêques de France (CEF) a mis en ligne, en juillet 2016, le site «luttercontrelapedophilie.catholique.fr». Ce site constitue l’une des mesures décidées par le Conseil permanent le 12 avril 2016 pour améliorer la lutte contre la pédophilie au sein de l’Église de France. En premier lieu, grâce à une carte de France, ce site internet permet aux personnes victimes ou à leurs proches d’adresser directement un témoignage à l’évêque du diocèse concerné par des faits. Le site propose aussi un accès à l’adresse mail «paroledevictimes@cef.fr» – adresse mise en ligne dès le 12 avril 2016– et gérée par la CEF.
Le site «luttercontrelapedophilie.catholique.fr» propose aussi des repères sur la pédophilie (pédophilie et société, comprendre la pédophilie, la pédophilie face à la loi). La rubrique «Comment agir  ?» donne des clefs de prévention, des aides à la détection et les procédures à suivre pour alerter et agir. Enfin, dans la rubrique «L’Église face à la pédophilie», sont notamment détaillées les mesures spécifiques prises au sein de l’Église en France.
Le site «luttercontrelapedophilie.catholique.fr» constitue l’un des outils de la CEF piloté par la Cellule Permanente de Lutte Contre la Pédophilie (CPLP). Il est appelé à évoluer et s’enrichir de nouvelles informations dans le cadre de la mission de la Cellule permanente de lutte contre la pédophilie (CPLP).

14 – La Conférence des évêques catholiques des États-Unis a fait le 14 juin un pas décisif pour surmonter la «crise sans précédent» – selon les paroles de son président Mgr Wilton Gregory – qui frappe l’Église américaine : l’approbation d’une Charte pour la protection des enfants et des jeunes, qui prévoit des sanctions radicales et immédiates à l’égard des prêtres accusés d’abus sexuels sur mineurs. La charte, approuvée avec 239 voix pour et 13 contre, prévoit que tout prêtre responsable d´un seul acte d´abus soit immédiatement expulsé du ministère sacerdotal. Le texte, qui doit maintenant être «reconnu» par le Saint-Siège, prévoit par ailleurs que le prêtre en question reçoive une assistance médicale professionnelle pour éviter qu´il ne commette de nouveaux actes en dehors de son ministère. La charte a été approuvée au cours de l´assemblée des évêques qui a eu lieu du 13 au 15 juin, à Dallas. Cette assemblée faisait suite à la rencontre de cardinaux américains et de membres de la curie romaine organisée à Rome à la demande du pape Jean-Paul II, en avril dernier. Le Saint-Père avait affirmé clairement lors de cette rencontre qu’«il n´y a pas de place dans le sacerdoce pour ceux qui font du mal aux jeunes».

15 – Ce geste fut imité par la plus grande partie des épiscopats locaux.

16 – Véronique Margron, Un moment de vérité, Albin Michel, 2019, p.64.

 

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