Remise du rapport de la CIASE

La Commission Sauvé a remis son rapport le 5 octobre à midi. Ses révélations sur les violences sexuelles dans l’Église catholique, son estimation du nombre de victimes et d’agresseurs ont paru effrayants. Une analyse attentive de la méthode d’investigation employée donne des éléments différents. Aline Lizotte nous propose ses réflexions dans un premier article.

Le 5 octobre dernier, le président de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (CIASE) s’est prononcé. Le mandat de la Commission s’étendait aux violences sexuelles concernant les personnes mineures et les majeurs vulnérables. Cette Commission s’est appuyée sur la déclaration légale de la minorité civile, c’est-à-dire 18 ans. Bien que financée par l’Église catholique – 3 250 000 euros – elle a été déclarée «indépendante», c’est-à-dire que la CEF (Conférence des évêques de France) s’engageait à respecter l’autonomie totale des participants de la Commission, le choix de son orientation, sa méthode, la nomination de ses membres, le déroulement de ses enquêtes, l’élaboration de leur conclusion. Cela n’est pas un mal, bien qu’il semble que la CIASE se soit ainsi privée, par souci d’indépendance, de vraies compétences propres à l’Église catholique en matière de droit canonique, de théologie dogmatique et sacramentelle, et d’expérience.

Puisqu’il en était ainsi, le choix de cette indépendance signifiait-elle que l’Église devait accepter d’être jugée dans les comportements de ses membres – évêques, prêtres, diacres – par des «experts» qui ne connaissent pas sa véritable nature, ses pouvoirs et ses fonctions ? Cela se ressent dans beaucoup de remarques et de propositions de la CIASE. Une autre orientation a été donnée à ladite Commission, que son Président considère comme «originale» : elle a voulu «mettre les victimes au centre de ses travaux, selon le conseil de Sr Véronique Margron, présidente de la CORREF1 (Conférence des Religieux et Religieuses en France). Cette orientation donnait immédiatement et par choix une partialité à ses recherches. Tout partenaire dans une relation sexuelle devenait immédiatement une victime, et l’autre partenaire un «criminel».

Il n’y avait pas mieux pour déterminer a priori que tous les membres du clergé dans la société accusés d’agressions sexuelles vis-à-vis de mineurs faisaient immédiatement de ceux-ci des victimes – pour toute leur vie – et qu’ils étaient déjà jugés et condamnés comme criminels, sans aucune forme de procès. Rien de la présomption d’innocence ! Elle était par choix remplacée par la présomption de culpabilité. Quant à l’Église, elle ne pouvait pas ne pas être jugée comme complice de tous ces crimes ! Voilà l’orientation que l’on trouve dans tout le Rapport de la CIASE. De plus, ses analyses indiquaient une orientation difficile à comprendre. Manifester une véritable attention et une profonde empathie envers ceux qui souffrent d’un traumatisme est le signe d’une attention humaine, mais ces bons sentiments ne guérissent rien. L’attention aux malades ne dit pas quelles sont les sources et les causes de la maladie !

Mais l’indépendance de la Commission nous est un avantage. Elle ne nous oblige aucunement à accepter ni sa méthode avec ses orientations, ni ses conclusions. Comme chrétiens et comme êtres humains, Dieu merci !, nous sommes libres. Cela ne nous empêche pas de reconnaître qu’il y a de bonnes pages, de justes observations, quelques bonnes propositions, d’autres qui sont presque loufoques, dues à l’ignorance volontaire des réalités de l’Église catholique, d’autres qui sont absolument inacceptables comme celles, entre autres, qui concernent le sacrement de la réconciliation ou le secret de la confession.

Accueil des faits

Il n’y a pas d’enquête qui tienne sans qu’il y ait une collecte de faits. Mais comment les faits ont-ils été obtenus ? Le rapport de la CIASE a effrayé plus d’un de ses lecteurs : 330 000 victimes, dont 216 000 victimes de clercs, religieux et religieuses. D’où viennent ces chiffres ?
Dans l’ensemble de la population, ce sont 3 900 000 femmes et 1 500 000 hommes, soit près de 5 500 000 de 18 ans et plus «qui ont subi une agression pendant leur minorité». Cela vaut pour une estimation faite auprès de la population en général. Or ce calcul ne peut se faire que par sondage et par des organismes spécialisés, tels l’INSERM, ou par l’IFOP. Ces sondages, même si on leur attribue une valeur de biais statistique de 95 % de confiance, ne nous renseignent que selon une probabilité vraisemblable.


On peut en premier lieu se poser une question : pourquoi la CIASE a-t-elle eu recours à des sondages ?


On peut en premier lieu se poser une question : pourquoi la CIASE y a-t-elle eu recours ? Dans un premier temps, il semble que la CIASE ait fait appel à témoignage «comme fondement d’une recherche sociodémographique menée par une équipe de l’Inserm». Il s’agissait de contacts incluant des entretiens et une réponse à un questionnaire. Ces entretiens ont eu lieu grâce au concours de l’Association France Victime2. D’après le Rapport lui-même, «le nombre des contacts noués est resté très en retrait par rapport au nombre réel de victimes ou témoins de violence réelle» ; de façon discrète, le Rapport nous dit que l’apport médiatique a été trop faible, et que l’argent a manqué pour permettre l’ouverture d’un tribunal national qui aurait porté l’attention sur son action et facilité l’ouverture des témoignages…, comme cela s’est fait en Australie. Seule Bayard-Presse lui a fourni à titre gracieux l’impression des tracts et des affiches invitant les «chrétiens» à témoigner !!! Autrement dit, l’appel à témoignage n’a pas donné de résultat satisfaisant3.

Le deuxième moyen de recueil a été l’examen des archives. Il a été mené par l’EPHE4, sous la direction de Philippe Portier. L’examen des archives secrètes5 a fait l’objet de transactions très délicates entre les dirigeants de la Commission et les autorités hiérarchiques françaises et vaticanes. En juin 2019, une note du président de la Conférence des évêques de France (CEF) exposait «le droit applicable et les obstacles à une libre consultation des archives». Car il avait été convenu, dans le document par lequel la CEF et la CORREF créaient la Commission, un «droit d’accéder aux archives des diocèses et des congrégations religieuses6».

Ces archives secrètes sont des documents protégés par un secret absolu. Beaucoup d’évêques ont posé des questions sur ce «droit» jamais ou rarement concédé. Pour la Commission Sauvé, c’était une question de «transparence». La lettre du Président de la CEF fut suivie d’une lettre au Saint-Siège. Cet échange de courriers fut complété par une visite, le 24 octobre 2019, au Secrétaire d’État, le cardinal Parolin, au Préfet de la Congrégation pour la doctrine de la Foi, le cardinal Ladaria Ferrer, et au préfet du Dicastère du clergé, Mgr Mercier, en présence de Mgr de Moulins-Beaufort. Il s’ensuivit, sans doute, un rescrit du pape François, puisque, le 18 décembre 2019, le président de la CEF recevait une réponse affirmative de principe. Il restait à négocier cette ouverture des archives avec l’UADF (Union des Associations diocésaines de France), organisme de la loi 1901. La plupart des évêques titulaires, sauf un, ont accepté. Le président de la CIASE s’est réjoui de cette demande audacieuse et du consentement de l’Église de France à cette attitude de transparence !!!

L’exploration des archives de l’Église et de celles de la justice n’ont pas constitué un quota suffisant pour déterminer l’étendue du problème social de l’abus sexuel des mineurs et des personnes majeures vulnérables au sein de l’Église. Ces enquêtes ont révélé globalement un nombre de 4 832 personnes déclarant au moins un acte d’abus sexuel dans l’Église catholique. En rapport avec les grandes enquêtes publiques de l’INSERM ou de l’IFOP, l’existence de 4 832 victimes témoignait d’un écart trop grand par rapport à la population générale. La dernière enquête publique révélait que 3 900 000 de femmes, soit 14,5 % et 1 500 000 hommes, soit 6,4 % âgés de 18 ans et plus, déclaraient au moins un abus sexuel alors qu’ils étaient mineurs. Au total en France, 5 500 000 personnes auraient été abusées durant la période de 1946 à 2000. Le nombre de 4 832 personnes dans l’Église catholique ne signifiait que les cas portés à sa connaissance, soit directement soit par d’autres !

C’est alors que la CIASE se tourna vers les grands organismes de sondage, l’Inserm et l’IFOP. En fait, l’IFOP a fait le travail matériel du sondage et l’Inserm l’a analysé. Ce qu’il faut comprendre, c’est la méthodologie employée pour réaliser ce sondage. Traditionnellement, ce genre d’enquête se faisait par une relation «face to face», dans laquelle l’enquêteur se déplace pour aller voir une ou plusieurs personnes. Aujourd’hui, cette méthode est déclarée onéreuse, inutile et peu efficace. Les nouvelles méthodes utilisent les nouveaux moyens de communication : le téléphone et l’envoi des questionnaires par internet, avec un appareil sophistiqué de confidentialité des données. Toute la valeur de ces sondages relève de trois conditions : la valeur du questionnaire, l’évaluation des réponses (leur analyse) et l’analyse ou la projection algorithmique pour étendre l’analyse à la population générale.

Le moyen choisi par l’IFOP a été Internet : un questionnaire élaboré par un travail de 243 601 panelistes, envoyé par un lien à toutes les personnes intéressées par ce sondage. Ce questionnaire a été élaboré sur 28 100 essais de questionnaires, afin d’atteindre une formulation simple, facile de réponse, peu compliquée (moins de 20 minutes pour y répondre) et favorisant une interprétation convaincante. Un grand nombre ont été envoyés, un certain nombre de personnes ont répondu7. Ces «répondants», au nombre de 28 000, ont constitué le «quota» ou la base de l’enquête, dont la valeur statistique est estimée à 95 % de confiance.

Enfant interrogé par la CIASE

 

Ici, on se heurte à une question d’analyse statistique : d’un quota aussi bas, est-il vraiment possible d’en arriver aux chiffres présentés par la CIASE : 330 000 mineurs auraient subi au moins un acte de violence sexuelle à l’âge de la minorité, dont 216 000 par les membres de l’Église catholique (évêques, prêtres, diacres), les autres par des laïcs travaillant au service de l’Église8. C’est à partir de ces estimations9 que l’INSERM a proposé son analyse.

Mais comment estimer l’impact de ce sondage et sa réalité ? Une vérification réelle est strictement impossible. D’une part, il y a ceux qui se taisent quand ils sont acteurs et ceux qui se taisent quand ils les subissent. C’est un contexte qui fait varier les sondages. Entre 2000 et 2006, les enquêtes publiques montraient un doublement des violences sexuelles, non que les actes aient réellement augmenté, mais le phénomène «# Me Too» (# Balance ton porc) ayant créé une certaine libération de la parole, on constatait une augmentation des dénonciateurs. L’affaire Weinsten10 a eu le même effet. Dans l’Église catholique américaine, l’affaire McCarrick a eu un effet du même genre, mais avec moins d’ampleur : le nombre de séminaristes contraints à des actes homosexuels par l’ancien archevêque n’a pas augmenté, mais sa diffusion a pris du poids. Et le fait s’est amplifié ! Un autre problème d’interprétation apparaît. Si l’on prend en compte le nombre d’enfants et de personnes vulnérables tel que nous le donnent les instituts de sondage, combien faut-il d’agresseurs pour agresser autant d’enfants ? Selon les résultats que donnent les diverses enquêtes menées par la CIASE, le nombre moyen des personnes agressées serait soit de 2,5 à 2,8 par agresseur et conduirait à une estimation d’environ 4 000 à 4 050 victimes, ce qui correspondrait aux enquêtes faites, aux États-Unis, en Allemagne, aux Pays Bas, en Australie, où le nombre le plus élevé tendrait vers 7 000. L’effarante distinction, nous dit le Rapport Sauvé, vient du fait que toutes ces «enquêtes maison» ne recensent que ce qui est connu d’elles ou soupçonné par elles. Il y aurait beaucoup plus de cas ignorés et, par conséquent, beaucoup plus d’agresseurs ! Qu’il y ait beaucoup de cas qui lui ont échappé, on veut bien le croire, c’est bien pour le savoir qu’une enquête a été faite, quoiqu’il y ait une jolie marge entre 4 500 et 330 000.


Le nombre d’agresseurs ne peut être évalué que par une méthode d’analyse statistique. Cette méthode exige d’établir un quota réaliste.


Comment peut-on, à partir du chiffre statistiquement établi de 330 000 enfants agressés dans le cadre de l’Église catholique, dont 216 000 attribuables aux membres clercs ou religieux/religieuses, évaluer le nombre d’agresseurs ? Il n’y a pas un agresseur par enfant ! Le nombre d’enfants agressés ne nous permet pas de déterminer réellement le nombre d’agresseurs. De cela, la CIASE est bien consciente (§ 0585 p. 225). Ce nombre d’agresseurs ne peut être évalué que par une méthode d’analyse statistique. Cette méthode exige d’établir un quota réaliste. Ce quota a été fourni par les examens des archives secrètes faite par l’équipe de l’EPHE, sous la direction de Philippe Portier. L’examen des archives et l’extrapolation faite à tous les diocèses de France, plus les réponses au questionnaire mené par la CIASE, permet d’arriver au nombre de 2 900 à 3 200 auteurs d’actes de violences sexuelles.

Si l’on fait une moyenne statistique à partir du nombre réel de 3 200 auteurs, cela pourrait signifier que le nombre d’enfants abusés par un seul agresseur s’élèverait à 63 victimes pour un seul homme. Proportionné au nombre de clercs et religieux de 1946 – 2019 (115 479 clercs et religieux), cela signifierait que le nombre d’abuseurs cléricaux serait de 2,5 % à 2,8 % pour l’ensemble du corps clérical. Ce taux a paru faible aux enquêteurs de la CIASE comparé aux enquêtes faites aux États-Unis et en Allemagne (entre 4 % et 5 %), alors qu’aux Pays-Bas, il ne dépasse pas 3 %. Ce nombre est le plus bas échantillon de base que propose la CIASE. Selon que l’on calcule le nombre de 2,8 %, 5 % ou 7 % parmi la population des prêtres et religieux, on calcule qu’il y aurait eu : 3 200, 5 800, 8 100 auteurs d’abus sexuels, pour un nombre de victimes de 63, 35, 25 par agresseur.

Ainsi un nombre aussi important que 25 victimes par clerc augmenterait le nombre à 7 % des clercs et des religieux. Un proportion plus élevée de victimes pour chaque abuseur correspondrait à un diminution proportionnelle d’auteurs abuseurs à l’intérieur du collège clérical et religieux. Si la CIASE semble s’appuyer sur un échantillonnage plus faible, entre 2,5 % et 2,8 % allant jusqu’à 3 %, c’est qu’elle tient de ses entretiens que plusieurs personnes ont mentionné que l’agresseur n’avait pas pointé qu’elles comme personne abusée. Autrement dit un petit nombre d’agresseurs peut faire plus de mal qu’un grand nombre. Mais, de là à penser que tous les agresseurs sont des émules du Père Preynat ou du Père Karadima (Chili), il y a un pas à franchir que la méthode des quotas ne peut pas franchir.

Cependant, derrière cette guerre des nombres, tout dépend de la définition opérative que l’on attribue à l’abuseur. Si, comme le fait l’IFOP dans son questionnaire, on retient comme indication d’une violence sexuelle tout acte de sollicitation, qu’il soit uniquement sensuel, comme une main sur l’épaule ou un serrement des doigts, ou évidemment sexuel, comme la fellation, le cunnilingus ou la sodomie, le nombre de personnes abusées augmente. Si l’on s’en tient à la définition juridique de «crime», qui se distingue du délit par la pénétration, le nombre d’accusés diminue. Mais en fait, pour des questions d’uniformité statistique et d’extension du balayage du plus grand nombre possible de cas impliquant une «violence sexuelle» à tout attouchement qui exprime une sensualité invasive, on peut raisonnablement dire que, pour certains agresseurs, le nombre de personnes agressées pourrait se situer entre 60 et 100.

L’analyse des données


Toute la centralisation de l’analyse de l’INSERM repose sur la théorie systémique de l’appréciation des actes posés dans des contextes socio-psychologiques.


Une chose est la récolte des faits, une autre chose est l’analyse des données. Telle qu’elle a été rapportée dans la CIASE, elle est presque une copie du dossier de l’INSERM. Seuls certains passages trop abrupts concernant l’Église catholique n’ont pas été reproduits. Pour l’INSERM, l’abus ou la violence sexuelle11 est «l’exercice d’un abus de pouvoir en matière de sexualité» (sic). Il faut bien remarquer que cette définition élimine tout jugement moral sur la nature de l’acte posé. Un acte de sodomie entre «personnes adultes consentantes» n’est pas un abus sexuel, même s’il ne sera jamais un acte moralement bon pour l’Église ! Ceci étant dit, toute la centralisation de l’analyse de l’INSERM repose sur la théorie systémique de l’appréciation des actes posés dans des contextes socio-psychologiques12.

Selon la CIASE, dans tout groupe d’enfants où est introduit un adulte, il y a risque d’abus sexuel, or l’Église catholique est, sauf la famille, le groupe le plus nombreux où se trouve une interaction entre l’adulte et l’enfant… Donc, partant de ce principe, l’INSERM analyse la structure psycho-sociale de l’Église et la déclare «patriarcale» ; le pouvoir est masculin, il appartient à des hommes âgés, il est centralisé sur l’évêque, auquel ne s’oppose aucun contre-pouvoir ; il s’exerce d’une façon dominante sur les jeunes (vicaires, diacres et jeunes), il élimine la femme. Autrement dit, si l’on trace la ligne – ce qui n’est pas fait – on retrouve l’essentiel de la gouvernance de l’Église dans la continuité d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Ce qui entraîne l’analyse du pouvoir dans l’Église comme l’élément systémique de l’abus sexuel en 7 dispositifs essentiels, dont le 7e possède trois branches. Il faut voir ce que signifie cette analyse systémique.

Avant de faire cette analyse, il faut mettre au point, grosso modo, l’analyse des mots. L’Église enseigne qu’il y a en son sein, principalement en ce qui concerne la «gouvernance», deux formes du «pouvoir», c’est-à-dire deux formes d’accomplissement d’actes valides dans la communauté ecclésiale : le pouvoir d’ordre et le pouvoir de juridiction. Le pouvoir d’ordre est celui d’accomplir validement les actes fondamentaux de l’Église comme communion de salut : par exemple, le pouvoir (qui assure la validité de certains actes) propre à celui qui est ordonné, le diacre, le prêtre et l’évêque. Ce pouvoir est appelé le «pouvoir d’ordre» ; il est reçu à l’ordination diaconale, presbytérale et épiscopale. Pour l’évêque, l’ordination lui permet d’être le guide d’une portion du peuple de Dieu, habituellement un diocèse. Il y a aussi le pouvoir de juridiction qui, grâce au pouvoir d’ordre, est celui d’exercer les fonctions de «sanctifier, enseigner, gouverner» le diocèse qui lui est confié, avec l’aide de la Curie diocésaine ou romaine, s’il le faut.

Alors que le pouvoir d’ordre est inamissible, il est toujours valable, même si le prêtre est retourné à l’état laïc – quoiqu’il ne puisse confesser licitement et validement, sauf devant une situation de danger de mort –, le pouvoir de juridiction suppose la nomination à une charge de gouvernement. Cependant, il faut bien dire que les deux «pouvoirs» sont de droit divin et ne sont pas conférés par l’assemblée des fidèles, mais par Dieu Lui-même.

Le pouvoir d’ordre dépend directement du sacrement reçu, et c’est Dieu qui le confère par ses ministres. Il est ainsi dit de droit divin ; le pouvoir de juridiction vient de Dieu, mais est conféré par la nomination faite par l’autorité compétente, le pape ou l’évêque, il est ainsi de droit ecclésiastique, donc d’un droit humain. Mais cela ne signifie pas qu’il dépend de l’assemblée des fidèles. Institué par le Christ, il dépend de Lui.

Ceci étant dit, on peut examiner les analyses que nous font les deux documents qui se ressemblent comme des jumeaux, celui de la CIASE et celui l’INSERM.

• L’abus paroissial (§ 0365)

L’abus paroissial est déterminé par ce qu’il est convenu d’appeler la «civilisation paroissiale», soit un monde socioreligieux englobant, organisé autour de l’autorité du curé perçu comme un notable du fait de sa fonction, qui intervient dans tous les domaines de la vie des fidèles, ceux-ci étant pris dans une culture de la révérence et de la dépendance à son endroit.

Quel est le curé qui se reconnaîtra dans cette description de sa fonction ? C’était vrai au temps des paroisses rurales… Est-ce que c’est aussi vrai maintenant où il y a de moins en moins de véritables paroisses rurales ?

• L’abus scolaire (§ 0370)

L’abus scolaire est celui commis par des enseignants membres du clergé ou par des religieux dans le cadre d’une école ou d’un internat scolaire. Oui, cela pouvait être vrai dans le cadre des établissements scolaires qui, du collège à l’université, étaient dirigés par des prêtres, mais maintenant13

«Historiquement, néanmoins, il faut noter que la forme scolaire est liée à une double filiation institutionnelle : l’école des Frères et le collège des Jésuites. En effet, l’école des Frères en milieu populaire, et le collège jésuite en milieu aristocratique puis bourgeois, ont fortement marqué le paysage scolaire, à la manière de deux matrices organisationnelles et catégorielles jusqu’au XXe siècle.

Les violences associées au pouvoir pédagogique y prennent des formes différentes, plus ou moins raffinées, dans la continuité des habitus de classe distinctifs de leurs publics respectifs. Dans le premier cas, celles-ci mettent directement en contact les corps du maître et de l’élève, ou quasi directement (juste par l’intermédiaire d’un outil, comme lors du coup de règle sur les doigts) et sont marquées par une certaine immédiateté, conformément aux pratiques socialisatrices des familles populaires14».

• L’abus familial

Ce passage ne concerne pas l’abus sexuel dans la famille, mais l’abus du «prêtre» ou de l’évêque, qui devient ami de la famille, comme on dit «Tonton l’Abbé». Ce peut être un phénomène d’intrusion du prêtre et un lieu favorable à l’abus sexuel des enfants …

CIASE et abus sur des enfants
 

• L’abus éducatif (§ 0168)

C’est l’abus de la présence du prêtre dans tous les milieux, hors écoles et paroisses, de l’aumônier des scouts, des mouvements de jeunesse, celui qui est présent dans les camps de vacances, celui qui accompagne partout et toujours, celui qui devient attrayant, qui écoute, encourage, etc.

• L’abus thérapeutique (§ 0391)

Le prêtre conseiller, consolateur, qui guérit de tous les tourments, qui souvent donne la force d’avancer. Celui qui peut se laisser aller à des «bains de tendresse».

La possibilité de ce type d’abus trouve sa source dans la confusion qui s’est opérée, à partir des années 1960, entre discours spirituel et discours psychologique, plus exactement à partir du moment où le discours «psy» a redonné du sens à un discours «spi» démonétisé.

• Les abus prophétiques

Ces formes d’abus, qui sont les plus critiquées, s’appuient sur une logique prophétique «hors les murs», c’est-à-dire dans un milieu qui cherche de nouvelles spiritualités, des liturgies participatives et, croient-elles, de nouvelles manières de gouverner. On les appelle des communautés nouvelles. Il est vrai que s’y trouva, semble-t-il, le plus grand nombre de cas d’abus sexuel, davantage attribuables au fondateur qu’aux membres eux-mêmes.

• Trois dispositifs d’emprise institutionnelle : sacramentelle, vocationnelle, charitable

Sacramentelle : le prêtre est appelé «un autre Christ» parce que, dans le cas des sacrements les plus usités pas les fidèles, il est dit agir «in persona Christi». Les fonctions qu’il accomplit – offrir le sacrifice du Christ, remettre les péchés, être le témoin de l’engagement matrimonial – lui donneraient un pouvoir d’autorité sacré, par lequel son aura dépasserait tout laïc et le rendrait, en sa fonction, invulnérable et «sans péché». Il agit ainsi sur les vocations, qui seraient souvent, au fond des consciences, des appels à l’imiter plutôt que d’être vraiment au service de Dieu, etc. Enfin, il acquiert une aura de réconfort quand il accomplit des services de charité, de conseil, de miséricorde, etc.


L’on trouve des abuseurs dans toutes les fonctions, mais sont-elles elles-mêmes des «causes dispositives» d’un abus sexuel si l’occasion devenait optimale ?


Cette longue énumération que l’on trouve dans le document de la CIASE décrit effectivement les actes du prêtre, du vicaire ou du diacre, que ce soit en milieu paroissial, monastique ou conventuel. Cette énumération, qui marque de façon systémique la prétendue autorité du prêtre, implique-t-elle une relation d’interaction telle qu’elle rendrait l’homme en recherche d’affections sensuelles ou même en demande d’actions pulsionnelles satisfaisantes un potentiel abuseur sexuel de l’enfant ? Il est vrai que l’on trouvera des abuseurs dans toutes ces fonctions, mais cela signifie-t-il que ces fonctions soient, en elles-mêmes, des «causes dispositives» quasi inéluctables d’un abus sexuel si l’occasion devenait optimale ? La mise en parallèle de deux pôles d’une même interaction signifie-t-elle l’acte qui les unirait ? L’argument qui se sert des milieux interactifs propres à des lieux où s’accomplissent des actes d’abus sexuels suffit-il à induire que, sociologiquement, il y aura toujours risque qu’en raison de sa fonction dominatrice, le clerc est en puissance à devenir abuseur ?

Voilà des arguments suggérés qui, sans être pleinement affirmés, tapissent l’analyse des données recueillies par les sondages.

Conclusion temporaire

J’arrête ici non pas ma réflexion, mais mon article. Les analyses que je viens rapidement de faire se prolongent dans le Rapport de la Commission Sauvé par une réflexion sur ce que l’on appelle les «dévoiements» de la fonction sacerdotale du prêtre et de l’évêque. Elles attaquent directement la fonction sacerdotale de l’un et de l’autre. Ces analyses proposent, logiquement, une «réforme» de l’Église qui pourrait nous porter à sourire ou à rire selon notre tempérament, mais qui est loin d’être innocente. J’en traiterai donc dans le prochain numéro de la Smart Reading Press.

Aline Lizotte

Photo CIASE : Thomas Coex / AP / SIPA


1 – CIASE , p. 24, § 0009.

2 – L’Association France Victime est, depuis trente ans, une fédération française regroupant 130 associations professionnelles, spécialisées dans l’aide aux victimes. Elle anime, coordonne et promeut le Réseau France Victimes et engage des partenariats pour faciliter l’accès des personnes victimes vers les associations. Elle procure à ceux qui ont été victimes d’agressions sexuelles une aide juridique et une possibilité de «libérer la parole». La Parole Libérée était une association aidée et conseillée par cette fédération.

3 – Pour compléter, voir § 0040.

4 – EPHE (École pratique des Hautes Etudes). L’université Paris Sciences et Lettres (ou université PSL) est un établissement d’enseignement supérieur français bénéficiant du statut d’établissement public expérimental depuis 2019. Elle s’est constituée par le rapprochement de onze institutions académiques et de recherche, avec le soutien de trois organismes de recherche. Située à Paris, elle est principalement implantée dans le Quartier latin, mais aussi sur le campus de Jourdan (annexe de l’École normale supérieure), à la porte Dauphine (campus Dauphine), dans le Nord de Paris, sur le campus Condorcet, au carré Richelieu (campus de l’École nationale des chartes) et à Meudon (site de l’Observatoire). Les cinq premiers membres du regroupement sont le Collège de France, Chimie ParisTech, l’École normale supérieure (Paris), l’École supérieure de physique et de chimie industrielles de la ville de Paris et l’Observatoire de Paris. Cette équipe était sous la direction de Philippe Portier, directeur de l’EPHE. Philippe Portier est un expert dans les recherches sur la laïcité. Ses recherches portent d’abord sur le catholicisme après le concile de Vatican II, puis sur la question de la laïcité, sa genèse, ses exemples dans le monde et ses différents modèles. Il définit la laïcité comme «Tout régime de droit dans lequel la liberté de conscience, déployée en liberté de croire et de ne pas croire, se trouve garantie par un État neutre à l’égard de toute conception du bien». Il s’intéresse en outre à la théorie du politique, et notamment à la question du religieux dans la pensée contemporaine du politique.

5 – Les archives secrètes sont des documents accessibles uniquement à l’autorité épiscopale, qui contiennent tout écrit concernant le prêtre depuis son ordination. Ces écrits ou actes sont absolument secrets, même pour les prêtres.

6 – § 0180.

7 – Les questions sur les violences sexuelles ont été posées de sorte qu’il soit possible de calculer la prévalence globale des violences et celle des violences survenues avant l’âge de 18 ans et de caractériser le ou les auteurs des violences. Puis, pour mieux caractériser les violences qui surviennent en milieu catholique, des questions ont été posées sur le nombre d’agresseurs membres du clergé, ainsi que sur leur fonction. Enfin, pour tous les premiers abus, qu’ils soient commis par un clerc catholique ou non, ont été demandés la durée de ceux-ci, le statut du premier abuseur, l’âge au premier abus, le type de violences commises envers les personnes par le premier abuseur et, si la personne a parlé des violences à une tierce personne, l’identité de celle-ci et si une plainte a été déposée. Enfin, des questions sur le rapport à la religion ont été posées en fin de questionnaire, telles que : l’éducation religieuse reçue dans l’enfance, la religion actuelle et son l’importance dans la vie des personnes. (INSERM¸ Sociologie des violences sexuelles au sein de l’Église catholique en France, 1950-2020, p. 406).

8 – Il aurait fallu ici consulter un statisticien mais le peu de temps dont je disposais pour faire cet article m’en a empêché. J’espère trouver quelqu’un qui nous aide à y voir clair. Peut-être un de nos lecteurs ?

9 – Un sondage n’est pas une vérification réelle des faits. Il en constitue une estimation, une hypothèse. De cela, la CIASE en a eu conscience et a prévenu ses lecteurs (cf. n°§ 0565 p. 219). Cela n’empêche pas le fait médiatique de présenter ce fait comme réel.

10 – L’affaire Harvey Weinstein est la révélation publique de harcèlements et d’agressions sexuelles commises par Harvey Weinstein, personnalité influente de l’industrie du cinéma américain. En octobre 2017, le New York Times et le New Yorker rapportent qu’une douzaine de femmes accusent Harvey Weinstein de harcèlement sexuel, agression sexuelle ou viol. À la suite de ces accusations, de nombreuses autres personnalités féminines de l’industrie du cinéma accusent Weinstein de faits similaires. Weinstein dément avoir eu des relations sexuelles non consenties.

11 – L’Inserm préfère l’expression «abus sexuel» à celle de violences sexuelles, ce que choisit de dire la CIASE, car dit-il, certains gestes comme les touchers qui semblent affectueux ne sont pas violents et, à ce titre, trompent la personne abusée.

12 – La théorie de la systémie nous vient de l’École dite de Palo Alto, principalement de Gregory Batson et de Paul Watzlawick. Elle consiste spécifiquement à analyser les comportements envers l’autre en n’en retenant que la relation étudiée sous l’angle de l’interaction. Ainsi, tel comportement de A entraînera vraisemblablement tel comportement de B. (Voir : Paul Watzlawick et John Weakland, Sur l’interaction, Palo Alto 1965-1974. Une approche thérapeutique, Seuil, Points essais, 2004.

13 – Voir : Marcel Launay, Le prêtre professeur, XIXe-XXe siècle, un ministère oublié, Salvator, 2020.

14 – Guy Vincent, L’École primaire en France, Presses universitaires de Lyon, édition Kindel.

 

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