Les fumées de Satan et Paul 6

Aline Lizotte poursuit son analyse du Rapport de la CIASE sur les agressions sexuelles. Elle élargit son regard en recherchant les causes profondes des difficultés que traverse l’Église et propose une réponse aux questions sur lesquelles tout le monde s’interroge : comment cela est-il possible ? Qu’est-ce qui nous arrive ?

Le 29 juin 1972, le pape Paul VI prononçait une homélie dans laquelle il laissait percer son inquiétude : «Devant la situation de l’Église d’aujourd’hui, nous avons le sentiment que par quelque fissure la fumée de Satan est entrée dans le peuple de Dieu. Nous voyons le doute, l’incertitude, la problématique, l’inquiétude, l’insatisfaction, l’affrontement. On n’a plus confiance dans l’Église. On met sa confiance dans le premier prophète profane venu qui vient à nous parler de la tribune d’un journal ou d’un mouvement social, et on court après lui pour lui demander s’il possède la formule de la vraie vie, sans penser que nous en sommes déjà en possession, que nous en sommes les maîtres. Le doute est entré dans nos consciences, et il est entré par des fenêtres qui devraient être ouvertes à la Lumière».

En mars 2005, le cardinal préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi présidait le chemin de Croix au Colisée devant Jean Paul II, qui devait mourir au début d’avril. Méditant la 9e station, il exprimait sa souffrance : «Souvent, Seigneur, ton Église nous semble une barque prête à couler, une barque qui prend l’eau de toute part. Et dans ton champ, nous voyons plus d’ivraie que de bon grain. Les vêtements et le visage si sales de ton Église nous effraient. Mais c’est nous-mêmes qui les salissons ! C’est nous-mêmes qui te trahissons chaque fois, après toutes nos belles paroles et nos beaux gestes.»

L’un et l’autre, le pape italien et le cardinal allemand futur Benoît XVI, se posent la même question que celle que posent nos évêques aujourd’hui : comment cela est-il possible ? Qu’est-ce qui nous arrive ? La réponse est donnée par les deux papes, dont l’un est encore vivant comme émérite : «Une puissance adverse est intervenue dont le nom est le diable, cet être mystérieux auquel saint Pierre fait allusion dans sa lettre. Combien de fois, dans l’Évangile, le Christ ne nous parle t-il pas de cet ennemi des hommes ! Nous croyons à l’action de Satan, qui s’exerce aujourd’hui dans le monde précisément pour troubler, pour étouffer les fruits du concile œcuménique».

Aujourd’hui, le concile œcuménique Vatican II n’inquiète plus personne. C’est une «vieille chose» qui s’est terminée le 8 décembre 1965, juste au moment où l’Occident allait connaître la plus grave crise culturelle de son histoire, au moment où il s’acheminait vers un doute profond sur sa valeur et sur son existence. Cette crise, dont il est loin d’être sorti et qui s’appelle aujourd’hui la «cancel culture», cette crise que nos gouvernements veulent ignorer et qui risque de tout emporter, non seulement les valeurs d’un certain humanisme à la française, mais les racines profondes d’une histoire qui commence réellement avec l’avènement de Grégoire Ier dit le Grand (504-604), une crise qui ne se résume ni ne se réduit aux violences sexuelles sur mineurs. Elle n’est pas particulièrement propre à la France. Elle éclate partout en Occident vers 1965, et sa virulence commence à manifester ses propres signes aux États-Unis, principalement à l’Université de Berkeley, en Californie.

Le New Age ou l’idéologie du changement

On ne parle plus aujourd’hui du New Age comme on ne parlait dans les années 1970. On n’en parle plus, parce qu’on en vit pleinement les conséquences. On vit maintenant l’Âge du Verseau, comme disaient à l’époque les tenants du changement. Or ces prétendus changements ont été ceux de l’après-guerre, et ils ont profondément transformé l’Occident. Ces changements ne viennent pas, comme on le pense dans une perspective franco-française, de Mai 68, mais des USA, plus précisément de la Californie, et plus précisément encore de l’Université californienne de Berkeley.


Ces changements ne viennent pas, comme on le pense dans une perspective franco-française, de Mai 68, mais des USA.


C’est à Berkaley qu’est né le Free Speech Movement, au cours de l’année universitaire 1964-1965, à partir de «l’affaire Weinberg». La protestation alors menée par six étudiants concernait la défense faite par l’université à John Weinberg de tenir des discours politiques très violents. Ce dernier était un ancien étudiant, qui refusa de montrer son badge à la police du campus. Il fut arrêté. La nouvelle se répandit très vite sur le campus et 3 000 étudiants entourèrent la voiture de police dans laquelle il se trouvait. Le siège dura 32 heures et, finalement, il fut levé quand on remit Weinberg en liberté.

Cette protestation étudiante était complètement inédite pour l’époque. La «révolution estudiantine» débutait. Elle avait comme but d’obtenir une liberté totale pour toute forme de discours politique sur les campus. Elle s’appuyait sur une interprétation du Premier amendement qui garantit la liberté d’expression, laquelle créait un sentiment d’inconfort et d’intolérance pour certains autres étudiants. L’université pouvait-elle permettre que l’on dise tout et n’importe quoi ? Mais comment en juger ?

Le mouvement du Free Speech se répandit partout à une vitesse foudroyante. Aujourd’hui, il enflamme une grande partie des campus universitaires, même en France. Il entraîne une division malsaine entre les professeurs et, surtout il oblige les dirigeants des Université à engager des sommes considérables pour protéger les étudiants de blessures, ou même pour protéger leur vie, quand un orateur politique, porte-parole de minorités, se présente, même s’il n’est soutenu que par un petit groupe de partisans.

Cependant, le mouvement de Berkeley révélait une crise axiologique face à tous les «principes» sur lesquels s’appuyait la civilisation américaine, principes qui se nourrissaient de la littérature des grands auteurs européens jusque-là «choyés». Leurs ouvrages étaient lus par un public universitaire avide de changement, d’un changement qui vomissait le «puritanisme». On lisait et on écoutait ceux qui avaient trouvé refuge aux États-Unis pendant la guerre, qui avaient profité de la protection américaine et qui, grâce à la liberté de leurs postes de professeurs d’université, avaient développé le champ intellectuel de leur pensée. On était en Californie, on bénéficiait de la splendeur des paysages, de la tendresse des vents du Pacifique et de l’accueil admiratif des hôtes.

Tel fut Carl Rogers, qui entraîna chacun à exprimer ses sentiments, ses peurs, ses haines, ses amours, sans crainte d’être jugé. Seul ce que nous ressentons profondément peut nous changer. Les arguments rationnels ne peuvent pénétrer les strates de la peur et les conditionnements que les systèmes de croyances ont cristallisés en nous. Tel fut aussi Hermann Hesse (1877-1962), suisse, romancier, poète, peintre et essayiste allemand, qui prône une vision «spirituelle» de l’univers fondée sur les richesses de l’âme intérieure dont il faut scruter les profondeurs en se laissant guider par les archétypes de Carl Gustav Jung. Tel fut encore l’influence d’Abraham Maslow (1908-1970), le grand théoricien de la motivation, qui enseigne la «self accentuation» par la découverte des besoins non seulement du corps, mais aussi de l’âme. Cette découverte pyramidale débouche sur ce qu’il appelle «the peak experience», une sorte de contemplation lumineuse de soi-même qui comble toutes les soifs, tous les besoins intérieurs.

L’énumération est-elle terminée ? Que non ! Il faudrait ajouter encore une bonne dizaine de figures. Contentons-nous de mentionner Theodore Roszak (1933-2011), un vrai Américain, né à Chicago, essayiste, historien, sociologue et romancier, dont les œuvres sont des moyens de diffuser sa pensée humaniste. Au World Symposium of Humanity qui se tint à Vancouver en 1976, il affirma : «Our first great challenge is to create a consensus that fundamental change is possible—to create a climate, a framework, which can integrally organize and coordinate the forces which are today striving for growth along seemingly separate paths. We will create an irresistibly vibrant vision, a new paradigm for constructive humanistic action…. Until we have created that master context, all talk of strategy is meaningle1».

Theodore Roszak ne fait que témoigner de ce bouillonnement d’idées qui anime, sur ces terres de Californie, ceux qui se pensent les constructeurs de l’avenir : Palo Alto, Esalen, fondée par Michael Murphy et pénétrée par l’hindouisme, Gregory Batson, Marguerite Mead, Paul Watzlawick, Fritz Perls, fondateur de la Gestalt Therapy. Celle-ci pénétra en Europe dans les années 1970. Ce fut l’un des courants des psychologies nouvelles, qui donnèrent le ton aux nouvelles formes de thérapie appelées «thérapies brèves», dont Érick Erikson (1902-1994) fut l’un des promoteurs les plus influents.


C’est par ces thérapies que le mouvement humaniste fut influent en Europe et très influent en France.


C’est par ces thérapies que le mouvement humaniste fut influent en Europe et très influent en France. Ce mouvement psychologique se donne comme une nouvelle voie spirituelle. Ceux qui y adhèrent ne sont ni des volontaristes, ni des révolutionnaires, ce sont des «spirituels». Pour eux, la réalité, la vraie, est une forma mentis. Ainsi le proclame Alfred North Whitehead (1861-1947), né dans le Kent (Angleterre), qui décrit la réalité comme un «flux» dont le contexte est dans l’esprit, beaucoup plus qu’une chose tangible. Arnold Joseph Toynbee (1889-1975), historien britannique étudie l’histoire comme les défis des civilisations qui persistent si elles sont victorieuses des grandes difficultés qu’elles doivent affronter. Aldous Huxley (1894-1963), cet écrivain britannique vivant à Los Angeles fut, malgré son pessimisme sur l’humanité, un point focal, presque un roi pour toute une génération. Il fut l’inspirateur d’un réseau d’intellectuels, d’artistes, de scientifiques intéressés par la recherche de la transcendance et de la transformation. Enfin, il ne faut pas oublier Marshall McLuhan (1911-1980), canadien, éducateur, philosophe, sociologue, professeur de littérature anglaise et théoricien de la communication. Il est l’un des fondateurs des études contemporaines sur les médias. Sa pensée tient en une seule phrase : «le média EST le message». Ce n’est pas le contenu qui affecte la société, mais le canal de transmission lui-même.

Ce fort courant humaniste mit par terre toute forme de religion, y compris la religion catholique. Les étudiants de nos université républicaines et catholiques qui lisaient Huxley, Toynbee, McLuhan, Éric Fromm2 (1900-1980) dans les fac de psycho, de socio, d’histoire, etc., se fichaient comme de l’an 40 des enseignements doctrinaux du concile de Trente et de la nécessité d’en sortir. Il fallait oublier le passé et construire l’avenir. Et malheureusement pour nous et pour eux, la religion était du «passé». Il fallait tout changer !

L’Église catholique a-t-elle raté le coche ?

En 1969, un penseur politique français, Jean-François Revel3 auteur de Ni Marx, ni Jésus-Christ, prédit que les USA sont près de faire l’expérience d’une seconde grande révolution mondiale. Un «homme nouveau» , un nouvel être humain est en train de naître, et cette révolution vient de l’Est, de l’accueil des philosophies et des spiritualités orientales. Revel voit la nouvelle révolution selon un modèle émergeant du chaos des années 1960, qui amena les mouvements sociaux, les nouvelles mœurs, les protestations et les violences. En fait, plusieurs activistes sont «rentrés en eux-mêmes», un changement qui semblait hérétique à leurs devanciers et à leurs camarades de la Gauche. Il leur avait été dit qu’ils ne pouvaient changer la société sans se changer eux-mêmes. Un des leaders du Berkeley Free Speech Movement, Michael Rossman, commença à expérimenter «la rareté d’un choix réel et des possibilité de choix» et à dire que la réalité semble s’être évanouie. Comment arriver à «stopper le monde» ? La confrontation devient de moins en moins attirante et il devient de plus en plus évident que, comme le dit Pogo, le héros d’une bande dessinée de Walt Kelly, «Nous avons rencontré l’ennemi, et c’est nous».

Ce spiritualisme des années 1960 a-t-il échappé à l’Église ? Le 11 octobre 1962, Jean XXIII ouvrait le concile Vatican II. Pour les jeunes prêtres séculiers ou réguliers, cette annonce et cette ouverture furent accueillies avec une joie débordante. Il fallait les entendre parler de cette annonce pour comprendre leur joie. Il faut aussi lire cette œuvre du cardinal Ratzinger Mon Concile, Vatican II pour saisir ce que l’on attendait de cette rencontre de l’épiscopat universel. Le 8 décembre 1965, Paul VI clôturait le Concile. Celui-ci avait produit 4 constitutions (Dei Verbum, sur l’Écriture sainte, Lumen Gentium , sur l’Église, Sacrosanctum concilium, sur la liturgie, Gaudium et spes sur l’Église et le monde de ce temps), 3 déclarations (Gravissimum Educationis sur l’éducation chrétienne, Nostra Ætate sur le dialogue avec les religions non chrétiennes – juive et islamique, Dignitatis humanæ, sur la Liberté religieuse), 9 décrets (Christus Dominus, sur la charge pastorale des évêques, Presbytorum ordinis sur le ministère et la vie des prêtres, Optatum totius sur la formation des prêtres, Perfectæ caritatis, sur la vie religieuse, Apostolicam actuositatem, sur l’apostolat des laïcs, Ad Gentes sur l’activité missionnaire de l’Église, Unitatis redintegratio, sur l’œcuménisme, Orientalium ecclesiarum, sur les Églises orientales catholiques, Inter mirifica sur les moyens de communication sociale).


Quand on lit ce que dit la CIASE des délibérations du Concile, on peut dire que c’est non seulement totalement incomplet, mais surtout faux et injurieux.


Ceux qui ont suivi les délibérations du Concile au long de ces quatre années (saisons automnales) peuvent témoigner de l’intensité des débats, des remises en causes, de l’avancement dans le renouveau et de la précision des notions théologiques et pastorales, du souci de vérité, de l’immense œuvre de liberté, de foi, de charité et d’espérance qu’a été le Concile œcuménique Vatican II. Aussi, quand on lit ce qu’en dit la CIASE aux n°s 0261-62, on peut dire que c’est non seulement totalement incomplet, mais surtout faux et injurieux. Si l’on en croit le Rapport, le concile Vatican II aurait eu comme unique vision de faire passer l’Église d’un régime intransigeant et clérical à une logique de l’aggiornamento. Et comme tel, il aurait été centré uniquement sur le Peuple de Dieu. À partir de là, il aurait cherché une adaptation aux conditions sociale nouvelles et une revalorisation du jugement porté sur le monde moderne.

La première réaction qui nous vient en lisant cette pétition de principe, c’est de dire qu’ils n’ont vraiment rien compris, qu’il n’ont rien lu et ne connaissent rien du concile Vatican II, et qu’ils sont incapable d’évaluer le «changement» qu’a voulu l’Église et ce qu’elle entendait réaliser. Vraiment, ce sont de parfaits incompétents en matière d’ecclésiologie. Alors pourquoi les avoir choisis ? Pour être bien sûrs qu’en ne connaissant rien à la réalité ontologique de l’Église, en ne comprenant rien à ce qu’elle est et comment elle fonctionne, ils auraient une plus grande liberté de jugement ? Il est difficile de comprendre comment une indépendance de la connaissance par rapport à ce que l’on est chargé d’évaluer et de rechercher favorise la liberté de juger.

Il est d’autant plus difficile de comprendre ce point de vue que la CIASE évalue le contexte du milieu social dans lequel vit l’Église de France sous le paronyme de la sécularisation, alors que tout ce que l’on peut évaluer et que j’ai pris le temps de citer s’inscrit beaucoup plus dans la recherche d’un certain «humanisme» en mal de trouver des «certitudes spirituelles». «Certitudes spirituelles» ne signifie pas «certitudes religieuses». À vrai dire, le «feed back» dans lequel s’est placée la CIASE pour juger des événements qui ont eu lieu dans la période de 1950 à 2000 est celui qui existait en 1870, à la fin du Second Empire et lors de la proclamation de IIIe République. Oui à cette époque, il y avait, chez les ministres qui se remplaçaient comme des marionnettes pour former les multiples gouvernements, un fort anticléricalisme qui favorisa les politiques de Jules Ferry, d’Émile Combes, d’Aristide Briand, de Clemenceau et de Jaurès. Oui, les politiques des gouvernements au pouvoir ont voulu à cette époque une «sécularisation» de tous les lieux politiques où s’exerçait le pouvoir. Oui, en ces temps, les Congrégations ont dû en grande partie quitter la France. Mais elles sont revenues ! Oui, à cette époque, les papes Pie X et Pie XI ont refusé que l’Église accepte la gestion de ses biens en appliquant la loi 1901. Mais le gouvernement a dû reculer, et Pie XI a accepté la convention de 1925 qui reconnaissait à l’Église, en la personne de ses évêques, un certain droit dans la gestion de leurs biens spoliés sans en demander de restitution. Grâce à la Loi Falloux, la possibilité d’ouvrir des institutions d’enseignement dans tous les secteurs (primaire, secondaire et supérieur) fut finalement acceptée. S’il y a eu une guerre, c’est l’Église qui a remporté la victoire.

Le concile Vatican 2
Photo CPP / CIRIC

 

Aussi, quand s’ouvre Vatican II, la convocation de tout l’épiscopat ne répond pas à la question française de la sécularisation, mais elle a le souci de répondre aux problèmes du temps, en tant qu’elle est l’Église et qu’elle a comme mission essentielle le salut des âmes. Car ce qui inquiète profondément l’Église catholique, ce n’est pas la sécularisation. Celle-ci est maintenant partout. Elle est présente dans toutes les institutions publiques des gouvernement politiques. L’Église, depuis les accords du Latran en 1929, y a pleinement consenti : «Rendez à César ce qui est à César» ! Ce qui inquiète profondément l’Église, ce sont toutes ces recherches de «spiritualité» qui fleurissent de partout et qui reposent sur une sorte d’individualisme spirituel dans lequel chaque personne pense trouver dans les profondeur de son «ego» la réponse à des soifs spirituelles et le remède qui viendrait diminuer les angoisses face aux fluctuations du pouvoir de l’argent et de la méritocratie sociale.

Le travail postconciliaire des papes

Il y a eu le Concile ; il y a eu et il y a les papes postérieurs au Concile. Le Concile scrute, étudie, regarde les situations. Il fait avancer l’Église dans la compréhension de sa nature et la fidélité à sa mission. Quelle que soit la difficulté d’organiser cette assemblée, la mission d’un concile demeure toujours la même. Et le travail des papes et des évêques toujours le même. Malgré les critiques que l’on peut faire à ce Concile sur sa «naïveté» à l’égard du «monde extérieur», il faut rendre hommage à la force doctrinale avec laquelle il a déterminé la nature de l’Église, la spécificité du sacerdoce ministériel – prêtres et diacres. Il a aussi bien marqué le rôle des fidèles laïcs et les a sortis de la «passivité» qu’ils croyaient leur être naturelle.


On fait souvent dépendre la baisse de la pratique religieuse de la parution d’Humanæ Vitæ, que l’on juge comme un retour à l’intransigeance.


On doit concéder aux critiques que ce Concile n’a pas manifesté la même force à l’égard des courants moraux qui commençaient à introduire leurs idéologies dans les sociétés occidentales, principalement sur tout ce qui touchait à la transmission de la vie et à la morale concernant le 6e et le 9e commandements. Ce que ce Concile n’a pas fait de façon suffisamment forte, les papes qui l’ont suivi ont dû le faire. C’est ainsi que Paul VI a dû trancher avec clarté sur l’illicéité de tout moyen contraceptif mutilant ou affectant la nature de l’acte conjugal. Ce fut l’encyclique Humanæ vitæ. On fait souvent dépendre la baisse de la pratique religieuse de la parution de cette encyclique, que l’on juge comme un retour à l’intransigeance qui caractérisait, dit-on, l’attitude de l’Église sur la sexualité. Là, une fois encore, on est injuste : s’il y avait encore des bûchers sur lesquels on condamne les personnes à être brûlées vives pour des «crimes» que la loi civile – fortement appuyée par l’Église – condamnait, certains ou beaucoup y conduiraient aujourd’hui avec allégresse les «pédophiles». Si l’on condamnait avec la même intransigeance les personnes coupables d’avortement, les bûchers ne s’éteindraient jamais ! Et pour combien d’autres violations du 6e commandement, aujourd’hui légalisées sans pour autant demeurer des fautes souvent graves !

L’Église, peut-être à tort, ne se fait pas de souci pour toutes les fautes commises contre les commandements qui protègent la chasteté des personnes et la véritable fidélité du mariage. Ce qui ne signifie pas qu’elle a diminué son jugement. Ce sont, comme l’a dit Veritatis Splendor des fautes graves et intrinsèquement mauvaises, comme l’enseigne plus particulièrement Jean Paul II dans son encyclique Evangelium Vitæ.

Ce qui soucie davantage l’Église, ce sont ces recherches dites «spirituelles», dont les adultes sont aujourd’hui friands. Les hommes et les femmes ont trouvé dans ces psychotechniques spirituelles qui, à première vue, semblent innocentes, des moyens de se délivrer des angoisses de la vie, de s’affranchir du jugement de qui que ce soit d’autre, de liquider leur culpabilité », d’être installés dans un «bien-vivre», de récuser toute norme non pénalisante, d’afficher une indifférence marquée face aux infractions morales – sauf si cela les touche –, de choisir leurs propres règles et de les imposer, tout en refusant celles qui ne cadrent pas avec leurs choix de vie. Et de se dire «heureux» ! Ils ont trouvé ce moyen en maîtrisant leur corps, en lui apprenant à mettre une barrière aux émotions négatives, à refuser toute angoisse de faute. Ils deviennent forcément des individus heureux d’un petit bonheur ! Ils ont relégué au grenier la contrainte morale de la loi et, ce faisant, ils se croient libres face à elle. Alors, l’homme ne doit plus obéir qu’à lui-même.

Ce bonheur «spirituel» caché, l’homme en paie le prix : il est devenu un «objet» psychologique. Sans s’en rendre compte, il vit aux dépens des ersatz de «celui» qui, au premier jardin, lui a dit : pas du tout, vous ne mourrez pas. Si vous rejetez l’ordre du Créateur, vous deviendrez libre, vous serez comme des dieux (Gn 3, 5), connaissant le bien et le mal et pouvant en juger.

Les départs de l’Église, la pratique qui baisse, cela ne vient ni du «pouvoir» de l’Église qui écraserait les hommes et les femmes, ni des jugements moraux qu’elle émet, ni des «formes archaïques de son gouvernement. Ils sont provoqués par toutes ces «spiritualités» que beaucoup de chrétiens ont endossées comme on met un survêtement, de toutes ces théories hédonistes promettant la revalorisation de l’individu, qui trouverait dans ses propres richesses un bonheur transcendant en refusant la véritable transcendance. Ce sont là vraiment les «fumées de Satan» qui brouillent les esprits, qui conduisent à utiliser des instruments en soi innocents, pour faire croire à l’homme qu’il peut s’affirmer en étant affranchi de toute obéissance. Sauf de la mort. Celle-là, il ne faut pas y penser ! Mais un jour, elle se dressera hideuse et dévorante, et aucune technique ne pourra l’éloigner.

On ne se moque pas de Dieu ! Que son infinie miséricorde nous soit en aide !

Aline Lizotte

 


1 – «Notre premier défi est de créer un consensus qu’un changement fondamental est possible, il nous faut arriver à créer un climat, une structure qui sera intégralement organisatrice et coordinatrice des forces qui, aujourd’hui, se développe dans des voies séparées. Nous devons être des créateurs d’une vibrante vision, des nouveaux paradigmes pour construire une action humaniste. Tant que nous n’aurons pas créé ce contexte fondamental, tout discours stratégique n’a aucun sens.»

2 – Psychanalyste américain d’origine allemande, écrivain prolifique et critique forcené des théories de Freud. Pour lui, l’homme n’est pas que le produit de ses instincts mais également celui de sa relation au monde, à la culture et à l’Histoire.

3 – Né le 19 janvier 1924 à Marseille, Jean-François Revel est agrégé de philosophie. Il enseigna à l’Institut français de Mexico, puis à celui de Florence, avant d’entreprendre une carrière de journaliste et d’écrivain. Il fut élu le 19 juin 1997 à l’Académie française et reçu sous la coupole le 11 juin 1998. D’abord classé à gauche, Jean-il devint au cours des années soixante-dix un des théoriciens de la droite anticommuniste. En septembre 1978, Sir James Goldsmith, qui venait de racheter L’Express aux Servan-Schreiber, nomma Jean-François Revel directeur de l’hebdomadaire, Raymond Aron étant président du comité éditorial. Jean-François Revel démissionna en mai 1981, après le licenciement de son rédacteur en chef, Olivier Todd. À partir de 1982, il participa, avec son épouse Claude Sarraute et son ami Nicolas Tandler, aux congrès annuels du World Media Center, sous la présidence du révérend Sun Myung Moon et du général Bo Hi Pak. Il s’y retrouva avec Don Mario Vargas Llosa, fréquenta les dirigeants moonistes français Pierre Ceyrac et Jean-Pierre Gabriel, ainsi que d’autres éditorialistes anticommunistes, Georges Suffert (Le Point) et Alain Griotteray (Le Figaro). Parmi les personnalités françaises participant à ces conférences, on note Jacques Soustelle, Gérard Écorcheville, Joèl Gali-Papa, Roland Gaucher, Michel de Rostolan. Développant un anticommunisme systématique, il devint membre de la New Atlantic Initiative à Washington, aux côtés des principales personnalités de la droite américaine et de quelques Français comme Alain Besançon, Emmanuel Le Roy Ladurie et Alain Madelin. Avec divers membres de la New Atlantic Initiative, Jean-François Revel patronna l’Universidad Latinoamericana de la Libertad de Friedrich von Hayek. Son conseil d’orientation était composé de Jean-François Revel et Don Mario Vargas Llosa. En 1998, Jean-François Revel devint président de l’Institut d’histoire sociale (IHS). Il s’y appuya sur deux conseillers (Alain Besançon et Emmanuel Le Roy Ladurie), et sur trois vice-présidents (Christine Chauvet, Stéphane Courtois et Michel Junot). L’IHS dispose d’une documentation originale comprenant notamment les archives personnelles de Marcel Déat. Il édite diverses revues stigmatisant l’influence communiste dans le monde syndical.

 

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