Jésus et le bouddhisme

On l’écrit de plus en plus, mais ce n’est pas nouveau : pour une grande partie de nos élites, le bouddhisme attire plus que le catholicisme. Notre Chrétienté, qui est en état d’effondrement, serait remplacée par une autre spiritualité. Étant donné les nombreuses convergences qu’il y aurait entre christianisme et bouddhisme, ce ne serait qu’une simple transposition1. La France, fille aînée de l’Église, deviendra-t-elle la dernière-née du Tibet ?

«Le christianisme approche de l’épuisement», écrit Nietzsche. «On se contente d’un christianisme opiacé parce qu’on n’a ni la force de chercher, de combattre, d’oser, et de vouloir être seul, ni la force nécessaire au pascalisme, à ce mépris de soi ratiocineur, à la croyance en l’indignité humaine, à l’angoisse du « peut-être condamné ». Mais un christianisme qui doit surtout apaiser des nerfs malades n’a absolument pas besoin de cette terrible solution d’un « Dieu en croix ». C’est pourquoi, en silence, le bouddhisme progresse partout en Europe2

Ceux qui le pensent

Le phénomène n’est pas d’hier. Comme d’autres événements, il est apparu dans la dernière décennie du XXe siècle.

En 1989, le Dalaï-lama obtenait le prix Nobel de la paix. Et Paris Match publiait, dans son numéro de décembre 2006, l’information suivante :

«Dans la région népalaise du Téraï, un jeune homme de 16 ans médite jour et nuit, assis entre les racines d’un imposant banian, insensible aux intempéries. L’Asie et les bouddhistes du monde entier sont sous le choc : “l’Éveillé” aurait un héritier. Des milliers de personnes se rendent quotidiennement dans la jungle Bara, au Népal, pour honorer Ram Bahadur Bomjan, un adolescent de 16 ans qui demeure immobile sous un banian depuis huit mois, sans se nourrir, boire ou dormir3

En 1993, Bernardo Bertolucci sort un film intitulé Little Buddha4. En 1998, Jean-Jacques Annaud sort Sept ans d’aventure au Tibet. Depuis le début des années 1990, les émissions de télévision et les dossiers de presse consacrés à la «vague bouddhiste» se sont multipliés, et de nombreux ouvrages touchant au bouddhisme sont devenus des best-sellers. Le livre tibétain de la vie et de la mort, de Sogyal Rinpoché, publié en 1993, s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires dans le monde et a été traduit en vingt-six langues5. Par le biais de cette intense médiatisation, ce sont aujourd’hui plusieurs millions d’Occidentaux qui sont touchés par le bouddhisme à travers des emprunts très divers : pratique ponctuelle de la méditation — parfois dans un cadre explicitement chrétien—, croyance dans le karma et la réincarnation — 24 % des Européens—, sensibilité accrue aux valeurs typiquement bouddhistes de tolérance religieuse, d’interdépendance, de compassion et de respect de la vie, etc.

Frédéric Lenoir6 écrit :

«Depuis cent cinquante ans, il existe en Occident une sorte de propagande du bouddhisme, l’associant aux valeurs les plus positives de la modernité, qui a fini par créer un préjugé favorable à son égard dans les couches cultivées de la population, notamment chez les intellectuels et les journalistes. Cette impression a été confirmée et largement amplifiée à partir de 1989 et de l’attribution du prix Nobel de la paix au Dalaï-lama. Dès lors, le chef spirituel des Tibétains est devenu une sorte de super-ambassadeur de la totalité du monde bouddhiste. Chef religieux presque aussi connu que Jean-Paul II, il s’est progressivement inscrit dans l’inconscient collectif occidental comme une sorte d’“antipape” ou de “pape moderne”. Tout ce qu’on peut reprocher à Jean-Paul II devient l’objet d’éloges chez son homologue tibétain : le pape est réactionnaire, mais le Dalaï-lama est progressiste; etc.7»

Aussi, les réflexions de Guillaume Cuchet et de Chantal Delsol ne sont en fait que des redondances. Comme le phénomène de la pédophilie, comme celui du New Age8, comme celui de la gnose, comme les nouvelles méthodes d’analyse des faits sociaux appelées «systémie», l’attraction est venue des penseurs de la Californie, de Palo Alto et, surtout pour le bouddhisme, de l’Institut Esalen, avec Michael Murphy et le philosophe psychologue Abraham Maslow.

Pourquoi ?


L’hindouisme ou le bouddhisme sont des religions naturelles mais ce sont aussi de très anciennes cultures d’avant notre ère.


Il est aussi difficile de se convertir à l’hindouisme ou au bouddhisme que de changer de «genre» ou de race. On naît hindou ou bouddhiste, comme on naît africain ou américain. Car on peut changer de pays, mais on ne change pas de culture. On peut, étant bouddhiste, hindouiste, gaulois, iroquois, se convertir au catholicisme, mais on restera un Gaulois converti ou une Iroquoise convertie, comme Kateri Tekakwitha. Le catholicisme n’est pas une culture, c’est une religion. L’hindouisme ou le bouddhisme sont des religions naturelles9, mais ce sont aussi des cultures et, qui plus est, de très anciennes cultures d’avant notre ère. L’hindouisme remonte au deuxième millénaire avant notre ère, et le bouddhisme est né de l’hindouisme au VIe siècle avant J.-C. Il remet en cause certains «dogmes» de l’hindouisme. Cette remise en cause ne peut se faire que par le Bouddha, celui qui s’est éveillé à la vérité, c’est-à-dire à l’impermanence de l’être, surtout du Soi. Ce que le bouddhisme conteste, c’est l’existence d’un Soi absolu10.

Dans l’hindouisme, les textes védiques admettent l’existence d’un Soi absolu, et même d’un certain «soi», d’un âtman, une petite flamme, une étincelle du Soi. Pour le bouddhisme, affirmer l’âtman est une illusion.

Denis Gira11 l’explique clairement :

«Le Bouddha affirme en effet que c’est précisément l’illusion insensée qu’il existe un âtman au fond de l’homme, qui emprisonne celui-ci dans le saṃsāra. Tout effort fait pour se libérer en cherchant à saisir l’unité de cet âtman illusoire avec le brahman, est pour lui folie pure car cela ne peut que perpétuer le cycle des morts et des naissances. D’autre part, tout effort fait pour se libérer par une vie d’ascèse excessive lui semble aussi sans aucun intérêt car cet effort même n’exprime, pour lui, qu’une sorte d’attachement au soi et donc au monde du saṃsāra. Seule la connaissance des quatre vérités découvertes lors de son expérience d’Éveil lui a semblé capable de libérer l’homme12».

Il est impossible de dire que le bouddhisme fait preuve d’athéisme. Qu’est-ce que l’on connaissait de Dieu au VIe siècle avant Jésus-Christ ? Siddhartha, le nom réel de la famille de celui qui se nommera plus tard Gautama (le Sage) quand il sera devenu Bouddha, est celui qui opère une distinction entre le bouddhisme et l’hindouisme.

À cette même époque, la philosophie grecque naît à Milet avec Thalès (625/620-548/545) Anaximandre (610-546) et Anaximène (595-525). Cette école de Milet marque une nette séparation entre le raisonnement qui appartient à la raison et à l’expérience et les écrits antérieurs où l’explication des choses se rapporte à un monde divin. Cette séparation n’a pas eu lieu pour les spiritualités orientales. Si Gautama enseigne que l’illumination à laquelle aspire l’humain est un espoir de délivrance de la souffrance, elle ne le doit à aucune intervention d’un «dieu», mais uniquement à sa méditation intérieure. Cette méditation est bien celle de l’hindouisme, elle est du domaine du sacré. Dans l’hindouisme13, elle se fait à l’aide des dieux, et des grands «dieux» de l’Inde : Indra, Mitra, Varuna, Agni, et Soma pour la première partie et, pour la seconde, Vishnu et Râma. Elle est surtout une méditation des textes sacrés, les Vedas, qui n’ont aucun «auteur» attitré et qui sont propres à l’héritage de la culture indo-européenne. Ces méditations védiques tournent autour des mêmes thèmes : le saṃsāra, le dharma, le karma, l’arhat (la délivrance).

Siddhartha14 est né d’une famille aisée. Il rejette les richesses et les plaisirs que sa naissance peuvent lui offrir et se lance à recherche de la vérité, c’est-à-dire de la réalité. Il rejette aussi l’illusion d’un monde de dieux tel que le présentait le riche tableau du panthéon divin donné par l’hindouisme.


Pour l’hindouisme et pour le bouddhisme, la réincarnation est un renouvellement sans fin du même cycle de souffrance qu’est le saṃsāra et que conduit la loi du karma.


Ce que lui présente le monde de la vie, c’est la souffrance. Naître est une souffrance, vivre est une souffrance, on ne vit pas sans souffrance. C’est ce que l’hindouisme appelle le «saṃsāra» : tous les êtres vivants, y compris les dieux, sont engagés dans un cycle incessant de naissances et de morts. Cet enchaînement n’a ni commencement ni fin. Le cycle est sous la loi du karma. Ce mot signifie l’acte avec ses conséquences : toute bonne action portera du fruit avec ses conséquences, et toute mauvaise action portera du mauvais fruit. Les actes et les fruits sont tellement liés que l’on parle de «loi karmique».

«Mais il faut toujours garder à l’esprit que cette loi n’a rien à voir avec le jugement d’un dieu quelconque qui surveillerait le comportement moral de l’homme. Il n’y a ni jugement ni pardon, il n’y a que le karma et personne ne peut être dispensé de la rigueur de sa loi. Si quelqu’un souffre aujourd’hui, c’est donc le résultat des actions mauvaises d’une vie antérieure. Si, au contraire, quelqu’un est mis en contact avec un maître spirituel capable de l’aider à avancer dans la vie intérieure, c’est le résultat de bons actes. Il faut cependant ajouter que l’homme, dans sa vie présente, est libre, du moins dans une certaine mesure, de poser des actes qui peuvent aussi radicalement modifier son destin15».

Chaque homme aspire donc à la délivrance, c’est-à-dire non à une nouvelle présence au monde telle que l’entendent les Occidentaux, qui pensent à la réincarnation comme à une re-naissance au monde d’où la mort les aurait momentanément arrachés. Pour l’hindouisme et pour le bouddhisme, cette réincarnation est un renouvellement sans fin de ce même cycle de souffrance qu’est le saṃsāra et que conduit la loi du karma. Cet humain, écrasé par la souffrance, cherche un refuge. Le refuge, c’est le Bouddha et ce qu’il enseigne :

  • Je vais au Bouddha comme un refuge
  • Je vais au Dharma comme un refuge
  • Je vais au Samgha16 comme un refuge

Cette délivrance peut s’obtenir par l’action bonne, celle que dirige le dharma. C’est cette loi universelle qui gouverne absolument tout. Elle existe par elle-même. Cette loi est ce qu’enseigne le Bouddha pour apprendre aux hommes à se libérer du saṃsāra. Tant et si bien que le dharma se confond avec l’enseignement du Bouddha. La loi du dharma n’est pas qu’une loi morale. Le dharma désigne aussi tout ce qui est vu et tout ce qui, étant objet de sensation, peut être objet de connaissance. Pour l’hindouisme, le dharma est différent selon la caste de sa famille, selon son rang, qui dicte des «devoirs» différents. Cela, le bouddhisme le refuse, qui prône l’égalité de tous les êtres humains. La diminution du karma peut aussi s’obtenir par les sacrifices. Selon les lois anciennes de l’hindouisme, les gens se tournaient vers les prêtres de l’ancienne religion védique, les brahmanes17.

Roue du Dharma
Roue du Dharma, dans un village indien – Biggest Dharma Chakra / Wikimedia Commons.
 

Le seul moyen – le vrai – d’abaisser la montée du karma, c’est une obéissance totale à la loi du dharma. C’est une tâche du brahmane ou du Bouddha de l’enseigner. Le Bouddha l’enseigne en la présentant sous la forme du chemin octuple. Car la souffrance n’est pas uniquement la blessure physique ou émotive, c’est surtout l’impermanence et l’imperfection de toute vie humaine. La parfaite obéissance au dharma ne comble en rien l’insuffisance de l’humain et même des «divas» (les dieux secondaires par rapport aux grands dieux). Mais, si l’on arrive à la vérité du réel, c’est-à-dire au nirvāna, on se «libère» des tourments du «désir». N’attendant plus rien, on entrera dans la paix, dans un certain «bonheur», c’est-à-dire dans la disparition du désir.

Les vérités de l’enseignement du Bouddha

1° L’homme n’est pas un être, c’est un ensemble fusionné de cinq agrégats :

• la corporéité ou l’agrégat de la matière ;
• l’agrégat des sensations ;
• l’agrégat des perceptions ;
• l’agrégat de la volition ;
• l’agrégat de la conscience.

2° La mort n’est rien d’autre que la séparation de ces agrégats.

Ces agrégats se recomposeront selon la loi du karma et donneront une nouvelle identité temporaire, qui peut être soit un Bouddha, soit même un animal.

3° Rien n’est absolu.

Aucun être extérieur, fût-il dieu, ne dirige le destin de l’homme. Ce destin dépend de lui seul et de sa capacité à se libérer du «désir» pour entrer dans le nirvāna :

«Voici, ô moine, la noble vérité sur la cause de la souffrance. C’est le désir qui produit la ré-existence et le re-devenir, qui est lié à une avidité passionnée et qui trouve une nouvelle jouissance tantôt ici, tantôt là, c’est-à-dire la soif des plaisirs des sens, la soif de l’existence et du devenir, et la soif de la non-existence.»

4° Pour sortir de la loi rigoureuse du samsāra, il faut arriver au nirvāna.

Le nirvāna n’est pas l’état de vie après la mort, ni l’anéantissement de la personnalité ou du «soi», puisque le «soi» n’existe pas. C’est l’extinction du désir, de la passion. C’est l’état auquel parvient celui qui a réussi à éteindre tout désir égoïste, de telle manière que les agrégats, surchauffés par l’agitation des passions, commencent à se refroidir. De sorte que, même si l’homme retombe dans l’existence après la mort, il s’agira d’une existence dans laquelle il deviendra de plus en plus ouvert à la vérité fondamentale exprimée dans l’enseignement du Bouddha. Et quel est cet enseignement ? C’est le chemin octuple.

Le chemin octuple

1° La parole juste.
2° L’action juste.
3° Le moyen d’existence juste.
4° L’effort juste.
5° L’attention juste.
6° La concentration juste.
7° La compréhension juste.
8° La pensée juste.


Le nirvāna n’est pas l’état de vie après la mort mais l’état auquel parvient celui qui a réussi à éteindre tout désir égoïste.


Voilà une vie morale hautement exigeante. La parole juste méprise non seulement le mensonge, la médisance, la calomnie, mais aussi la violence, la complicité. On doit employer des mots amicaux et bienveillants, agréables et doux, qui aient du sens et qui soient utiles. On ne doit jamais parler négligemment, mais au moment et selon les lieux convenables. L’action juste a en horreur des actions mauvaises, comme le meurtre, le vol, la malhonnêteté, les rapports sexuels interdits. Les moyens d’existence juste signifient que l’on doit gagner sa vie par des moyens justes, honnêtes et honorables, en évitant des professions qui amèneraient autrui à poser des actes qui ne seraient pas «justes». Un soldat, par exemple, ou un marchand d’armes, ne pratique pas un moyen d’existence juste.

Les trois autres moyens de la voie octuple sont : l’effort juste, l’attention juste et la concentration juste. Ils sont destinés à rendre l’homme parfaitement conscient que, lorsqu’il agit, il met en œuvre des forces psychomotrices – inconscientes selon Freud –, qui vont contribuer à introduire du mal, même dans ce qu’il ferait de bien. Il faut qu’il fasse attention à son corps, attention à ses émotions, attention aux circonstances, etc. Il faut surtout qu’il se concentre sur ce qu’il est, c’est-à-dire sur le fait inéluctable ou même impensable qu’il n’est pas un sujet en lui-même, mais uniquement une individualité lancée dans une existence temporaire, dont il doit par ailleurs recueillir les bienfaits ou les erreurs. C’est ainsi qu’il est appelé à accomplir sa vérité et sa propre sagesse18.

Où cela nous conduirait-il ?

Cette morale exigeante et élitiste plaît à une partie de nos élites intellectuelles. Elle semble être une libération de l’homme par rapport à un être extérieur qui lui impose sa propre loi. L’homme est comme «un dieu», mais il l’est uniquement pour lui-même. Il s’impose à lui-même une loi de sagesse et de vérité qui ne dépend que de lui. Il n’est jugé par personne. Il est son propre juge. Et pourtant, cela semble inconfortable ! C’est le cas de tous ceux qui tentent d’ériger la connaissance de l’existence de Dieu en système, comme on l’a fait en philosophie à partir de Descartes. Car, pour prouver l’existence de Dieu ou sa non-existence, il faut admettre que la notion de l’Être n’est pas uniquement sa négation.


Cette morale exigeante plaît à une partie de nos élites intellectuelles. Elle semble être une libération de l’homme par rapport à un être extérieur qui lui impose sa propre loi.


Nous touchons alors au principe même de l’intelligence : le principe de contradiction. Être n’est pas Non-Être, parce que le Non-Être n’est pas le contraire de l’Être, mais sa contradiction. Mais que l’on se réfère à Descartes, Spinoza, Schopenhauer, Hegel, Marx, Sartre ou même, bien avant eux, à Parménide ou à Platon, l’intelligence humaine achoppe à cette question fondamentale : comment penser à l’Être si l’être n’existe pas ? Alors, à quoi ou à qui penser ? Il ne reste qu’une solution : on pense que l’on pense ! Cela peut aller à l’infini !

Penser n’est pas «croire». «Croire en Dieu d’un point de vue théorique, écrit André Comte-Sponville, cela revient toujours à vouloir expliquer quelque chose que l’on ne comprend pas — le monde, la vie, la conscience — par quelque chose que l’on comprend encore moins : Dieu. Comment se satisfaire, intellectuellement, d’une telle démarche19 ?». À cette objection, il n’y a aucune réponse possible. Pour y répondre, il faut sortir d’une philosophie du Cogito et admettre que le «Je pense» n’est pas le principe premier. Il faut admettre qu’il y a de l’être, et que cet être puisse devenir l’objet d’une intelligence qui le pense.

On touche ici à l’une des raisons pour lesquelles le bouddhisme est devenu le favori de nos intellectuels. Voilà un système qui s’est logiquement développé comme «religion» et comme «spiritualité» en niant qu’il puisse «exister» une quelconque «individualité» supérieure à l’homme, lequel n’est en lui-même qu’une fusion d’événements accidentels. Il n’y a rien autre que l’accidentel du côté de l’objet pensé et du côté du sujet qui le pense. On peut donc développer l’immanent à partir de l’écoulement, le permanent en se fondant sur l’impermanence. Au fond, le bouddhisme existerait comme un conte que l’on se répète de génération en génération, pendant des millénaires, sans être entravé par son irréalité, si ce n’est qu’il est répété. Cela correspond à ce que tant d’autres, comme Comte-Sponville, peuvent «penser», quelque chose à quoi ils ne prêtent aucune existence, mais dont ils ont besoin pour pouvoir affirmer sa non-existence.

La deuxième raison qui fait adhérer à ce bouddhisme, c’est l’élitisme de sa morale. Nous n’avons aucunement besoin de l’aide d’un Dieu problématique pour vivre comme des êtres humains. Le bouddhisme, avec son chemin octuple, nous apprend à vivre comme des êtres respectueux de l’Autre. Mais qui est cet Autre ? L’Autre a-t-il vraiment une existence meilleure ou moins bonne que la mienne ? Si je n’existe pas vraiment, puis-je prêter à l’Autre une existence moins problématique que la mienne ? Ne serai-je pas conduit à supprimer des catégories d’individualité non souhaitables étant donné qu’elles ne sont que des rencontres fusionnelles et de hasard ?


Le bouddhisme, avec son chemin octuple, nous apprend à vivre comme des êtres respectueux de l’Autre. Mais qui est cet Autre ?


Le troisième point est la négation de la réalité de la «personne». La personne a-t-elle une réalité indisponible et intouchable ? Ne faut-il pas remettre en cause son existence et sa dignité inaliénable ? La notion de personne est une notion métaphysique apportée par les théologiens qui ont scruté les profondeurs des mystères du christianisme, surtout aux premiers conciles (Constantinople et Chalcédoine). La renier consiste à réduire l’homme à des individualités accidentelles, que l’on peut nier ou modeler selon les besoins de la recherche ou du confort. Ainsi, pourquoi lutter contre l’IVG si l’on considère l’embryon comme quelque chose en voie d’agrégation de ses systèmes ? Il n’est pas fini ! Il n’est rien ! Pourquoi pas l’euthanasie, si c’est simplement hâter la désintégration des agrégats ?

Enfin, disons qu’il manque essentiellement ce qui est propre au témoignage que donne l’Église catholique. Nous n’avons qu’une loi : «Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, et de tout ton esprit. C’est le premier et le plus grand commandement. Et voici le second, qui lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» (Mt 22, 37-39)

On peut bien vouloir développer une spiritualité sans l’Être et sans le Bien uniquement en se fondant sur les exigences de l’esprit individuel. Est-ce vraiment une spiritualité ou est-ce un égoïsme rationnel, un nouvel essai d’être un nouveau démiurge ?

Aline Lizotte

 


1 – Cf. Odon Vallet, Jésus et Bouddha, Albin Michel, 1996.

2Nietzsche, La volonté de puissance. Voir aussi sur internet : Henri Biraut, Nietzsche et le pari de Pascal, Casa editrice Dott. Antonio Milani, 1962

3Paris Match, le 1er décembre 2006.

4 – Un vieux moine bouddhiste, venu du royaume himalayen du Bhoutan, initie Jesse, un jeune Américain de Détroit, réincarnation possible d’un lama, à sa religion et à sa culture, en lui racontant la légende du Bouddha. Ses parents, Lisa et Dean, acceptent que Jesse parte pour le Bhoutan. Commence un fascinant parcours initiatique, qui mènera Jesse à la cour du prince Siddhartha et à l’aube du bouddhisme.

5 – 250 000 exemplaires en France. Les entretiens entre le Dalaï-lama et Jean-Claude Carrière (La force du bouddhisme, Robert Laffont, 1994) ont dépassé les 100 000 exemplaires, et ceux du moine tibétain Matthieu Ricard avec son père Jean-François Revel, Le Moine et le Philosophe (Nil Éditions, 1997), 200 000 exemplaires. L’Art du Bonheur, du Dalaï-lama (Robert Laffont, 1999), a atteint 100 000 exemplaires.

6 – Frédéric Lenoir, né le 3 juin 1962 à Tananarive (Madagascar), est un sociologue, écrivain, journaliste et conférencier français, docteur de l’École des hautes études en sciences sociales. Auteur d’une cinquantaine d’ouvrages, il écrit aussi pour le théâtre et la télévision. Il a publié plusieurs ouvrages de sociologie et d’histoire des religions, des romans traduits dans une vingtaine de langues, des livres sur les crises du monde qui appellent à une responsabilité individuelle et collective et des essais qui popularisent la philosophie auprès d’un large public. Selon un classement de l’institut GfK en 2016, il est l’intellectuel français qui a vendu le plus de livres au cours des cinq dernières années. En effet, il fait partie d’un groupe d’auteurs très médiatiques qui, depuis les années 2010, se sont spécialisés dans la production d’ouvrages traitant du bonheur, du bien-être, de la spiritualité, secteur particulièrement porteur dans le monde de l’édition.

7 – Frédéric Lenoir, La rencontre du bouddhisme et de l’Occident, coll. Spiritualités vivantes, Albin Michel, 1999, pp. 326-327.

8 – Pour mieux comprendre ce phénomène, il faut lire Marilyn Ferguson, The Aquarian Conspiracy Personal and Social Transformation in the 1980’s, Max Lerner, 1980.

9Nostra Ætate, la Déclaration du concile Vatican II sur les religions non chrétiennes mentionne l’hindouisme et le bouddhisme en ces termes : «Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une certaine perception de cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou même d’un Père. Cette perception et cette reconnaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. Quant aux religions liées au progrès de la culture, elles s’efforcent de répondre aux mêmes questions par des notions plus affinées et par un langage plus élaboré. Ainsi, dans l’hindouisme, les hommes scrutent le mystère divin et l’expriment par la fécondité inépuisable des mythes et par les efforts pénétrants de la philosophie ; ils cherchent la libération des angoisses de notre condition, soit par les formes de la vie ascétique, soit par la méditation profonde, soit par le refuge en Dieu avec amour et confiance. Dans le bouddhisme, selon ses formes variées, l’insuffisance radicale de ce monde changeant est reconnue et on enseigne une voie par laquelle les hommes, avec un cœur dévot et confiant, pourront acquérir l’état de libération parfaite, soit atteindre l’illumination suprême par leurs propres efforts ou par un secours venu d’en haut. De même aussi, les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés».

10 – Dans le livre biblique de l’Exode, Moïse, sans avoir rien demandé, entend du buisson ardent une voix qui s’identifie par une succession de «Je suis» : Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob… Je suis… descendu pour délivrer mon peuple… Je suis avec toi… Et Moïse demande : quel est ton nom ? La réponse est l’Absolu : JE SUIS QUI JE SUIS. Voilà ce que nie le bouddhisme : l’affirmation absolue de l’ÊTRE substantiel.

11 – Dennis Gira, né en 1943 à Chicago, est un théologien, chercheur et écrivain français d’origine nord-américaine. Spécialiste du bouddhisme, il est professeur honoraire à l’Institut catholique de Paris. De 1969 à 1977, il réside au Japon. Il s’intéresse alors aux religions du pays, et notamment au bouddhisme. Il étudie le japonais, puis suit des Études extrêmes-orientales à l’Université Sophia de Tokyo. En 1977, il s’installe en France. Il obtient un doctorat à l’Université Paris VII (Études extrêmes-orientales, spécialisation bouddhisme) et le diplôme de l’École Pratique des Hautes Études (Section V, Sciences religieuses). Dans le cadre de ses recherches, il analyse les différentes formes du bouddhisme et son évolution jusqu’à nos jours. Il dispense un cours consacré au bouddhisme à l’Institut de science et de théologie des religions (Institut catholique de Paris), dont il est le directeur adjoint de 1986 à 2007. Théologien chrétien et spécialiste du bouddhisme, il mène une étude approfondie de ces deux grandes voies spirituelles et des conditions d’un dialogue interreligieux. Ainsi, il publie en 2003 chez Bayard Le lotus ou la croix – Les raisons d’un choix et, en 2006, avec Fabrice Midal, Jésus, Bouddha : quelle rencontre possible ?, chez Bayard également.

12 – Dennis Gira, Comprendre le bouddhisme, Bayard Éditions/Centurion, p. 19.

13 – Cf. Alexandre Astier, L’hindouisme, l’histoire, les fondements, les courants, les pratiques, Éditions Eyrolles, 2014.

14 – Il serait né vers le milieu du VIe siècle av. J.-C., approximativement vers 563, dans une famille aristocratique appartenant à la caste des guerriers et des princes. Sa famille, influente, est installée près du village de Kapilavastu, au royaume de Kosala, au pied de l’Himalaya, à la frontière sud, aujourd’hui le Népal. Elle jouit d’une position importante dans le clan des Sakya. Il vécut une existence assez aisée. Marié, il eut un enfant. Très sensible, il a été marqué par le climat intellectuel et spirituel de son temps, ce qui le détourna des plaisirs dont il pouvait jouir. Il finit par tout abandonner et se consacra à la quête de la seule vérité qui vaille, celle qui pourrait de manière définitive libérer l’homme du monde du saṃsāra
Après sa période d’Éveil, il entra dans une période de prédication qui dura quarante ans. Il rassembla autour de lui des disciples, qui formèrent la première communauté bouddhique. Il mourut à de quatre-vingt-quatre ans (en 483).

15 – Dennis Gira, Comprendre le bouddhisme, Bayard Éditions/Centurion, p. 19.

16Samgha : la communauté bouddhique. La première communauté bouddhique, le samgha, fut constituée après que le Bouddha fut parvenu à l’Éveil et eut converti les cinq moines ascètes qui l’avaient auparavant recueilli. «Quand le Bienheureux eut prêché cette doctrine, la pensée des cinq moines fut délivrée de toute impureté, et ils purent alors faire naître la connaissance et la délivrance sans obstacle (c’est-à-dire le nirvāna). À ce moment, il y eut en ce monde six arhats (celui qui est parfaitement éveillé, qui a atteint l’illumination)».

17 – Les brahmanes constituaient la première des quatre grandes castes de la société indienne. Ce mot a tout d’abord une forme neutre : brahman, qui a le sens de «parole sacrée» – laquelle est la formule sacrificielle qui donne leur efficacité aux sacrifices et qui les amplifie. Ensuite, nous trouvons le terme brahmana – qui désigne les textes concernant le brahman, commentaires sur la parole sacrée qui se sont constitués vers le Xe siècle avant notre ère. Les brahmanes, enfin, sont les gardiens du Veda et des paroles sacrées. Un quatrième terme est celui de brahman qui désigne, dans la spéculation plus tardive, l’absolu sous-jacent à toute existence. Pour finir, il y a le dieu Brahma (ou Brahman), qui est la personnification de cet absolu et qui a donc pris la première place dans la hiérarchie des dieux. (Dennis Gira, op. cit., pp. 21-22).

18 – Voici ce qu’en dit Étienne Lamotte, Histoire du bouddhisme indien, p. 48 : «Il s’agit d’une vue pénétrante, claire et précise ayant pour objet les trois caractères généraux des choses : tous les phénomènes physiques et mentaux (matière, sensation, perception, volition et conscience) sont transitoires (anitya), douloureux (duhkha) et dépourvus d’ego ou de réalité subs¬tantielle (anâtman). Ces phénomènes qui se succèdent en série selon un mécanisme invariable ne durent qu’un moment ; voués à la disparition, ils sont douloureux ; comme tels, ils sont dépourvus de toute autonomie, ils ne constituent pas un ego et ne dépendent pas d’un ego. C’est par méprise que nous les considérons comme moi ou comme mien. Comment s’attacher à ces entités fugitives, marquées par la souffrance, et qui ne nous concernent en rien ? S’en détourner par un jugement lucide, c’est ipso facto en éliminer le désir, neutraliser l’acte et échapper à l’existence douloureuse».

19 – André Comte-Sponville, L’esprit de l’athéisme, Livre de Poche, 2006, p. 110.

 

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