Sous le sceau de la confession

Faut-il considérer que l’entretien entre le pénitent et le confesseur (prêtre ou évêque) recouvre tout ce qui a été échangé ou non pour que ledit pénitent puisse confier à Dieu en Jésus Christ les raisons pour lesquelles il espère l’absolution sacramentelle ? Peut-on admettre que tous les propos partagés entre l’un et l’autre au cœur même de la confession ne soient pas couverts nécessairement par le secret absolu de la confession ? Réponse de l’abbé Bernard du Puy-Montbrun.

Certains laissent entendre à tort que le secret porterait sur le péché personnel et non pas sur celui des autres, qui pourrait être dit à ce moment-là. Une affirmation erronée qui ne peut pas être soutenue par quiconque, fût-il évêque, contre le droit de Dieu représenté par l’Église. Expliquons pour ne pas perdre le fil de la transmission historique et de la nature de la confession sacramentelle1.

Il est vrai que pendant l’ère médiévale, qui a duré mille ans, des formes exceptionnelles de confession et de pénitence ont existé, où les propos échangés dans l’intimité pouvaient être colportés. Elles faisaient curieusement oublier la présence du prêtre tant la préoccupation était seulement la recherche d’un pardon sûr, puisque l’espérance de vie était courte. La mort subite était redoutée, et la crainte du jugement dernier imposait cette recherche. Malgré les monastères et les cathédrales qui gardent la science sacrée et profane en préparant la pensée théologique du XIe siècle, les uns se confessent alors seulement à Dieu, les autres se confessent à des laïcs2. Saint Pierre Damien «vers le milieu du XIe siècle, rappelle [cependant] au confesseur qu’il est redevable envers son pénitent d’un silence perpétuel […]. Et, dès avant 1089, paraît le premier traité sur le secret sacramentel : c’est le Libellus de celanda confessione de Lanfranc. […]. Et, fait capital dans la question, [pour l’auteur de cet “opuscule3”], l’obligation de ce secret vient de la nature même de ce sacrement4

Le XIIe siècle viendra alors approfondir le lien inflexible entre le ministre de la confession et son secret sur tout ce qui fut échangé, que les écoles médiévales soutiennent. Yves de Chartres, Pierre Abélard, Pierre Lombard, Pierre le Chantre professent la loi intégrale du secret pour toute confession sacramentelle. Nicolas de Clairvaux, «dans un sermon aux moines, en la fête de Saint André», recommande au prêtre le silence au nom du «sceau de la confession», expression mentionnée par écrit pour la première fois car «on considérera comme scellé, à tout jamais, l’entretien du pénitent avec son confesseur, en vue de recevoir l’absolution5.» Sceau et secret sont intimement liés. Saint Thomas d’Aquin en a la conviction et va même écrire que le confesseur doit «ignorer ce que l’on sait par la confession puisque qu’on ne le sait nullement comme homme mais comme Dieu6

En d’autres termes, si le confesseur révèle quelque chose de l’entretien qu’il vient d’avoir avec le pénitent, c’est le viol du sceau sacramentel7 pénalement sanctionné par une excommunication immédiate (latæ sententiæ) en affirmant quelque chose qu’il est censé ignoré et que Dieu entend en permettant à son serviteur de donner l’absolution in persona Christi capitis, ce qui ne veut pas dire que le prêtre se prend pour le Christ lui-même, mais qu’il a la grâce d’agir, en son Nom de par son ordination en donnant le pardon de Dieu pour l’Éternité8.

Dès lors, dans le cadre de ce sacrement qui implique la stricte confidentialité du Sigillum et dans l’hypothèse d’un enfant baptisé qui se confierait ainsi d’avoir été agressé, maltraité, en plus de son péché personnel qu’il peut confier à Dieu, le confesseur doit se taire à jamais sur les péchés avoués et regrettés comme sur cet acte de maltraitance. Quitte à le réécrire, le sceau de la confession ne porte donc pas que sur le péché dit au confesseur, mais sur tout ce qui fut dit dans ce cadre sacramentel. Il est faux de déclarer que le secret de la confession ne porte que sur le péché et non sur le reste de l’entretien. Bien entendu, si cela apparaît, le confesseur doit conseiller sur le moment l’enfant pour qu’il puisse en parler lui-même à qui de droit de sa propre initiative9.

En outre, bien que ce soit un autre sujet, le droit processuel en matière de procès pénal canonique précise que les clercs doivent être jugés par des clercs s’ils sont habilités à le faire. En effet, les sanctions vis-à-vis des clercs qui violent les normes délictuelles, les incriminations édictées par le législateur suprême, le Pontife romain, leur sont spécifiques au nom de caractère sacerdotal indélébile pour le «salut des âmes» à garantir, à promouvoir. Des laïcs baptisés, malgré ce que disent certains, n’ont donc pas leur place dans ce type de procès, même s’ils sont diplômés en droit canonique.

Dans la période tourmentée liée aux conclusions discutables et problématiques sur lesquelles beaucoup sont aveuglés par la commission Sauvé en disant tout et n’importe quoi, espérons que l’application du nouveau droit pénal général et spécial sera mieux faite depuis la réforme décidée par le pape François. Espérons que l’équité canonique sera enfin respectée vis-à-vis d’une victime supposée comme vis-à-vis d’un suspect supposé comme d’un accusé s’il y a lieu, pro rei veritate, en souhaitant que les droits de la défense ne soient pas une clause de style.

Abbé Bernard du Puy-Montbrun
Docteur en droit canonique
Diplômé en Sciences criminelles

Photo : Aurora72 / Shutterstock


1 – B. du Puy-Montbrun, La détermination du secret chez les ministres du culte. Le secret pastoral en droit canonique et en droit français, L’Échelle de Jacob (Salvator), 2012.

2 – B. Poschmann, Histoire des dogmes, La pénitence et l’onction des malades, Cerf, 1996, p. 155 ; A. Teetaert, op, La confession aux laïcs dans l’Église latine depuis le VIIIe jusqu’au XIIIe siècle, Wetteren/Bruges, 1926. p. 14 et suivantes. «Le plus grand nombre de théologiens et canonistes rejettent la nécessité de la confession aux laïcs. Considérant, d’un côté, que cet aveu n’est point sacramentel mais constitue simplement un acte de vertu, et soutenant, d’un autre côté, que seule la confession sacramentelle est nécessaire à la rémission des péchés, ils concluent que jamais le pénitent ne peut être tenu de faire l’aveu de ses fautes à un laïc. Il lui suffit en pareil cas d’avoir le vœu de se soumettre à un prêtre […]. Enfin, à la fin du XIIIe siècle, le Docteur subtil Duns Scot est le premier théologien qui va contester la légitimité et l’utilité de la confession aux laïcs». Il va clore définitivement la doctrine pastorale de cette confession admise par saint Thomas d’Aquin en l’absence d’un prêtre et qui «n’hésitera pas à écrire que la confession aux laïcs est “d’une certaine façon sacramentelle”» (Ph. Rouillard, Histoire de la pénitence des origines à nos jours, Cerf, 1996, p. 57 et 161-162).

3 – L. Honoré, sj, Le secret de la confession, Étude historico-canonique, Bruges, 1924, p. 39. Lanfranc du Bec, également appelé Lanfranc de Cantorbéry ou Lanfranc de Pavie, né vers 1010 dans la région de Pavie et décédé le 28 mai 1089 à Cantorbéry, est un moine bénédictin, érudit, écolâtre et prieur du Bec en Normandie.

4 – C. Vogel, Le pécheur et la pénitence dans l’Église ancienne, Cerf, 1966, p. 157. Cyrille Vogel nous apprend que Lanfranc, archevêque de Cantorbéry (1005-1089), «fut l’un des premiers à traiter du secret de la confession. Il le fait en des termes qui nous font supposer que bien des confesseurs manquaient de la discrétion indispensable dans leur ministère. L’opuscule représente aussi l’un des premiers essais de synthèse théologique de la confession en tant qu’accusation des péchés». Ainsi, Cyrille Vogel cite un passage significatif des lettres latines de Lanfranc sur la nécessité du secret de la confession : «Si le pécheur qui se confesse continue à pécher, et même s’il est anathème, son confesseur le supportera jusqu’à la fin, malgré tout, comme le Seigneur a supporté Judas. Que le confesseur n’exerce sa vengeance, ni directement ni indirectement, contre les pénitents qui lui ont été dénoncés – par la malice ou par la naïveté de tiers – de peur de violer le secret de la confession. Il y a en effet des gens qui pensent ne pas obtenir le pardon s’ils ne révèlent pas le nom de leurs complices. […]. Il faut avoir en abomination ceux qui dénoncent des tiers dans la confession et, de même, les confesseurs, qui violent de quelque manière que ce soit les propos rapportés en confession ou qui demande le nom des complices».

5 – L. Honoré, sj, op. cit., p. 45.

6 – IIIa Qu. XI ar 1 corpus.

7 – Cardinal Maurizio Piacenza, Pénitencier majeur de la Sainte Église Catholique, interview sur le site Acistampa du 15 octobre 2021 : tout ce qui se dit dans la confession sacramentelle du début à la fin est inviolable. Les prêtres préfèrent aller en prison que de transgresser ce secret dont le contenu ne leur appartiennent pas. D’ailleurs dès la fin de la confession, le prêtre oublie et ne peut donc en parler à personne ni au pénitent, ni après son décès.

8 – Mt XVIII, 18.

9 – B. du Puy-Montbrun, «Le secret de la confession, quelques rappels», Smart Reading Press, 8 octobre 2021. Pour savoir plus précisément comment se comporter dans le cas où le ministre du culte peut apprendre un acte délictuel, des solutions sont suggérées dans cet article.

 

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