Énergie en Afrique

Si l’on veut que l’Afrique se développe, une chose est à faire en premier : doter le continent d’une production d’énergie abondante et bon marché.

Lors du colloque «Le paradoxe africain», tenu le 10 juin dernier à l’École militaire1, l’une des interventions a été particulièrement remarquée. C’est celle du Professeur Furfari, géopoliticien de l’énergie2. Très loin des idées reçues et des discours convenus et idéologiques, il a rappelé certains faits et chiffres incontestables, et souvent ignorés. Ceux-ci jettent une lumière très crue sur les erreurs de stratégie ayant cours actuellement concernant l’Afrique. Ces mêmes erreurs dessinent a contrario, à condition qu’on veuille bien corriger les trajectoires, une route claire et même limpide pour le développement du continent.

Sans énergie, pas de développement

D’abord, un constat : sans énergie, pas de développement, et même pas de vie ! Sans énergie en Afrique, pas d’Afrique… Lorsque, il y a 66 ans, les pays fondateurs de l’Europe ont créé la CECA, ils ont rappelé qu’il n’y avait «pas d’avenir sans énergie abondante et bon marché». Et de fait, le développement extraordinaire de notre continent au XIXe siècle s’accompagne de celui du charbon, tout comme le XXe est celui des énergies fossiles, puis du nucléaire. Sans ces sources d’énergie puissantes, nous n’aurions pas été ce que nous sommes. Nous avons simplement oublié ces évidences premières toutes simples parce que, abondamment pourvus aujourd’hui sur ce plan, nous ne pensons plus qu’à en réduire les nuisances, sans penser que d’autres ont besoin, d’une façon urgente, d’emprunter le même chemin initial que nous pour pouvoir grandir.

Cette situation crée beaucoup de malentendus. En effet, l’UE dépend aujourd’hui, à 80 %, des énergies fossiles. Depuis 2000, elle a dépensé 1 000 milliards d’euros pour développer le solaire et l’éolien, et pour qu’ils parviennent aujourd’hui à 2,5 % du mix énergétique. Comment peut-on penser qu’une telle politique pourrait être viable pour l’Afrique ?

De plus, le Pr Furfari le démontre, l’augmentation de l’énergie, et partant du CO2, accompagne dans tous les pays, nonobstant les discours politiquement corrects, l’augmentation de l’IDH3, et donc de la qualité de vie. En effet, la «trappe à pauvreté» est concomitante de la pénurie d’énergie.

En Afrique, l’espérance de vie est globalement 60 % de celle de l’Europe4. Le continent doit sortir de la «trappe à pauvreté», et pour cela, les besoins en énergie sont gigantesques. En effet, sans énergie, pas d’hôpitaux, pas de transports efficaces, pas de cuisine moderne, pas d’école ni de travail de qualité, même pas de transmission ni d’informatique. Rien ne peut fonctionner correctement, ni se développer. Un Européen dépense, sous une forme ou sous une autre, l’équivalent de 3 300 kg d’équivalent pétrole par an. En Afrique, c’est 700 kg, donc 5 fois moins. De même, si chez nous, c’est essentiellement l’électricité ou l’énergie fossile qui nous alimente, là-bas, à 60 %, c’est le bois, avec les conséquences que cela comporte (environnement, santé).

Pour ce qui est de l’électricité proprement dite, nous autres Européens consommons 6 100 kWh/an par personne, et les Africains 530 kWh/an par personne, soit 12 fois moins. De plus, nous savons que si la population africaine va augmenter de façon importante dans les prochaines années5, elle aura besoin d’encore plus d’énergie. Or, aujourd’hui, 570 millions d’Africains6 n’ont pas accès à l’électricité. En RDC, seuls 17 % de la population y a accès, 8 % au Tchad, 7 % au Burundi ou au Soudan du sud ! Et, en plus, la disponibilité de la ressource n’est pas la seule donnée qui compte. Il faut aussi qu’existe la qualité du réseau. Or, au Kenya par exemple, 65 % des entreprises ont entre 4 et 14 interruptions du réseau de plus de 2 heures par semaine. Pour pallier cela, tous ceux qui le peuvent s’équipent de groupes électrogènes au diesel. Mais ça n’est pas une solution satisfaisante.

Pire encore : en 2000, 600 millions d’Africains cuisinaient encore «de façon rustique». Traduisez : avec du bois vert ou des bouses de vaches séchées. En 2019, ils sont 900 millions. En Ouganda, au Sud Soudan, à Madagascar, seuls 1 %des habitants cuisinent de façon moderne. Pour tous les autres, c’est évidemment la pollution, celle des fumées, qui entraînent maladies respiratoires et mortalité infantile.

Les raisons du manque d’investissements

Devant ces chiffres effrayants et scandaleux, que tous les experts connaissent, on pourrait penser que les investisseurs du monde entier se précipiteraient, pour proposer des solutions d’énergie abondante et bon marché. Or ce n’est pas le cas. À cela, plusieurs raisons.

Souvent, les régimes politiques ne sont pas assez stables et durables pour inspirer confiance, afin de mettre en jeu les financements importants requis pour des projets de longue durée7.

Cette situation de déliquescence des États fait que de nombreuses ONG sont présentes, importantes et influentes sur le continent. Elles ont souvent une approche politique et idéologique8, et proposent des solutions «microscopiques» locales, alors que les pays ont besoin de grands projets nationaux ambitieux, à l’instar de ce que nous avons pu mettre en œuvre nous-mêmes dans les siècles passés, ou comme la Chine, et l’Asie en général, l’ont fait récemment.

Compte tenu de l’inapplicabilité en grande quantité sur le continent, nous l’avons vu, du solaire ou de l’éolien, et du prix prohibitif de ces technologies, les solutions importantes, ambitieuses et bon marché ne peuvent passer, quoi qu’on en dise, que par deux options : le charbon et l’hydroélectrique. Or, à cause de notre «doxa climatique», ces solutions, pourtant indispensables, n’ont pas la cote….

Ainsi, on ne veut pas leur vendre de centrales thermiques au charbon. Mais à quoi sert-il de vouloir les forcer à «sauver la planète», si cela doit se faire au prix de la «trappe à pauvreté» et de la cuisine au bois vert qui, précisément, entraîne la déforestation et les maladies pulmonaires chroniques pour les enfants ? D’autant que les centrales modernes sont beaucoup moins polluantes qu’autrefois. Les Chinois, eux, ne s’embarrassent pas de nos scrupules et leur en vendent à tour de bras. Demain, lorsque les Chinois «tiendront» l’énergie de l’Afrique, et donc qu’ils la domineront, de ce fait, économiquement et politiquement, qu’en sera-t-il de nous et de nos préventions ? Ils nous domineront aussi.

De même, les pays africains ne parviennent pas à obtenir de nous des financements pour de grands barrages hydroélectriques9, alors que cette technologie apporte une grande quantité d’énergie bon marché, qu’elle est renouvelable, et qu’elle règle, qui plus est, le grave problème d’accès à l’eau potable, une plaie récurrente en Afrique. Ainsi, la Banque mondiale, influencée par les ONG, a refusé de financer le grand projet du barrage de la Renaissance sur le Nil, en Éthiopie. Le pays a dû mettre en œuvre une souscription publique auprès de toute la diaspora éthiopienne mondiale… et a obtenu l’aide de la Chine ! De même, les projets d’extension III et IV de la rivière Ruzizi, à la frontière entre le Rwanda et la RDC, ou le projet Inga III, en RDC, près de Matadi, ont beaucoup de mal à trouver des bailleurs de fonds.

Pourtant, tous les experts savent qu’il faut couvrir l’Afrique de centrales thermiques, de barrages et, demain, de petites centrales nucléaires SMR, pour que le continent décolle. C’est la base de tout. Demain, avec de l’énergie abondante et bon marché, l’Afrique pourra produire, exploiter ses immenses ressources, nourrir sa population et s’enrichir. Et ceux qui auront contribué à cette mise en place s’enrichiront aussi. Si on ne le fait pas, rien ne pourra empêcher les Africains pauvres de venir chez nous, et nous aurons la pauvreté là-bas et ici. Et si c’est d’autres qui le font à notre place, ils auront la maîtrise de nos fournisseurs, et nous serons «piégés», encore un peu plus.

Combien de temps encore allons-nous nous laisser diriger par des idéologues ? Qu’attendons-nous pour aller de l’avant ?

François Martin

 


1 – Voir «Le paradoxe africain», dans la SRP du 17 juin 2021.

3 – Indice de Développement Humain.

4 – D’où sa hausse actuelle rapide.

5 – Voir «La démographie africaine : une question sensible» dans la SRP du 28 octobre 2021.

6 – Soit 120 % de la population de l’UE.

7 – D’où l’importance de ne pas imposer aux pays africains des modèles purement occidentaux, qui ne fonctionnent pas dans leurs environnements politiques.

9 – Parce que ce n’est pas assez «écologique», selon la doxa des ONG, qui ne veulent entendre parler que de solaire ou d’éolien…

 

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