Homm et femme dans la peur

Peur du Covid-19, peur de s’engager dans le mariage, peur d’avoir des enfants, peur du chômage, peur des conséquences du changement climatique… Les raisons d’avoir peur sont légion. Elles envahissent nos émotions et, souvent, nous paralysent. Or, «si nous étions fidèles à notre culture et à notre foi, nous n’aurions pas peur», affirme l’archevêque de Paris. Une parole à méditer, comme nous le propose Aline Lizotte.

Les dames du XIXe siècle étaient aussi gourmandes que celles du XXIe siècle, mais elles cachaient leurs rondeurs sous l’amplitude de leurs jupes et maintenaient la finesse de leur taille en l’enfermant dans un corset dont on serrait fortement les cordons. Avec l’éventail qu’elles savaient dignement agiter et les sels parfumés qu’elles cachaient dans une fine bourse, elles se paraient contre toute éventualité d’étouffement, sans penser que le corset, instrument de supplice qui mâtait la peur des tailles trop rondes, pouvait être la cause d’un manque d’oxygène.

La peur peut nous gâcher la vie ; elle est bien pire que les maux qu’elle nous fait craindre. Bien plus, le journal télévisé de TF1 du lundi soir dernier nous montrait que la toux avait cessé de faire entendre sa sonorité dans les lieux publics. Dans les rues de Paris, on ne tousse plus. C’est tabou ! Car tousser signifie devenir peut-être source de contamination. Il faut donc ostraciser le tousseur. Tousser, c’est manquer de dignité, de savoir-faire ! Il ne faut plus tousser, il faut avaler ses mucosités. Que de choses nous ne faisons pas, nous ne disons pas, nous ne choisissons pas parce que nous avons peur. Et nous osons nous dire libres !

Qu’est-ce que la peur ?

La peur est une passion, c’est-à-dire un mouvement de nos puissances affectives par lequel nous cherchons à fuir ce que nous percevons comme un mal futur. Plus nous sommes entourés de faux biens, plus nous avons peur de perdre ce qui nous tient à cœur. Si nous aimons l’argent, nous avons peur de le perdre. Si nous aimons notre corps, nous avons peur de tout ce qui peut l’enlaidir ou en diminuer l’attrait. Nous avons peur d’être malades, peur d’être trop fatigués, peur de grossir ou de maigrir, peur de nos odeurs, peur de vieillir et, finalement, peur de la mort.


La peur est un mouvement de nos puissances affectives par lequel nous cherchons à fuir ce que nous percevons comme un mal futur.


Nous avons aussi peur de nos actes, peur de nos décisions, peur de déplaire, peur de ne pas être aimés, peur d’être trompés, peur de la solitude, peur de nous ennuyer. Et nous usons de toutes sortes de techniques pour éloigner la peur. En voiture, aussitôt assis, on ouvre la radio… C’est une présence ! On multiplie les copains ; si l’un devient tiède, on a toujours les autres ! Nous avons peur de manquer d’aisance dans nos paroles, et nous réduisons les signes, nous ne parlons plus que par monosyllabes : le «ptit déj», cet «aprèm», la «mat», etc. Nous ne savons même plus comment construire correctement une phrase française. Il faut dire vite, dans un langage crypté !

Peur des mots, peur d’un langage correct, encore plus d’un langage châtié… C’est pour les snobs ! Et nous rejetons tout ce qui pourrait nous apporter un vrai bien, une vraie joie, une certitude. Qui vit une profonde amitié, se contentant d’un copinage ? Qui se préoccupe d’atteindre la connaissance de la vérité, se contentant du vraisemblable, du seul «peut-être que» ? Qui a connu une vraie joie, courant après les petits plaisirs éphémères ?

Dans un monde où les biens consommables abondent, où les solutions techniques salvatrices de nos maux sont à portée de main, nous sommes entrés dans un monde de peur. Qui croit encore à la fidélité d’une amitié ? À un amour qui durera jusqu’à la mort ? À la vérité de la personne ? Qui croit à la compétence et à la sincérité de nos gouvernants ? Ils sont tous pareils, c’est-à-dire corrompus et pleins de mensonges et de fausses promesses ! Qui croit même à l’Église, les scandales qui l’ont salie ayant peut-être, pour un temps long, affaibli notre confiance ? Et qui croit vraiment en Dieu ? La peur nous a conduits à vivre dans un état de soupçon, de doute, de désespoir. On vit bien maintenant, mais que sera demain ? La peur nous tient lieu de corset. Parce que nous avons peur, nous ne serons pas trop déçus ! Au fond, on savait que cela devait arriver ; on souffrira moins ! Nous nous tenons déjà courbés sous le joug de la fatalité ! On tombera de moins haut !

Si nous étions fidèles à notre culture et à notre foi…

«Si nous étions fidèles à notre culture et à notre foi, nous n’aurions pas peur». Ces mots sont ceux de l’archevêque de Paris1. J’essaie de les méditer. Ce qui est étonnant, c’est la place qu’il donne à la culture, la situant avant la foi. Que veut nous rappeler Mgr Michel Aupetit ? Probablement que la France n’a jamais engendré une société qui a cultivé la peur. Les Francs, qui sont nos ancêtres, n’ont jamais institutionnalisé la peur comme régime politique. Bien sûr, il y eut dans l’Histoire une courte période que l’on appelle la Terreur… Elle s’est terminée par le guillotinage de ses protagonistes. Elle fut violente, et même sanglante, pleine d’errements, de vengeances, d’exécutions sommaires, de massacres. Elle n’a jamais réussi à créer un régime politique de gouvernement fondé sur la peur.

Malgré son déchirement entre sa droite et sa gauche, malgré son impuissance à trouver son équilibre, la France demeure une société libre de droit. Et tout Français se sait libre. Il résiste, il râle, il obéit, mais il ne s’écrase pas devant la tyrannie. La tyrannie n’est pas française. Avant d’être chrétienne, la France est un peuple libre.


Une fois que nous pensons à notre action et que nous envisageons les moyens raisonnables d’agir, pourquoi ne pas agir ?


Si nous nous souvenons de notre culture, alors pourquoi nous laisser envahir par la peur ? Pourquoi nous enfermer dans un isoloir, comme si l’autre était un danger permanent ? Certes, il faut prendre les bons moyens et ne pas jouer au matamore ou à l’intrépide. Mais une fois que nous pensons à notre action et que nous envisageons les moyens raisonnables d’agir, pourquoi ne pas agir ? L’isoloir que peut causer l’écran de télévision est pire que la contamination qui peut nous atteindre. Sans nous en rendre compte, nous brisons ce qui fait une société, non seulement le vivre ensemble, mais le vivre pour l’autre. Et cela non plus n’est pas Français !

En plus de la culture, il y a la foi. Certes, la foi n’est pas un antibiotique, ni une prévention absolue contre la maladie ou la mort. Si cela était, l’humanité entière se ferait chrétienne ! La foi n’est pas non plus une sorte de mythe providentialiste contre le hasard ou la contingence. La foi est d’abord une propriété de notre intelligence qui lui permet d’atteindre la vérité absolue. Et cette vérité absolue doit avoir Dieu comme connaissance. Oui, Dieu existe ! Oui, Dieu gouverne le monde, et rien ne Lui échappe.

Si Dieu gouverne le monde, pourquoi n’éteint-Il pas le volcan qui menace aux Canaries et le feu qui a détruit près de 7 000 hectares dans le Var ? Devant cette question mal posée, il faut répondre autrement. Les volcans, on le sait par la science, sont responsables de près de 80 % de la structure de la terre et permettent à cette planète de garder liquide l’eau dont a besoin la vie qui se développe en elle, jusqu’à l’homme. La Providence divine gouverne tout le système solaire – celui que nous connaissons – pour que l’homme puisse l’habiter, même s’il n’en utilise qu’une minime partie. Et pourquoi l’homme est-il si précieux à Dieu ? Parce qu’il est, lui, l’homme, le seul être matériel doué d’une vie spirituelle par laquelle tout l’univers rend gloire à Dieu et vit de sa béatitude. Autrement dit, à travers tout ce déploiement des forces matérielles de la nature, Dieu veut l’homme comme le seul être capable d’amour et d’adoration qui lui rende hommage et partage sa béatitude.


Toute notre vie, toutes nos pensées, tout notre cœur doivent être tournés vers Dieu, vers ce Dieu qui est Père, qui nous aime personnellement.


La foi nous dit encore plus que ce que l’intelligence peut découvrir par elle-même si elle raisonne avec vérité et certitude. Mais la foi nous enseigne que chaque être humain est personnellement aimé de Dieu, gouverné par Lui et destiné à un bonheur éternel. Chaque être humain, du plus petit au plus grand. Et qu’aucun cheveu ne peut tomber de notre tête sans sa permission (cf. Mt 10, 30). Cette phrase, dont le sens est allégorique, nous enseigne bien ce qu’elle veut dire et s’insère dans ce chapitre qui est un hommage à la gouvernance de l’homme par Dieu. Alors, pourquoi aurions-nous peur ? Toute notre vie, toutes nos pensées, tout notre cœur doivent être tournés vers Dieu, vers ce Dieu qui est Père, qui nous aime personnellement.

Certes, la foi ne nous dispense pas de pratiquer les grandes vertus morales, principalement la justice et la prudence, mais aussi la tempérance et la force. Mais nous devons savoir que tout acte de vertu par lequel nous devenons plus humains atteint une valeur beaucoup plus grande, s’il est fait dans et par l’amour donné par Dieu. Par le baptême, Dieu crée dans notre volonté une disposition théologale, un amour de charité, qui dépasse une grandeur uniquement humaine. Sans le ressentir, si nous vivons habituellement dans la grâce de Dieu, tout ce que nous faisons de bien n’a pas uniquement une valeur humaine, mais, sous le regard du Père, une réalité pénétrée de l’Amour infini par lequel il se complaît dans le Fils, son Unique.

Si nous avions la foi comme un grain de moutarde, nous pourrions déplacer des montagnes, et rien ne nous serait impossible (Mt 17, 20). Mais si nous nous laissons conseiller par la peur, nous nous asseyons au bord de la route et nous n’avançons plus. Même si nous avons reçu la foi, nous nous immobilisons, nous pleurons, nous gémissons, nous nous déchirons, nous nous détruisons les uns les autres. Nous ne nous souvenons plus que «si Dieu est pour nous qui sera contre nous ?» (Rm 8, 31). Et, parce que nous devenons amnésiques, nous ne déplaçons pas des montagnes.

Aline Lizotte

 


1 – Le 15 juin 2021 sur RMC-BFMTV (voir La Croix).

 

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