Évacuation des Américains d'Afghanistan

Si le retrait des troupes américaines d’Afghanistan ne représente pas une défaite directe pour les USA, qui ne courent aucun risque à l’abandon de ce pays, il n’en reste pas moins pour eux un changement de politique majeur par la perte d’influence qu’il traduit et par la fragilisation de leur architecture européenne de sécurité.

Dans un précédent article1, nous avions montré que l’abandon de l’Afghanistan ne représente pour les USA aucun risque. En effet, il n’y aura jamais d’attaque aérienne de la part des talibans contre le Pentagone et, par ailleurs, la communauté musulmane américaine (1 % de la population) est bien trop petite pour constituer un élément de déstabilisation. On ne peut donc pas du tout comparer la prise de Kaboul par les insurgés cet été et celle de Saigon en avril 1975, où les Américains étaient engagés dans une guerre planétaire contre le communisme. Ce départ est plutôt pour eux une libération, qui va leur permettre de concentrer leurs efforts ailleurs, dans la perspective d’un affrontement possible avec la Chine.

La fin du rêve «civilisationnel» néoconservateur américain

Dans notre article de la SRP du 17 septembre2, nous avons montré que les objectifs américains, à travers l’injonction «War against terror», étaient bien plus larges que simplement la traque de Ben Laden. Plus qu’un objectif, celui-ci a bien plutôt été le prétexte à une vaste opération d’influence politico-militaire, conforme à l’esprit néo-conservateur des conseillers de Georges W. Bush, pour pouvoir intervenir non seulement en Afghanistan, mais bien au-delà, en Iraq, au Moyen-Orient et partout ailleurs. Si le départ des Américains n’est donc pas aujourd’hui une défaite par rapport au risque encouru, il n’en reste pas moins pour eux un changement de politique majeur, par la perte d’influence que cela traduit. C’est la fin du rêve «civilisationnel» (prédateur…) néoconservateur3 américain. Ceci aura plusieurs conséquences.

D’abord, cela veut dire que les Américains laissent le Moyen-Orient aux Russes, mais aussi aux Chinois. Pour ces deux pays, dans la «guerre d’influence» qu’ils mènent partout sur la planète, conformément à leur statut de grande puissance, c’est apparemment une conquête majeure. Mais c’est un cadeau empoisonné. Qu’en feront-ils, en effet ? Pour les Russes, c’est à la fois une consolidation de leur force politique vers le Sud (et, à travers la Syrie, vers la Méditerranée), et l’écartement des «mâchoires» du «containment» théorisé autrefois par Zbigniew Brzezinski4. Pour les Chinois, c’est la poursuite de leurs efforts forcenés5 de sortir de leur «ghetto» régional et de leur tentative de containment de l’Inde6. Mais, au-delà de ces conquêtes d’influence, qu’y a-t-il de concret ? L’Afghanistan, l’Iraq, la Syrie, le Liban même sont aujourd’hui des champs de ruines d’où l’État est absent, sauf sans doute en Syrie. Combien d’argent faudra-t-il injecter, quelles infrastructures faudra-t-il financer pour les faire fonctionner ? Et quel profit commercial en tirer ?

Par ailleurs, la proximité de la péninsule arabique et du golfe Persique (et donc la pression sur ces pays qu’ils pourraient exercer) ne leur est plus d’aucun profit politique. En effet, chacun sait que «l’ère du pétrole» est terminée. Aujourd’hui, nonobstant ce que les écologistes veulent nous faire croire, nous vivons un nouvel eldorado du gaz, dont l’abondance n’a jamais été aussi grande, que ce soit en Russie (cf. les deux gazoducs Northstream 1 et 2), aux USA, en Méditerranée7 et partout ailleurs8. Par ailleurs, les nouvelles perspectives ouvertes par la technologie atomique laissent à penser qu’à moyen terme, la question de l’énergie pourrait être définitivement réglée.

La fragilisation de l’architecture de sécurité des Américains

Quel profit concret et véritable l’abandon du Moyen Orient par les Américains va-t-il donc apporter aux Chinois et aux Russes ? On peut se poser la question.

Par contre, pour les Américains, c’est vraiment d’une remise en cause de leur architecture de sécurité qu’il s’agit. On sait que l’OTAN a une raison d’être véritable : «ficeler» les faibles États européens pour les empêcher d’organiser leur défense ensemble9. Et un prétexte : les protéger contre les «menaces» pouvant provenir de la Russie ou du Moyen-Orient.

Aujourd’hui, avec le rapprochement politique avec les Russes, amorcé intelligemment par l’Allemagne10 et accepté par les Américains11, et, par ailleurs, le départ américain du Moyen-Orient, quelle justification va-t-il rester à l’OTAN ? On peut penser que, pour donner le change, ils vont continuer à surjouer la menace russe12, et que les faibles pays européens feront semblant de le croire, pour éviter de se retrouver devant le problème insoluble de leur défense13.

Mais tout cela ne peut pas rendre à l’OTAN une crédibilité qui se réduit chaque jour comme peau de chagrin. Les Américains se retrouvent aujourd’hui avec un problème sérieux : que faire de ce «machin» ? Pas facile d’y répondre.

François Martin

 


3 – Et poursuivi, sous une autre forme, par Obama…

4 – Dans son célèbre livre Le grand échiquier, Bayard Éditions, 1997.

5 – Cf. leur base de Djibouti, leur politique africaine et la BRI (Belt & Road Initiative).

7 – D’où les agitations des Turcs, privés de cette manne par les îles grecques, qui bloquent leur domaine maritime…

8 – Et même en France, mais on se refuse à l’exploiter…

9 – Et les forcer, en contrepartie, à acheter du matériel militaire américain…

12 – Mais plus la pression chinoise deviendra manifeste, moins ils pourront tenir cette position.

13 – Insoluble, parce que les pays d’Europe centrale se justifieront toujours d’une supposée menace russe pour ne jamais accepter autre chose que le «parapluie» américain. Par ailleurs, l’Allemagne a besoin, pour justifier sa politique commerciale tous azimuts (achat de gaz aux Russes, 40 % des exportations de Volkswagen faites en Chine), de donner quelques sérieux gages de fidélité aux USA. Mais tout ceci ne fait pas une justification sérieuse pour l’OTAN.

 

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