Le pape et la politique

Pendant la traditionnelle conférence de presse qu’il a tenue lors du vol de retour, au terme de son voyage en Hongrie et en Slovaquie au mois de septembre, le pape François a tenu à affirmer fermement que l’Église est «apolitique», qu’elle ne fait pas de politique, mais qu’elle doit être exclusivement pastorale. Une affirmation étonnante à plusieurs égards, comme nous l’explique François de Lacoste-Lareymondie.

La récente affirmation du pape François selon laquelle l’Église est «apolitique» étonne un peu quand on sait qu’il existe une «doctrine sociale de l’Église», qui comporte un important volet politique, et que, au travers de certains de ses pontifes au XXe siècle, elle s’est profondément impliquée dans la lutte contre les totalitarismes, la mise en place des partis démocrates-chrétiens et la construction européenne.

Un «apolitisme» très politique et orienté vers le multiculturalisme

Cette affirmation d’apolitisme de l’Église me met mal à l’aise en raison du contexte dans lequel elle a été prononcée. Car, s’il y a eu un voyage à dimension politique, c’est bien celui que vient de faire le pape François en Hongrie et en Slovaquie, en différenciant de façon très affirmée le traitement des deux pays : d’un côté pour se démarquer de Viktor Orban et de sa politique eurosceptique opposée à l’immigration, de l’autre pour flatter les autorités slovaques précisément sur les mêmes terrains pour les raisons strictement opposées.

J’en veux pour preuve, outre la remarque désobligeante tenue à l’endroit de Viktor Orban, qui n’aurait rien dit, ou presque, lors de l’entrevue avec le chef de l’État1, l’allocution du pape aux évêques hongrois, lors de la rencontre qui s’est tenue au musée des Beaux-Arts (sic !), le 12 septembre. La deuxième «indication» qu’il leur a donnée pour exercer leur mission les incitait à être des «témoins de fraternité», témoignage qui, selon le pape, comporte l’accueil des «diversités culturelles» pour «cultiver ensemble le rêve d’une société fraternelle».

De la part du pontife romain, ce genre d’appel n’est pas nouveau : cela fait au moins quarante ans que les papes successifs plaident en faveur de l’accueil de tous les migrants, spécialement en faveur des musulmans, et qu’ils demandent aux chrétiens de s’ouvrir à la diversité et d’accepter que leurs sociétés deviennent multiculturelles au motif qu’on ne saurait priver les migrants de leur propre identité2. Le pape François en a même fait un marqueur de son pontificat en allant, dès son ouverture, à Lampedusa, puis en ramenant de Lesbos des réfugiés uniquement musulmans…

Cette prise de position est-elle de nature évangélique, relevant de la seule charité en acte ou revêt-elle une dimension politique ? Si l’exhortation visait simplement chaque chrétien dans son rapport au prochain, c’est-à-dire à l’autre le plus proche, à ce pauvre couvert d’ulcères qui se tient à sa porte et dont les chiens lèchent les plaies3, on pourrait soutenir qu’elle se réfère à la charité personnelle. Mais l’insistance mise à la rappeler ainsi que la diversité des documents et circonstances de ce rappel obligent à penser que l’interprétation étroite n’est pas conforme à la pensée des papes, laquelle comporte une vision plus large, c’est-à-dire une dimension véritablement politique.

Là peuvent et doivent s’ouvrir réflexion et débat.

À ma connaissance, la synthèse de la position de l’Église sur ce sujet figure au § 2241 du Catéchisme de l’Église catholique (CEC), qui met en parallèle, d’une part l’obligation pour les nations «mieux pourvues» d’accueillir «autant que faire se peut l’étranger en quête de sécurité et de ressources vitales qu’il ne peut trouver dans son pays d’origine», d’autre part l’obligation pour l’immigré «de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges». Cet équilibre des droits et devoirs est rarement repris… Au fil des années, la position politique – car il faut bien la qualifier exactement – de l’Église a clairement basculé en faveur de l’émergence de sociétés multiculturelles largement ouvertes à une immigration vue comme un droit général et inconditionné.

Or on ne peut échapper à deux considérations majeures sur ce sujet.

Une société multiculturelle est-elle véritablement possible ?

La première considération consiste à l’interroger sur la possibilité même d’une société multiculturelle.

Tout dépend de ce que l’on met sous le mot «culture». Si l’on donne à celui-ci un sens étroit4, la réponse est facile, mais sans intérêt : oui, évidemment, les cultures sont diverses au sein d’un même groupe humain. Mais si on lui donne un sens large, c’est-à-dire celui d’une connaissance de la vérité sur le monde tant extérieur qu’intérieur à l’homme, elle englobe la langue et la littérature, l’art et les mœurs, l’histoire et la géographie, les traditions et surtout, embrassant l’ensemble, la religion d’un groupe humain. Alors, la réponse n’est plus du tout évidente.

En effet, dans cette acception large, et en reconnaissant que les pondérations des différentes composantes peuvent être très variables, la culture constitue le fondement de chaque nation, et, partant, le substrat de toute construction politique. Or, quand les papes parlent de culture, ils l’entendent manifestement en son sens large5, qui justifie d’ailleurs les efforts que l’Église consent depuis plusieurs décennies pour «inculturer» la religion catholique dans les différentes nations non européennes, notamment sur le plan liturgique.

Betsy DeVos
Chants et danses lors d’un mariage chrétien en Éthiopie.
 

Nous hissant à ce niveau, ne devons-nous pas constater qu’il n’y a pas de société multiculturelle, en tout cas pas de telle société qui puisse constituer la matrice d’une nation et, par conséquent, d’une structure politique solide, et que toutes les tentatives d’en créer artificiellement ont échoué, souvent de façon dramatique.

En Europe, la culture a largement servi de support et de ciment à la constitution des nations : Jean-Paul II n’a pas cessé de le souligner, en particulier pour la Pologne et les autres pays de l’Est qui se sont libérés du joug soviétique ; le pape François vient d’en faire lui-même l’expérience dans une Slovaquie qui a fait sécession de la Tchécoslovaquie au moment où le «rideau de fer» est tombé, précisément parce que l’amalgame des deux nations, tchèque et slovaque – la première étant d’ailleurs majoritairement protestante et la seconde majoritairement catholique –, tel qu’il résultait du démembrement de l’Empire austro-hongrois en 1920, était artificiel.

La culture a été un facteur évident d’unification de l’Allemagne (en particulier la langue) et plus encore de l’Italie. À l’inverse, l’éclatement de la Yougoslavie montre où conduit un multiculturalisme forcé de se couler dans une construction politique artificielle quand se relâche l’étreinte totalitaire : à des conflits inexpiables.

Les États-Unis ne sont évidemment pas une société multiculturelle : les cultures n’entrant pas dans le schéma dominant WASP6 sont dévitalisées, reléguées dans le folklore et perdent leur valeur structurante ; sinon, elles ont tendance, soit à être tenues à l’écart de la nation, soit, plus récemment, à déboucher sur un communautarisme dont on commence à percevoir les effets délétères.

On pourrait multiplier les exemples en Afrique, et l’expérience des années récentes a montré la vanité d’un «nation-building» purement volontariste qui ne s’appuierait pas sur une unité culturelle préalable et forte assurant la cohésion sociale et nationale.

Et le Liban, me dira-t-on ? On a longtemps cru y voir l’exemple d’une société multiculturelle réussie (le seul d’ailleurs). Aujourd’hui, force est d’en constater l’échec patent. À y regarder de plus près, et sans vouloir peiner nos amis libanais, je me demande si le Liban comme société multiculturelle a jamais existé. L’État libanais date d’à peine un siècle7 ; encore doit-on reconnaître que cet État, dès l’origine, a été réduit au minimum (quelques prérogatives régaliennes comme la monnaie, les relations internationales ou l’armée), mais que pour l’essentiel, notamment tout ce qui fait la vie civile, le Liban a toujours été et reste partagé entre des communautés à fondement religieux. Or ces communautés, depuis cinquante ans, sont en voie d’éloignement croissant8, d’où d’ailleurs la paralysie actuelle de l’État libanais.

Nous autres chrétiens, nous devons nous départir d’une illusion d’optique qui fausse notre vision du Liban : quand nous en parlons, l’image qui nous vient naturellement est celle de la communauté chrétienne, et plus particulièrement de la communauté maronite ; mais c’est une image réductrice, qui nous empêche de voir la globalité, et donc la nature du problème libanais. Pour m’en tenir à mon sujet, les déchirures entre chiites, sunnites et chrétiens constatées depuis la guerre civile de 1975-1990 ont anéanti l’idée même d’une société multiculturelle pour laisser remonter en surface le sous-jacent qui n’avait jamais été effacé, malgré des siècles de cohabitation plus ou moins harmonieuse, celui de communautés vivant de façon largement séparée et qui ne tenaient ensemble qu’autant qu’une autorité souveraine et extérieure forte – qui fut l’Empire ottoman pendant longtemps – les y contraignaient.

L’islam est-il miscible avec les autres cultures ?

Ma seconde considération porte sur l’islam.

On sait – ou l’on devrait savoir – que l’islam est une réalité englobante et close sur elle-même qui, depuis la «fermeture de la porte de l’ijtihad» au XIe siècle, exclut toute analyse critique et historique, tout apport externe, pour s’en tenir à une lecture littérale et anhistorique du Coran et de la Sunna. En effet, le Coran est réputé avoir été transmis tout rédigé à Mahomet par l’ange Gabriel de la part de Dieu. Sa lecture s’appuie donc sur le dogme du «Coran incréé» : elle doit être littérale dans sa langue originelle, l’arabe, seule référence admise puisque c’est celle utilisée par Dieu. Le prophète y a néanmoins ajouté la Sunna, c’est-à-dire la tradition rapportant ses paroles et ses actes, Hadiths et Sîra, dont il a lui-même fait une norme obligatoire.

Mahomet et Gabriel
Mahomet recevant le Coran de l’archange Gabriel.
 

Comme les contradictions internes au Coran, ainsi que les écarts entre le Coran et la Sunna, posent de sérieux problèmes, un courant de pensée rationaliste, dit «mutazilisme», a vu le jour aux VIIIe et IXe siècles, pour faire une place à la raison, pour interpréter la Révélation, et pour permettre l’expression d’un libre arbitre. Les conflits suscités par cette tendance ont conduit le calife de l’époque à la déclarer hors-la-loi. Cette «porte» n’a pas été rouverte depuis lors. Les quelques tentatives actuelles de relecture qui sont apparues pour sortir des impasses intellectuelles et civilisationnelles, ainsi que pour contrer la radicalisation politique et les horreurs de l’État islamique, n’ont (pour le moment ?) guère eu de succès tant elles semblent en contradiction avec tout le poids de l’islam traditionnel des dix derniers siècles, notamment de l’islam tel qu’il est vu et vécu dans le monde arabe, spécialement en Arabie saoudite, gardienne des lieux saints.

Or la religion musulmane est plus qu’une religion : c’est un cadre linguistique et culturel (l’arabe), c’est un système juridique (la charia), c’est un type de société qui en régit tous les aspects (statut de la femme, mariage, héritages, rapports commerciaux, etc.), c’est un modèle politique (l’oumma, ou communauté des croyants, dans laquelle se dissolvent les États), etc., sous une autorité unique, celle du calife.

Par lui-même, l’islam exclut toute idée de multiculturalisme : celui qui devient musulman doit en revêtir tous les aspects, jusques et y compris vestimentaires ou alimentaires… De même qu’il exclut toute idée de séparation de la religion et du politique. Et, dans sa version arabe, qui est tenue pour la seule version pure parce qu’originelle, il n’est tolérant envers les autres communautés que tant qu’il est minoritaire ; dès qu’il devient majoritaire, il est exclusif, ne «tolérant» que les seules religions juive et chrétienne, et à la condition expresse de leur soumission (la «dhimmitude»).

Dès lors, l’idée d’un multiculturalisme qui inclurait la religion musulmane a-t-elle un sens, du moins si le musulman est un vrai musulman ? Notre État français au laïcisme de plus en plus aigre veut répondre «oui», mais en y ajoutant la condition que le musulman devienne républicain, de la même façon que les catholiques se sont ralliés à la République, c’est-à-dire qu’il ne soit plus un vrai musulman… Les autres pays européens soit ne veulent pas voir le problème, soit me semblent prêts à faire la part du communautarisme – jusqu’au moment où celui-ci aura des conséquences insupportables… Il serait bon qu’au sein de l’Église, qui demeure probablement la seule instance capable de mener des réflexions civilisationnelles de fond, on se repose sérieusement la question, en reléguant au vestiaire les bons sentiments et les idées reçues, et en acceptant d’ouvrir les yeux sur des vérités anthropologiques et théologiques perdues de vue.

L’Église est-elle donc apolitique ? Il me semblerait plus juste de dire qu’elle est « a-partisane », avec ce que cela implique de remise en cause de son engagement historique auprès de la démocratie chrétienne et de la construction européenne telle qu’elle a concrètement évolué. Mais, en prenant les choses de plus haut, je pense plutôt qu’elle a non seulement un poids politique, mais une pensée qui comporte inévitablement une dimension politique. Que ce constat crée des difficultés d’acculturation (précisément) dans les différents contextes où elle s’incarne, c’est évident. Que cela conduise à récuser cette dimension pour s’engager dans un multiculturalisme qui, lui aussi, est politique, reste une question à résoudre, et à résoudre rapidement.

François de Lacoste-Lareymodie

Photo : Tiziana Fabi /AP / SIPA – Mohatatou / Wikimedia Commons


1 – C’est ce qu’a déclaré le pape François dans sa conférence de presse du retour.

2 – De façon quasi exclusive, les messages papaux publiés à l’occasion des journées des migrants tournent autour de ces deux thèmes, qui sont répétés systématiquement.

3 – Cf. Lc 16, 19-30.

4 – Le sens étroit du mot «culture» se trouve dans une expression telle que «une personne cultivée», c’est-à-dire dotée de connaissances acquises qui permettent de développer le sens critique, le goût et le jugement (pour reprendre la définition qu’en donne le Petit Robert). Relève également du sens étroit ce que l’on place, par exemple, sous les vocables de «culture ouvrière» ou de «culture paysanne» dans le langage courant.

5 – On en trouve de nombreuses illustrations chez Jean-Paul II (je pense par exemple à Mémoire et identité, qui comporte tout un chapitre – le n° 15 – sur «Nation et culture») et chez Benoît XVI (je pense à Foi, vérité, tolérance, dont plusieurs pages sont consacrées aux rapports entre culture et vérité). Le CEC lui-même s’appuie sur cette acception large aux paragraphes 1202 et 1204 relatifs à la liturgie.

6 – C’est-à-dire «White, Anglo-saxon, Protestant».

7 – L’entité politique a été créée en 1920 dans le grand démembrement de l’Empire ottoman, à partir de territoires détachés de la Grande Syrie par la France, à qui la SDN avait confié un mandat d’administration ; territoires sur lesquels, au fil des siècles, se sont entrecroisées de multiples influences.

8 – Toute la vie civile, à commencer par l’état-civil, appartient à chaque communauté, qui régit ainsi la vie de ses membres de la naissance à la mort. En outre, ces communautés se partagent les différents organes du pouvoir d’État, partage qui est aujourd’hui une des causes de sa paralysie.

 

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