Pouvoir de Pierre conféré par le Christ

Dans son Rapport, la Commission Sauvé formule quarante-cinq recommandations aux évêques pour prévenir toute répétition du phénomène «systémique» des violences sexuelles sur mineurs et majeurs vulnérables. La dernière réunion de la Conférence des évêques de France semble avoir confirmé cette vision, en déclarant que l’Église porte, en vertu de sa structure systémique de gouvernement, la responsabilité des abus sexuels en son sein. Au risque de vouloir changer la réalité divine du pouvoir de juridiction donné par le Christ à son Église.

Bien que Montesquieu montre que la séparation des pouvoirs – législatif, exécutif, et judiciaire – soit une condition de l’efficacité et de la stabilité du gouvernement étatique, bien que la majorité des États modernes l’ait adoptée malgré de véritables difficultés pour la mettre réellement en acte, il semble, depuis la Révolution française, que ce régime de séparation des pouvoirs ait contribué à une certaine pérennité des États Modernes.

Cette séparation des pouvoirs exige, au moins au niveau du législatif, la mise en place d’un pouvoir et d’un contre-pouvoir. Ce pouvoir et son contre-pouvoir s’expriment dans le domaine législatif par la «majorité» et son «opposition». Le pouvoir exécutif s’exprime quant à lui par le «cabinet» ministériel qui entoure le chef de l’État, soit qu’il soit nommé, comme c’est le cas en France, soit qu’il s’agisse d’une Chambre Haute partageant dans certains domaines le pouvoir exécutif avec un président, comme c’est le cas du président de la Maison Blanche. Le contre-pouvoir s’exerce en France à l’Assemblée nationale, en Angleterre au Parlement, aux USA au Sénat et à la Chambre des représentants.

Cette gouvernance, qui est devenue le mode propre des États modernes, nous a tellement habitués à y voir le modèle de tout gouvernement que l’on en arrive à penser qu’il doit être aussi le mode du gouvernement dans l’Église. Mais là, on se heurte à une autre réalité. Dans l’Église – du moins dans l’Église catholique –, une telle division du pouvoir n’existe pas. Le pouvoir de gouverner dans l’Église n’est pas celui d’un pouvoir face à un contre-pouvoir. Car l’Église n’est pas une démocratie, mais une communion hiérarchique, et le «pouvoir» est uniquement un ordre et une fonction de «service».

Peu de temps avant sa démission Benoît XVI autorisait la publication par la Congrégation pour le clergé d’un Directoire pour le ministère et la vie des prêtres, dont le Rapport Sauvé cite un passage. Le voici dans sa totalité :

«À cause de ce mystère de salut, l’Église, de par sa nature, est une réalité qui se distingue des sociétés humaines. Par conséquent, on ne peut pas admettre dans l’Église cette mentalité, qui se manifeste peut-être surtout dans certains organismes de participation ecclésiale, et qui tend soit à confondre les devoirs des prêtres et ceux des fidèles laïcs, soit à ne pas distinguer l’autorité de l’évêque de celle des prêtres comme collaborateurs des évêques, soit à ne pas écouter avec l’attention qui lui est due, le Magistère universel du Souverain Pontife romain dans sa fonction primatiale voulue par le Seigneur. À de nombreux égards, il s’agit d’une tentative de transférer automatiquement dans l’Église la mentalité et la pratique qui existent dans certains courants culturels, sociaux et politiques de notre temps sans tenir suffisamment compte du fait qu’elle détient son existence et sa structure du dessein salvifique de Dieu dans le Christ. Il faut rappeler à cet égard que le presbyterium ainsi que le conseil presbytéral –institution juridique voulue par le décret Presbyterorum ordinis – ne sont pas des expressions du droit d’association des clercs. On devra moins encore les comprendre selon une vision de type syndicaliste, avec des revendications et des intérêts particuliers, étrangers à la communion ecclésiale1


Selon le rapport Sauvé, l’autorité de l’Église deviendrait sinon la cause, du moins la disposition proximale des abus sexuels commis par des clercs.


Le Rapport Sauvé, sans commenter cette instruction venue du Magistère romain, ajoute ses propres remarques : «Cette affirmation doctrinale, récente, d’une organisation et d’une gouvernance marquées par la verticalité, fait écho aux témoignages de victimes et aux interrogations de nombreux experts entendus par la commission, qui considèrent que cette organisation institutionnelle, si elle n’est pas en elle-même la raison des violences sexuelles, participe à la création d’un environnement qui peut se révéler défavorable à la prévention et au traitement des abus2». Ainsi l’autorité de l’Église et la structure de la gouvernance du pape et de l’évêque, telles qu’elles se sont exercées et continuent de le faire, deviendraient sinon la cause, du moins la disposition proximale des abus sexuels commis par des clercs.

La dernière réunion de la Conférence des évêques de France (CEF) semble confirmer cette vision, puisqu’elle déclare que l’Institution – l’Église – porte en vertu de sa structure systémique de gouvernement la responsabilité des abus sexuels sur lesquels la CIASE a enquêté. Forte de ces prémisses, la recherche de la CIASE s’est centrée sur «un triple prisme3» en examinant ces modes de fonctionnement :

  • Seraient-ils de nature à donner aux auteurs des violences sexuelles des positions propres à permettre ou à faciliter la commission de ces violences ?
  • Ils ne permettraient pas d’identifier les éventuelles violences ou tentatives de violence, de les régler et d’agir efficacement pour les réprimer et prévenir leur réitération.
  • Ils ne permettraient pas de bien distinguer les responsabilités sacramentelles (les pouvoirs d’ordre) et les responsabilités se rapportant au gouvernement de l’Église4.

Autrement dit, la structure hiérarchique du pouvoir de gouvernement dans l’Église constituerait une disposition systémique à permettre, faciliter, voire renforcer la commission des abus sexuels, 1° parce qu’elle existe sans contre-pouvoir ; 2° parce qu’elle favorise une «incarnation» du pouvoir (l’évêque étant nommé par le pape n’est pas désigné comme un élu d’une synodalité des fidèles ; il serait en quelque sorte, le délégué du pape dont il augmenterait le pouvoir) ; 3° parce que, agissant dans la confusion entre le for externe et le for interne, il est porté à confondre le pouvoir d’ordre et le pouvoir de juridiction.


D’après la CIASE, la gouvernance que l’Église détient de par la volonté du Christ comme de son Fondateur doit être réinterprété dans son mode d’agir.


D’une façon discrète, mais soutenue et ferme, la CIASE dit à l’Église que, tant qu’elle gardera cette verticalité de gouvernement, elle se trouvera en butte à ces graves déviations sexuelles qui ont marqué la fin du XXe siècle. Ainsi le pouvoir de juridiction qui désigne la gouvernance dans l’Église, gouvernance qu’elle détient de par la volonté du Christ comme de son Fondateur, doit être réinterprété, non dans ses fondements, mais dans son mode d’agir. Ce qui signifie que le pape ou l’évêque doit partager son pouvoir de juridiction, par lequel il enseigne, gouverne et sanctifie (les tria munera du Christ) le peuple de Dieu, avec d’autres pouvoirs – contre-pouvoirs – que seraient ceux des fidèles et des prêtres. L’Église tire ses affirmations de la nature absolue de son pouvoir de juridiction d’une interprétation des Écritures, principalement Lc 10, 62 ; Mt 16,17-20 ; 28, 18-20. L’interprétation de ces textes résulterait d’une mauvaise interprétation des Écritures.

La gouvernance de l’Église serait le contexte fondamental de l’abus sexuel

La systémie, dont toute une littérature est aujourd’hui empreinte, est une nouvelle méthode d’analyse qui prend en compte non seulement un Tout ET ses parties, mais un Tout dont les diverses parties sont en relation d’interaction. De cette interaction découle un nouveau modèle ou produit, qui n’est pas la somme des parties du Tout, ni leur organisation, c’est-à-dire une fonction qui dépend de l’acte de chacun des éléments en tant qu’ils s’ordonnent à une même fin, par exemple le système pulmonaire, le système cardiaque, mais de leur interaction mutuelle, par exemple les contractions du muscle cardiaque qui font passer le sang des oreillettes aux ventricules. Alors que l’organisation regarde l’ensemble du muscle, l’interaction regarde, par exemple, les relations entre les parties et le Tout, par exemple celles, entre autres, de l’oreillette et du ventricule.

Lorsque l’on a adapté ce système interactif à l’étude des sciences de l’homme, on a cru avoir trouvé une méthode qui libérait l’étude des complexes humains de toute observation des relations entre les hommes qui ne concernaient pas les influences propres au système. Si l’on étudie la «famille», rien d’autre ne doit entrer dans l’observation du Tout que les éléments qui la composent dans la mesure où ils interagissent : celui que l’on nomme «père», celui que l’on nomme «mère», peu importe leur sexe, celui que l’on nomme «enfant» ou «sœur» ou «frère». L’étude de la famille consistera donc à révéler l’interaction de A (nommé père) sur B (nommé mère) ou sur Juliette (la première-née). Rien d’autre ne compte, ni le sexe, ni l’amour, ni la finalité. L’interaction est donc la relation constante entre A nommé père et B nommé mère, relation qui constitue nécessairement une opposition, A n’étant pas B, et qui produit un nouveau mode de comportement qui n’appartient ni à A, ni à B, mais qui pourrait faire naître un modèle d’action bienfaisante ou malfaisante qui ne dépendrait ni vraiment de A, ni vraiment de B.

Si l’Église est un système, elle est donc un certain Tout qui comporte un élément dit «Premier» (A), sur lequel il interagit (B). Puisque A (premier) agit sur (B) qui n’est pas premier, il exerce nécessairement une relation de «domination». Cependant, B peut aussi agir sur C, qui est l’élément second. Cette forme d’interaction serait propre à une relation «ecclésiale». Elle en serait le type privilégié. En effet, la relation ecclésiale n’est pas une relation familiale ; elle ne cesse pas d’opérer quand l’un des partenaires, l’enfant, est devenu adulte. Elle n’est pas une relation politique, car la relation entre A et B ne vient ni d’un choix (élection), ni d’une tradition (relation des primitifs), elle dépend de forces occultes qui la sacralisent. Son modèle est la relation patriarcale, qui se modélise sur celle de «dieu» vis-à-vis de ses créatures !

Les éléments dans lesquels s’inscrivent des relations de ce genre peuvent être matériellement différentes. Ainsi, on peut avoir des relations épiscopales, cléricales, spirituelles, mais on retrouvera les mêmes éléments : un premier (dominateur), un second (dominé) qui peut, à son tour, jouer le rôle de dominateur et finalement, un troisième, un domaine sacré.

Cette forme de gouvernement élimine par nature toute forme de contre-pouvoir. Elle découlerait par nature d’un droit divin, la perfection du «pouvoir» donné au Christ, en vertu de son rôle unique de Sauveur et de Victime, pour le «salut de toutes les âmes», c’est-à-dire le salut de toutes les personnes humaines qui adhèrent à Celui qui, au terme de sa mission sur la terre, déclare : «Tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre. Allez-donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant, au nom du Père, du Fils et de l’Esprit Saint et leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit.» (Mt 28, 19-20)


De la foi seule, on passe à la libre interprétation des textes sacrés et, de cette libre interprétation à une fragmentation de l’unité de l’Église.


Selon le Rapport de la CIASE, selon ce que le document suggère sans trop l’affirmer, c’est la mise en œuvre de cette compréhension du pouvoir de gouvernement (pouvoir de juridiction) qui est la cause de la non-répression des violences sexuelles dans l’Église catholique. Cela pour deux raisons : 1° la concentration des pouvoirs dans le gouvernement exercé par «un seul» – pape ou évêque –, et donc l’absence d’un contre-pouvoir, 2° ce qui en résulterait, à savoir la confusion entre le «for interne» et le «for externe5». Aussi demande-t-elle une réévaluation de l’interprétation de ce passage de l’Écriture et une réinterprétation concrète de son application, sans pour autant conduire à une abolition de son caractère fondamentalement sacré. Il viendrait du Christ, mais ne s’interpréterait pas comme l’Église catholique l’interprète, surtout à partir de Vatican I, caractérisé par son ultramontanisme.

Or, la CIASE passe sur le fait ou ignore que cette réévaluation et cette réinterprétation ont déjà été faites dans l’Église catholique. Elles ont conduit à un schisme : celui de la Réforme. Il en est sorti la formation d’une multitude de communions protestantes et l’élimination du pouvoir de juridiction. Le baptisé adhère au Salut apporté par Jésus Christ uniquement par la foi (sola fides) et demeure exempt d’une obéissance au gouvernement de l’Église. De la foi seule, on passe à la libre interprétation des textes sacrés et, de cette libre interprétation à une fragmentation de l’unité de l’Église. La systémie a radicalement changé ! Mais a-t-elle apporté une diminution significative des abus sexuels dans la mesure où l’on peut en évaluer le nombre en tenant compte de la fluidité des structures des communions protestantes ?

Les divers groupes religieux et l’abus sexuel sur mineurs

La CIASE n’a pas poussé ses enquêtes à l’égard des autres organismes religieux. Les rapports du John Jay College of Criminal Justice l’ont fait6. Qu’en est-il ? Les diverses dénominations protestantes aux États-Unis sont, en raison de leur multiplicité, difficilement analysables. On peut avancer le nombre de 224 000 communautés protestantes possédant une organisation et des structures stables. Jenkins qui, en 1996, a publié un livre intitulé Pedophiles and Priests, montre que 10 % du clergé protestant serait impliqué dans des conduites douteuses en matière de sexualité et que 2 à 3 % seraient des abuseurs sexuels sur mineurs. Une autre source de renseignements seraient les compagnies d’assurances qui remboursent les montant consentis dans les négociations impliquant un conflit entre abuseur et abusé. Près de 165 000 Églises protestantes seraient touchées. Chaque Église protestante recevrait annuellement près de 250 plaintes concernant des abus sexuels sur mineurs. SNAP, un organisme originellement fondé pour l’association des victimes agressées dans l’Église catholique et qui étend son activité à tout organisme religieux, aurait publié en 2010 le nom de 838 ministres concernés par l’abus sexuel.

Parmi les Églises protestantes, l’Église épiscopalienne fut impliquée par une plaignante qui, bien que cela concernât un comportement entre adultes, coûta cependant 1,2 million de dollars de dédommagement. Cela incita l’Église épiscopalienne à travailler à un projet d’analyse et de lutte contre l’abus sexuel sur mineurs. À cet effort se joignirent les méthodistes, les presbytériens et les luthériens.

Clergé de l'Église épiscopalienne
Clergé de l’Église épiscopalienne – Episcopal Diocese of Southwest Florida / Wikimedia Commons

 

Les Témoins de Jéhovah firent l’objet d’un reportage sur les comportements de ses adeptes par Laurie Goodstein dans le New York Times, en 2003. Mme Goodstein révéla que les politiques des Témoins de Jéhovah sont profondément fondées sur la Bible et que les accusés de comportements déplacés sont immédiatement l’objet d’un jugement porté par un comité d’anciens qui déterminent la vérité des accusations. Si l’accusé entre dans une repentance, on considère qu’il s’est amendé, bien que son nom soit envoyé aux quartiers généraux des Témoins de Jéhovah, ce qui lui interdit d’avoir une fonction d’enseignement dans les Assemblées de l’association. Plusieurs membres furent purement et simplement expulsés après avoir sommairement ou non été jugés coupables. Cette procédure a soulevé une révolte au sein des témoins, ce qui a mené à neuf poursuites judiciaires dans les années qui suivirent. Elles amenèrent à un arrangement financier dont les montants ne furent pas divulgués.

La Communauté juive, accusée elle aussi de mauvaise gestion des cas d’abus sexuels, dut faire face à 107 rabbins accusés de conduites sexuellement abusives, de 279 membres de fonctions officielles (parents, conseillers) et de 85 autres formellement reconnus comme abuseurs. Cela suffit pour que, sur leur site, le Procureur de justice écrive que «l’abus sexuel des enfants se présente dans des proportions alarmantes au sein de notre communauté». Mais la branche orthodoxe de la communauté protesta contre toute enquête, la qualifiant d’intrusion inadmissible dans les familles. Ce manque de transparence n’a cependant pas découragé les enquêteurs de poursuivre leurs recherches7.


La question de la pédophilie ne se pose pas uniquement dans l’Église catholique ; toutes les formes d’institutions religieuses en sont atteintes.


Cette toute petite analyse montre plusieurs choses. La question de la pédophilie ne se pose pas uniquement dans l’Église catholique ; elle ne se pose pas uniquement dans un contexte religieux ; toutes les formes d’institutions religieuses en sont atteintes. Il n’y a cependant qu’un seul organisme religieux qui se soit préoccupé de mettre en place des commissions d’enquête sui generis pour analyser le problème dans ses propres membres : l’Église catholique. Cependant, aucun groupe religieux n’attribuera la déviance de ses membres à la structure de son propre gouvernement religieux, bien que tous en voient le grave danger.

Les réactions de la CEF

Ceux qui connaissent peu ou prou les questions relatives au problème de la pédophilie dans l’univers catholique attendaient avec impatience la réaction de l’épiscopat français à la publication du Rapport Sauvé le 5 octobre dernier. Quelle que soit leur opinion préalable, oscillant entre une approbation générale, une désapprobation totale ou une approbation mitigée, tous, avec des degrés différents, ont été profondément émus devant la dignité et la haute attitude de respect manifestées par l’agenouillement des évêques face à la grotte de Lourdes, implorant le pardon de Dieu.

Que ce geste ait suscité une grande émotion, on en conviendra tous. La question de l’abus sexuel sur mineurs n’est pas uniquement une réalité mathématique et une analyse statistique. Elle touche de vraies victimes, elle a engendré et continue d’engendrer de fortes souffrances, des colères qui sont attisées, qui se calment et renaissent chaque jour, souvent une amertume qui ronge le cœur. Le pardon n’est pas un automatisme qui se pose comme un emplâtre. Sa nécessité naît très lentement quand on comprend peu à peu que l’on ne change pas le passé, qu’il est là, à portée de révolte, et que cette révolte peut devenir plus traumatisante que les gestes eux-mêmes. Peu à peu, il arrive que la lumière se fasse sur une autre vérité : il ne suffit pas de tourner la page, mais il faut «pardonner». Pardonner n’est pas oublier ! Pardonner, c’est aimer et c’est recommencer à aimer ! L’humilité des évêques restera peut-être gravée dans le cœur des victimes du silence et, espérons-le, en le demandant à Dieu, deviendra le lent jaillissement d’une petite fraîcheur et d’une faible lumière qui s’appelle le désir du pardon.

L’humilité que nous devons accepter en reconnaissant que, dans l’unité du corps mystique, nous sommes tous responsables, non juridiquement, mais dans la charité de toute l’Église, ne doit pas nous faire oublier une autre vérité. Autre est la souffrance des victimes, autre est le problème réel auquel l’Église et la société doivent faire face. La société s’en déleste beaucoup et, dans l’état dans lequel elle est, elle ne le voit même plus. Elle est dans un catalepsie permanente qui augmente chaque jour.

Pour l’Église, c’est autre chose ! Elle ne peut oublier que 4,2 ou 4,5 % de ses prêtres ont saccagé le corps d’un enfant et l’ont marqué au fer rouge de la honte et de la culpabilité, alors qu’il n’avait rien fait d’autre que d’être un enfant ! Cependant, le péché de l’abus sexuel n’est pas un péché systémique. Quoi qu’on en dise et quoi qu’on en pense, l’acte du pédophile qui s’approche du corps de l’enfant n’est pas un acte systémique. Cela n’a aucun sens. Avec David Finkelhorn8, on peut parler d’une convergence émotive. Cela est probablement vrai. Mais cette convergence émotive, qui atténue les défenses de l’enfant, d’où vient-elle, comment existe-t-elle ? Ce besoin de «toucher» à un enfant, besoin plus ou moins aigu chez le prédateur, d’où vient-il ? Que ressent-il ? En quoi le «contexte» dit «systémique» de la gouvernance de l’Église crée-t-il une convergence émotive ? Si l’on part d’une analyse systémique du gouvernement de l’Église pour tenter de guérir le geste du prédateur et la souffrance de la victime, où va-t-on, que fait-on ?


L’Église est une communion hiérarchique qui n’est pas fondée sur des degrés de pouvoir, mais sur la puissance d’user des propriétés les plus élevées du Christ.


On risque de vouloir changer, si c’est possible – et c’est possible– la réalité divine du pouvoir de juridiction donné par le Christ à son Église. Or ce pouvoir n’est pas un pouvoir de domination, c’est un ordre et une fonction de service qui met le plus haut – le Seigneur Lui-même – au service du plus bas, l’homme pécheur que nous sommes tous. C’est une communion hiérarchique, qui n’est pas fondée sur des degrés de pouvoir, mais sur la puissance d’user des propriétés les plus élevées du Christ pour élever le plus pauvre à la communion avec Lui-même et avec son Père. Ce n’est pas une verticalité ! C’est une ascension ! L’évêque qui ordonne son prêtre n’en fait pas un dominé. Il le rend participant de l’une des plus grandes fonctions propres à l’Église catholique : donner à chacun le Christ dans sa mission de Sauveur et de Victime. Et, en le rendant participant de la grâce du Christ, en sa Personne, Tête de l’Église, l’évêque ne fait pas de son prêtre un autre Rédempteur, mais, dans le Seigneur, ce prêtre devient «rédempteur». L’évêque engage sa propre puissance de pasteur, sa vraie responsabilité, pour ce que ce prêtre auquel il donne la puissance de l’Ordre sacerdotal demeure ce qu’il est devenu. L’évêque a ce pouvoir, lui seul ! Comme le Christ avait lui seul le pouvoir d’être le Rédempteur. Autrement, nous aurions dû nous sauver nous-mêmes !

Nous risquons tous de perdre la tête devant la puissance du mal, alors que les révélations de l’abus sexuel nous font trembler de dégoût. Pris dans les filets de la prétendue verticalité de l’autorité juridictionnelle de l’Église catholique, nous voulons l’aplatir à l’horizontale : tous égaux dans la seule dignité du baptême. C’est tout à fait ce qu’a voulu la Réforme protestante ! Elle a abouti à détruire la papauté et l’épiscopat. Dieu sait jusqu’à quel point Luther s’y acharna, surtout dans son œuvre pamphlétaire La Captivité de Babylone. Il y a réussi ! Mais sa réussite est-elle une victoire ?

Quand je lis avec attention le projet des 9 groupes de travail proposé par l’Assemblée des évêques, groupes dans lesquels on va tenter de faire travailler les laïcs – les fidèles ? – à une «réforme» de l’Église, je pose plusieurs questions. Ces groupes seront constitués selon le modèle de la Commission Sauvé, c’est-à-dire dans une pleine et totale liberté de pensée. Cette pleine liberté signifie-t-elle l’absence de toute référence théologique, ecclésiologique, de toute considération de l’histoire de l’Église ? Signifie-t-elle le désir de «réformer l’Église» telle que ces groupes de travail la pensent et non telle que le Christ l’a voulue ? Signifie-t-elle qu’il faut rayer de l’histoire de l’Église seize siècles de christianisme ? Selon quel fondement ces groupes pourront-ils prétendre parler au nom de tous les catholiques de France ? Et pourquoi en exclure les évêques ? La Commission Sauvé avait-elle la mission de parler «au nom des catholiques» sur des questions qui ne la regardaient pas et sur lesquelles elle a plutôt erré, par exemple sur le principe de juridiction, qui manifeste la volonté du Seigneur dans le gouvernement de l’Église ? Qu’est-ce qui l’autorise à parler d’errements dans l’interprétation des Écritures ? Quelle est sa compétence pour exclure toute référence au concile de Trente et pour traiter d’ultramontaniste le concile Vatican I ? A-t-elle vraiment lu la constitution dogmatique Pastor Æternus ? Qu’est-ce qui lui permet d’ignorer toute référence à l’enseignement de Paul VI et de Jean Paul II, pour ne s’en tenir qu’au pape François, comme si ce dernier représentait une rupture dans la Tradition ? C’est l’opinion de la Commission Sauvé et il n’est pas obligé que ce soit la nôtre.

Mais, à mon avis, il y a pire ! Les sujets de travail que l’on propose à ces groupes, dont la formation sera faite principalement selon le choix des influences personnelles dans l’Église de France, regardent des questions qui demandent une profonde compétence théologique, canonique, ecclésiologique. Pourra-t-on mettre en débat la demande de l’Église faite aux divorcés remariés de ne pas communier ? Le travail de ces groupes jugera-t-il de la valeur de la direction spirituelle ? Est-ce qu’il leur appartiendra de changer l’inviolabilité du secret de confession selon l’appréciation du bien de la personne jugée supérieure au bien commun ? Leur appartiendra-t-il de déterminer les critères du jugement sur l’authenticité d’une vocation sacerdotale ? Leur reviendra-t-il d’appeler aux Ordres le séminariste à la place de l’évêque, lequel ne pourra plus le faire sans le vote des paroissiens ? Seront-ils les nouveaux accompagnateurs des prêtres et même des évêques ? Est-ce à eux, à ces super laïcs, que sera confiée la vigilance de l’Église ? Et alia


Reviendra-t-il aux groupes de travail d’appeler aux Ordres le séminariste à la place de l’évêque, lequel ne pourra plus le faire sans le vote des paroissiens ?


Tous ces sujets qui forment le contenu de la création des «groupes de travail» et qui émanent de la Commission Sauvé sont inspirés du jugement de ladite Commission sur la confusion détectée, à son avis, entre le «for interne» et le «for externe». Pour eux, le jugement personnel et privé de la conscience (for interne) et l’organisation de la gouvernance systémique de l’Église (for externe) sont deux jugements très distincts qu’il ne faudrait plus confondre (sic). Les jugements privés de la conscience n’appartiendraient qu’à la personne individuelle toujours supérieure à toute loi externe ; les obligations et les règles données par l’Église ne seraient que des indications sur un mode d’agir extrinsèque et n’obligeraient jamais la conscience. Ainsi, l’obligation de ne pas communier faite aux divorcés remariés est une obligation du for externe9. Mais, il ne s’ensuit pas que cette loi ne soit qu’une systémie qui n’appartient qu’au gouvernement ecclésiastique et qui n’obligerait pas en conscience. Si cette obligation n’est qu’une obligation de contexte, elle n’oblige pas le chrétien en conscience (au for interne) de s’y soumettre ou de ne pas s’y soumettre.

Si telle est l’orientation donnée par la CEF aux groupes de travail, nous avons encore le droit de nous demander : où va-t-on ? On peut aussi s’interroger sur le nombre de votes qui ont accepté ces propositions. On nous a dit que c’était la très grande majorité, mais que les votes et les délibérations ne seraient pas divulgués au public ! La transparence a des applications aléatoires, selon qu’elle plaît ou ne plaît pas !

Aline Lizotte

 


1Congrégation pour le Clergé, Directoire pour le ministère et la vie des prêtres, 11 février 2013.

2 – Rapport Sauvé, § 1225*.

3Ibid., § 1226.

4Ibid., § 1227-1228 3.

5Ibid., § 1236.

6 – Cet organisme mandaté par l’Église catholique américaine est cité plusieurs fois dans le Rapport Sauvé, mais souvent de façon erronée. Entre autres, le relevé des données ne s’est pas appuyé uniquement sur les archives, mais sur trois questionnaires très bien faits et conduits avec une méthode remarquable pour préserver une stricte confidentialité : 1- The Diocesan Profile ; 2° The Cleric Survey ; 3° The Victim Survey. (Cf. The Nature and Scope of Sexual abuse of Minors by Catholic Pries and Deacons in The United States 1950-2002, pp. 13-17. C’est le Grand Jury of Pennsylvania Report qui s’est documenté principalement à partir de l’examen des archives. Il ne faut pas confondre.

7 – Cf. John Jay College research team, A Report Presented to the United States Conference of Catholic Bishop. The Causes and Context of Sexual Abuse of Minors by Catholic Priests in the United States, 1950-2010, juin 2002, pp. 20-22.

8 – David Finkelhorm, Child Sexual Abuse : New Theory and Research, 1984.

9 – Cela est vrai en tant que communier est un acte public.

 

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