Livre de William Slattery

La lecture du livre du père William J. Slattery, paru il y a juste un an (en octobre 2020), est particulièrement roborative en ces temps où notre Église se vautre, pitoyable, dans la honte et le repentir, tout en sonnant, impitoyable, l’halali contre la Tradition. À travers une passionnante fresque historique de deux millénaires, il montre tout ce que notre civilisation lui doit, c’est-à-dire tout ce qu’elle a de bon.

Précisons-le tout de suite, ce prêtre américain n’est pas un moderniste, et c’est l’Église de la Tradition qu’il nous raconte, celle de saint Benoît et de saint Colomban, fondateurs du monachisme, celle de la chevalerie, de l’amour courtois et des croisades, celle des églises romanes et des cathédrales gothiques, du chant grégorien et de la très belle ancienne liturgie. Mais il n’oublie pas pour autant qu’elle a fondé la modernité, pour le meilleur et pour le pire, de la libération de la femme à l’essor des sciences et de l’économie de marché.

William Slattery fonde son argumentation sur une impressionnante culture, mobilisant les sources les plus anciennes et confidentielles, comme cette lettre de cet Aimon, abbé de Saint-Pierre-sur-Dives, décrivant le chantier de construction de la cathédrale de Chartres : «On voyait des hommes puissants, fiers de leur naissance, accoutumés à une vie de mollesse, s’attacher à un chariot avec des traits, voiturer les pierres, la chaux, le bois, tous les matériaux nécessaires. Quelquefois mille personnes et plus, hommes et femmes, tiraient le chariot, tant la charge était lourde. On allait dans un tel silence qu’on n’entendait la voix ni le chuchotement de personne. Quand on s’arrêtait le long du chemin, on n’entendait que l’aveu des fautes et une prière pure et suppliante à Dieu pour obtenir le pardon des péchés. Les prêtres exhortaient à la concorde ; on faisait taire les haines, les inimitiés disparaissaient, les dettes étaient remises et les esprits rentraient dans l’unité1».

Probablement d’origine irlandaise, l’auteur s’attarde longuement sur l’apport des moines venus d’Irlande, dont l’un lui apparaît, à juste titre, essentiel : la confession individuelle et secrète. Jusqu’alors elle était, sur le continent, publique et solennelle, ce qui en faisait un acte redouté : «Bien des âmes désireuses de faire la paix avec leur Dieu, mais redoutant la sévérité de l’ancienne méthode, ont dû être surprises de cette réponse nouvelle à leurs angoisses2». Il en est résulté un approfondissement de la conscience personnelle, «les liens du mariage se renforcèrent, les liens se resserrèrent entre pères et fils, entre mères et filles, les sanglantes rivalités prirent fin, et bien des conflits furent évités. Un puissant instrument de changement civilisationnel était né3».

Amoureux de la Tradition, l’auteur n’en est pas pour autant austère, bien au contraire : ce livre est proprement lyrique ! Ainsi sur la messe tridentine : «Le rite ancien est un mariage magnifique entre les prières romaines, d’une grande retenue et d’une grande précision intellectuelle, jointes à l’austérité cérémonielle et structurées par le sens pratique romain ancestral, et l’impressionnante gestuelle du rite gallican des Celtes et des Teutons fougueux. C’est à ce dernier que le rite romain doit tant son sens du mysterium tremendum et fascinans (le mystère formidable et fascinant), exprimé par les touches éclatantes de ses prières, par les cérémonies riches de symboles de la Semaine sainte, et par les bénédictions des cierges, des palmes, des cendres et d’autres représentations. C’est ainsi que la fusion du farouche esprit celtique et teutonique avec la pensée gréco-romaine, raffinée et ordonnée, rend le rite ancien complexe, entrecroisé et intellectuel, autant que terrestre et cosmique4». Et sur le grégorien : «Ce furent surtout les moines qui perfectionnèrent le chant grégorien. Ces hommes qui se levaient dans le silence de la nuit, ces silhouettes encapuchonnées glissant à travers la clôture pour se rendre à la maison de Dieu, avec la concentration et le sérieux d’une armée en opération, se consacraient à la plus cruciale des missions : le salut des hommes. Leur visage était grave, leur cœur était marqué par de profondes émotions, et de leur âme majestueuse s’élevait le chant grégorien, qui exprimait parfaitement leur réalité, leur existence entièrement vouée à Dieu, une recherche constante de l’union avec lui. Un projet aussi grand, aussi sublime et aussi nécessaire ne tolère que la perfection. Cet appel à l’excellence, saint Benoît l’avait exprimé en affirmant que les moines devaient modeler leur chant d’après ces mots du Psalmiste : « Je te chante en présence des anges » (Ps. 137, 7)5».

On attend de tels accents pour décrire certaines messes contemporaines !

William J. Slattery, Comment les catholiques ont bâti une civilisation, Paris, Mame , 2020, 382 pages.

Jean-François Chemain

 


1 – P. 293.

2 – P. 125.

3 – Pp. 132-133.

4 – p. 206.

5 – p. 297.

 

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