La Providence et l'univers

Daesh envoie ses guerriers au combat en les assurant de la protection de Dieu, car les deux mouvements révolutionnaires, al Queda et Isis, disent qu’ils font la guerre au nom de Dieu. Est-ce un appel ou une insulte à la Providence ? Dieu peut-il permettre de tuer en son nom ? Ne l’a-t-il pas fait avant la venue du Christ ? Le texte d’Aline Lizotte est une réflexion sur la vérité théologique de la Providence.

Le départ des Américains de l’Afghanistan le 31 août et la prise, maintenant totale, du pouvoir par les talibans laissent entrevoir une paix difficile. Il ne s’agit pas du seul écrasement de la population afghane. Il s’agit d’une lutte qui peut être sans concession entre deux groupes : d’une part celui que l’on appelle «ISIS» ou «Daesh», dont le leader Abu Bakr al Baghdadi s’est auto-proclamé «calife» le 29 juin 2014 ; d’autre part, si le leader d’al Queda, Oussama ben Laden, est mort, dans son refuge pakistanais, tué par un commando américain le 2 mai 2011, l’influence d’al Queda, n’est pas morte. Surtout, elle ne l’est pas en Afghanistan.

Sous l’influence d’Ayman al-Zawahiri, le successeur de Ben Laden, l’influence d’al Queda s’est fortement renforcée au Pakistan et, en conséquence, en Afghanistan. Alors qu’Abu Bakr al Baghdadi se proclamait calife, c’est-à-dire chef des croyants, une lettre de Mullah Muhammad Omar renouvelait sa loyauté à l’Émirat islamique de l’Afghanistan, le considérant comme le seul et légitime émirat depuis la chute du califat ottoman en 1924. Al Queda a proclamé le départ de l’armée américaine comme le triomphe de Dieu en terre musulmane, la grande victoire de la Pure Loi, la preuve que le djihad est la seule voie qui conduise au sommet de la gloire et à la libération de l’islam contre la tyrannie et l’humiliation.

Pour ISIS, la seule mention que les talibans ont remporté une victoire est «ridicule». Ces accords ne sont «qu’un transfert pacifique d’un pouvoir idolâtre à un autre idolâtre, la substitution d’un gouvernement dirigé par des “têtes rasées” à un autre dirigé par “des têtes à barbe”». Les Afghans sont devenus les clients des Américains !!! L’accord s’est fait dans la corruption des principes religieux de l’islam. Les Afghans se sont fait avoir, et «Dieu dit qu’il n’y aura pas de paix vis-à-vis de ceux qui ont violé les droits de Dieu». Dieu nous protège !

Pour nous qui sommes évolués, nous avons passé le stade, semble-t-il, de ces injonctions de la puissance divine pour justifier nos actes et nos désirs. Vraiment ? Toute une frange de croyants croient à la valeur «sacrée» des guerres, des «croisades» lancées en 1095 par le pape Urbain II et prêchées avec ferveur par saint Bernard. Ces guerres mal dirigées, sans véritable stratégie et «inspirées par la foi de libérer le tombeau du Christ pour rétablir les pèlerinages» n’ont pas échappé au droit de pillage que les troupes «très chrétiennes» conduites par Godefroy de Bouillon infligèrent à la population locale.

L’Histoire est plus prudente pour célébrer la bataille de Lépante d’octobre 1571. Suscitée par Pie V et dirigée par don Juan d’Autriche, la flotte «chrétienne» défit totalement la puissante marine ottomane et stoppa ainsi l’avancée de l’empire ottoman en Europe. Victoire dont on ne saurait mépriser l’importance. Victoire aussi de 1919 célébrée à Paris par un Te Deum solennel à Notre-Dame de Paris. A-t-on répété la solennité en 1944 ? Pas aussi officiellement. Certes, il y eut une messe le 29 juin, demandée officiellement par le Général De Gaulle et le Maréchal Leclerc, messe qui sera répétée chaque année, mais la foule délirante a d’abord célébrer son armée. A-t-on oublié Dieu ?


Nous avons raison de croire en la Providence divine. Mais que mettons-nous sous ce mot ?


Si l’on a la «foi», on croit à la Providence, quitte à mettre sous cette foi toute une psychologie émotive qui nous ferait justifier n’importe quel acte impur, pourvu qu’il satisfasse nos désirs. Et si nous le faisons, pouvons-nous reprocher aux musulmans d’y recourir tout en tolérant leurs pratiques religieuses issues du moyen âge ?

Mais nous, que faisons-nous ? Qui, en effet, n’a pas transformé son ange gardien en «janissaire» chargé de trouver une place de parking ? Et quel est l’étudiant «ancien» qui, se présentant aux examens du bac n’a pas fait appel au Seigneur pour réussir ce passage emblématique de l’adolescence à l’âge adulte, tout en dissimulant son manque de travail pendant l’année scolaire ?

Et pourtant, nous avons raison de croire en la Providence divine. Mais que mettons-nous sous ce mot ?

La théologie de la Providence

La réalité de la Providence n’est pas d’abord une spiritualité, mais une vérité théologale. Elle permet d’attribuer à Dieu l’un des attributs de bonté qui constituent notre connaissance de l’Être. Normalement, l’intelligence humaine peut parvenir à une connaissance naturelle et certaine de l’existence de Dieu. C’est ce à quoi sont parvenus les philosophes grecs, notamment Socrate, Platon et Aristote. Cependant, c’est Aristote qui nous donne le concept le plus adéquat de l’existence divine : Premier Moteur ou Principe de toutes choses.

Bien que la notion de «Providence» soit familière à certains philosophes grecs, notamment les stoïciens, la vérité de la Providence divine découle d’un acte de foi en l’existence d’un Dieu créateur. Comme Dieu est créateur donnant l’être – essence et existence – à tout ce qui est hors de Lui, Il est aussi Maître absolu de toutes choses et Gouvernant de tout l’univers. Autrement dit, Dieu, le Créateur de l’univers visible et invisible, est l’autorité première par laquelle toutes choses, des plus élevées – comme les personnes angéliques et humaines – aux plus petites – comme les flots de la rivière, les pierres qui tombent, les herbes qui poussent, les pucerons qui chatouillent, les chiens qui aboient et les hommes qui pensent qu’ils pensent et qui veulent dominer l’univers.

Mais si Dieu gouverne tout, pourquoi y a-t-il des inondations, des forêts qui brûlent, des pierres qui tombent, des maladies qui surgissent, des serpents qui tuent, des hommes qui s’entretuent, des enfants qui ont faim, des jeunes que l’on trompe, des guerres, des mensonges, des vols, etc. ? Dieu gouverne-t-Il mal ? Ou, s’Il gouverne bien, a-t-il des préférences, des chouchous ? Nous sommes pantois devant la Providence divine et, si nous lui attribuons volontiers les bontés qui nous satisfont, nous avons de la difficulté à accepter le mal qui nous fait souffrir. C’est ce que constate la sagesse de Job : «Si bona suscepimus de manu Domini, mala autem quare non sustineamus ? » (Job 2,10).

Les distinctions qu’il faut comprendre et faire


Sans nous tromper, nous pouvons dire que la Providence est l’attribut qui applique à Dieu la vraie Prudence.


Au début du traité sur la Providence, dans la Question disputée De Veritate, saint Thomas nous prévient : «Ce qui se conçoit à propos de Dieu, nous ne pouvons le connaître qu’à partir de ce qui est en nous, à cause de la faiblesse de notre intelligence. Aussi, pour savoir comment la providence se dit en Dieu, il nous faut voir comment la providence est en nous1».

Cet enseignement du Maître nous dit à la fois comment et dans quelle mesure nous pouvons parler de la Providence divine et nous signale en même temps les difficultés qui surgissent quand nous cherchons, sans faire les distinctions qu’implique le mode analogique de l’emploi des mots, comment parler de la Providence. Sans nous tromper, nous pouvons dire que la Providence est l’attribut qui applique à Dieu la vraie Prudence. Pour ce faire, il faut d’abord que nous sachions que le mot «prudence» désigne bien la vertu par laquelle l’homme dirige ses propres actes personnellement ou socialement, comme le fait, le chef de famille ou le gouvernement d’un pays.

Appliqué à Dieu, le mot «providence» ou «prudence» désigne bien la certitude de l’ordre par lequel le Seigneur dirige dans tout l’univers les choses créées et leurs opérations. Cette raison de l’ordre se concrétise dans son exécution qui s’appelle «le gouvernement». Par le mot «providence», nous voulons signifier l’ordre de toutes les parties de l’univers – l’univers étant un tout d’ordre –, lequel dépend absolument de l’Intelligence et de la Volonté divines, et l’exécution de cet ordre des choses les plus élevées, comme le sont les Séraphins et les Chérubins, les anges qui appartiennent aux chœurs angéliques les plus parfaits sortant de la création divine, jusqu’au minimum de l’être, le brin d’herbe qui pousse ou le ruisseau qui dévale la montagne.

Le vitrail de l'annonciation et la Providence
Pierre Bona / Wikimedia Commons

 

Dans l’adéquation du langage humain, le mot «prudence» désigne l’acte de la raison pratique par lequel nous déterminons l’ordre de notre agir humain en vue d’atteindre efficacement la fin – le bien – que nous désirons parce qu’il nous attire. Si nous appliquons ce mot à Dieu, nous devons désigner l’ordre universel des choses créées donné par le Créateur pour que l’univers atteigne sa finalité : la Gloire de Dieu, c’est-à-dire Dieu volontairement donné à la créature, lui permettant de jouir de sa bonté à Lui et non uniquement de sa bonté intrinsèque à elle. Il ne s’agit pas uniquement que le soleil brille en été pour que nous puissions aller à la plage afin de refaire nos forces pour passer l’hiver. Il s’agit de la finalité propre à l’homme : la connaissance béatifique de son Créateur. Cette finalité des choses matérielles et spirituelles est la finalité de Dieu. Nécessairement, elle suppose l’existence d’êtres doués d’intelligence et de liberté : les hommes et les anges.

Cependant, lorsque nous nous adressons à Dieu pour lui demander de «justifier» son œuvre, nous le faisons à la légère. Était-il vraiment «nécessaire» que Dieu crée tout cet univers matériel dans sa splendeur pour que l’homme, l’être humain, soit libre et suffisamment intelligent pour «aimer et servir Dieu» ? Certes, «les cieux racontent la gloire de Dieu et le firmament annonce l’œuvre de ses mains» (Ps 18/19, 1). Ne suffisait-il pas que ce bipède raisonnable se déclare lui-même pauvre, mais innocent devant son Créateur ? Pourquoi ce déploiement, si ordonné soit-il, devant cette pauvreté et cette faiblesse de l’intelligence humaine qui ne demande que le lait de la mamelle, la nourriture pour son ventre, les douceurs fragiles de l’amitié et la mort sans douleur ? Nous sommes tous devant Dieu un Job «qui parle à la légère et Dieu nous confond : “L’adversaire de Shaddaï a-t-il à critiquer ? Le censeur de Dieu va-t-il répondre ?” […] Ceins tes reins, comme un brave, je vais t’interroger comme un brave et tu me répondras». Et Job ne peut que répondre : «J’ai parlé à la légère» (Jb 40, 7. 2) Car, comme créature de ce Créateur tout-puissant («Pater omnipotentem», Père tout-puisssant), nous avons le devoir de louange et non celui de nous enfermer dans un mutisme qui nous fait ressembler à un âne, au mépris de notre âme humaine. Nous ne pouvons pas comprendre la splendeur de la Providence divine, mais nous ne sommes pas libérés du devoir de l’admiration. Et pour admirer, il faut que l’intelligence soit en appétit de vérité.

Dans le cadre d’un article, je ne peux que me contenter de donner quelques notions simples de philosophie, sans oublier que la vérité de la Providence est une vérité théologique.

Nature, nécessité, contingence

Ces trois notions sont basiques pour avoir une meilleure connaissance de ce que la Révélation nous dit de la Puissance divine appelée «Providence».

Nature

Comme le dit le Philosophe, la meilleure définition qui nous est donnée de la nature est : «La nature n’est rien d’autre que l’art divin induit dans les choses par lequel ces choses sont en mouvement vers une fin déterminée2». Bien sûr, la nature est un principe par lequel les choses se meuvent elles-mêmes dans les actes qui leur sont propres en vue d’atteindre une fin. Bien entendu, la fin vers laquelle tend un être dit «naturel» est conforme à ce qu’il est : le poirier produit des poires et non des figues, la brebis fuit le loup, etc. Et l’homme travaille, connaît et aime. Et ces œuvres des êtres naturels sont produites nécessairement par elles. Le poirier ne peut pas, de lui-même, ne pas produire des poires, autrement, s’il ne produit rien, on le coupe et on le brûle.


Tout ce qui est créé par Dieu est ordonné par Lui à connaître ce Dieu et à l’aimer. Il n’y en a pas d’autres.


Mais l’homme est-il sur terre pour se construire des maisons, élever des tours qui le dépassent, produire tout ce qu’il produit en biens techniques, matériels et psychologiques ? Est-ce sa fin déterminée ? Comme il est créé à l’image de Dieu, il doit agir comme ce qu’il est, c’est-à-dire prendre part aux finalités divines. Mais quelles sont-elles ? Quelle est la finalité de Dieu ? Une seule : Être Dieu dans l’intercommunication des opérations divines : Père, Fils et Esprit. Tout ce qui est créé par Dieu est ordonné par Lui à connaître ce Dieu et à L’aimer. Il n’y en a pas d’autre. La seule possibilité d’une autre est une contradiction inhérente. Car la seule contradiction de l’être est le non-être, comme le découvre difficilement Platon dans son discours le Sophiste.

La contradiction de l’être n’est pas l’autre, mais le non-être. L’autre est le contraire du même. Dieu qui a créé l’univers visible et invisible ne peut pas ne pas l’ordonner à Lui-même comme Bien universel. Il ne peut non plus faire que cet univers trouve en lui-même sa propre sa finalité. Car l’univers n’est pas le principe de son être puisqu’il est créé, sa finalité n’est pas ce qu’il produit, mais ce par qui et pour qui il est produit. L’artisan qui fait une table ne la fait pas pour la table, mais pour lui ! L’artisan a besoin de la table, c’est pour cela qu’il la construit. Mais Dieu n’a pas besoin de l’univers pour être Dieu et pour être l’Amour. Et en Lui-même, Il est le Bien universel et absolument parfait.

La nature du Bien est qu’il est diffusif, non qu’il se répande, mais il attire. Dieu crée l’immensité d’un univers qu’aucune intelligence ne peut «compter», pour une seule «raison» : il est Amour. C’est totalement gratuit. Mais c’est foncièrement contraire à ce que nous dit le mensonge diabolique du Prince des ténèbres (cf. Gn 3, 4-5).

Voilà ce que signifie le mot «nature», l’art divin qui donne à chaque chose qui existe par sa gratuité d’être une ressemblance de lui-même.

La ressemblance n’est pas l’image. La ressemblance implique une certaine relation de similitude. La couleur d’une robe peut rappeler la couleur d’une «rose». Plus précise, l’image implique la représentation des éléments essentiels de son modèle. Si l’on dit que Jean est l’image de son père Pierre, c’est que les traits du visage de Jean se rapprochent des traits du visage de son père. Si nous sommes créés à l’image de Dieu, c’est que, comme créatures, il y a en nous quant à l’être et quand à nos actes quelque chose qui rappelle le Créateur, c’est-à-dire la spiritualité de l’être et de ses actes principaux. Seul l’homme, en tant que son principe formel est une âme spirituelle dans ses parties essentielles et en tant qu’il peut connaître par des puissances spirituelles, l’intelligence et la volonté, peut-être dans l’univers matériel dit «à l’image de Dieu».

Nécessité

Est nécessaire ce qui découle de la nature et sans quoi l’être dit naturel ne pourrait pas exister. Pour donner des poires, le poirier doit être planté dans une terre – ou dans ce qui tient lieu d’une terre – de laquelle il reçoit sa nourriture. Pour qu’une vache donne du lait, il faut que le pâturage lui donne des herbes grasses ou qu’une nourriture artificielle les remplace. Pour qu’il y ait des êtres qui soient à l’image de Dieu et qu’ils ne soient pas entièrement spirituels comme les anges, il faut qu’il y ait dans la nature des êtres qui aient un corps suffisamment développé pour soutenir des opérations spirituelles, comme celles de l’intelligence et de la volonté.

En disant cela, nous introduisons dans la création la réalité de la matière, comme puissance d’être et d’opération. Par le fait même, nous introduisons toutes les possibilités d’être et d’opération qui peuvent se trouver dans la puissance de la matière et dans son développement. Se trouve introduite, en dehors de la nécessité, la contingence et, en elle et par elle, les causes accidentelles, tel le hasard. Sans refaire ici le développement de l’évolution, il est permis de se rappeler que si Dieu crée l’être humain, il ne le fait pas d’un coup de baguette magique, mais au terme d’un long développement inclus dans la puissance de la matière.

Ce développement ne peut être attribué à la seule nécessité excluant, de ce fait, toute contingence. Si la nécessité à elle seule suffisait, la nature à elle seule serait productrice de l’opération, et l’apparition des diverses espèces d’êtres matériels inorganiques et organiques tendrait toujours, sans aucun risque, au plus parfait. Mais cela demanderait une grande réduction de la puissance de la matière. Car la matière est en puissance à toute forme et non seulement à la forme humaine. Cette puissance de la matière qui amène l’introduction d’impasses dans son développement est une richesse de la création. Cela exige, cependant, que le Maître de l’ordre veille sur la raison de l’ordre et sur l’efficacité du gouvernement. C’est ce que Dieu fait à titre de Providence et de Gouverneur de la Nature.


Dieu est Providence : Il gouverne tout le développement de la matière sans rien réduire de sa propre nature.


Dieu est Providence. Il gouverne tout le développement de la matière sans rien réduire de sa propre nature, c’est-à-dire de sa contingence, tout en maintenant ce qui est nécessaire. Pour que l’homme soit bipède, il lui faut des pieds, une colonne vertébrale qui le tienne dans cette position et qui libère ses mains, un cerveau adéquat, dont le diencéphale se développe de telle manière que, augmentant la puissance de la connaissance sensible, il puisse y trouver ce qu’il faut d’expérience pour utiliser son intelligence et se servir de sa volonté. On peut penser que Dieu aurait dû faire plus vite. Mais qui es-tu, ô mortel, pour critiquer l’œuvre de Shaddaï (Jb 40, 1) ?

La contingence

La contingence s’inscrit dans la nature. Elle s’inscrit aussi dans l’intelligence et la volonté humaine, dans les prémices de sa connaissance et de ses développements, dans la possibilité de ses choix et de ses rejets. Que Dieu ait voulu un être libre, c’est sa volonté, mais non sa volonté contradictoire à sa création, comme nous le présenterait la pensée de Duns Scot et surtout le nominalisme de Guillaume d’Occam. Dieu n’agit pas sans sa Sagesse ! Or, dans sa Sagesse, Dieu n’a pas réduit l’Adversaire a nihilo. Car Dieu respecte toujours sa création et ses créatures ! C’est ce que représente le drame du jardin d’Éden. Dieu respecte le choix foudroyant des premiers parents, même s’il aurait pu entraîner toute la création humaine à sa perte. Dieu « respecte » aussi l’acte de l’Adversaire d’entraîner les faibles – les hommes – à leur damnation. Cependant, Dieu ne permet pas que l’Adversaire détruise sa création. Car Dieu ne permet pas le mal. Mais Dieu permet de demander d’être délivré du mal (Mt 6, 13). Satan n’est pas le mal incarné ! Il est le Prince, mais il est Prince des ténèbres et Père du mensonge.

Adam et Eve chassés du paradis terrestre

 

Par leur désobéissance à l’ordre divin, les premiers parents font entrer le mal moral, le péché, dans la création humaine. Cependant, le refus de l’ordre providentiel que posent Adam et Ève n’est pas le refus commis par la personne angélique, qui est une négation absolue du Dieu trinitaire. Le «non serviam» est un acte définitif et sans rémission possible. Céder à la tentation du fruit défendu n’est pas un refus définitif de Dieu lui-même, mais celui de lui obéir. Ce qui aurait eu comme conséquence de contredire tout l’ordre de la Prudence divine et d’entraîner tout homme vers son malheur et sa perte. Aussi Dieu, dans son immense amour, n’a pas abandonné l’homme au pouvoir de la mort, même si l’homme l’avait lui-même introduit dans sa création et dans son avenir. En réalité, l’homme n’a jamais perdu le pouvoir d’obéir à Dieu !

Une femme t’écrasera la tête

L’envoi du Christ pour être témoin de la Vérité contre le mensonge de Satan est l’accomplissement de la promesse. Dieu ne nous a pas abandonnés, les promesses de la vision de son Être et de son Amour demeurent toujours. Et Dieu respecte toujours la contingence, la bonne, celle qui permet la liberté, et même la mauvaise, celle qui enfonce l’homme dans la mort du péché. Le respect de Dieu pour sa créature est aussi irrémissible.


Dieu choisit d’opérer la rédemption de l’homme par l’envoi de son propre Fils, qui vient prendre la nature et la chair humaines.


L’annonciation faite à Marie nous ouvre une voie de contemplation. Dieu choisit d’opérer la rédemption de l’homme par l’envoi de son propre Fils, qui vient prendre la nature et la chair humaines. Si le Verbe doit s’incarner et assumer une nature humaine tout à fait semblable à la nôtre, il doit recevoir cette nature, comme un enfant reçoit la nature de ses parents en acceptant sa conception. La conception n’est pas la création d’une nature humaine dans l’acte charnel des parents, mais l’assomption créatrice d’un être humain dans l’acte générateur des parents.

Le Christ est véritablement homme parce l’assomption de sa nature humaine est faite par l’acte d’être de la Personne divine du Verbe dans l’opération de l’Esprit saint. Cependant, la gestation d’un être humain ayant corps et âme ne peut se faire que dans le corps de la femme. Et cela ne peut se faire sans son consentement à elle ! Autrement, il y a viol !

Et ce consentement, Dieu, le Créateur, le Maître de tout l’univers, le lui demande. Il demande à cette toute jeune fille de Nazareth, à cet être fragile, de recevoir dans son propre corps le droit et le devoir de la gestation humaine de son propre Fils pour qu’il prenne en vérité et objectivement une vraie nature humaine, donc un vrai corps et une vraie âme humaines. Et Marie est totalement libre ! Elle est dans la pure contingence ! La Providence divine pouvait-elle être mise en échec ? Théoriquement, oui. Marie aurait pu refuser ! Le désir de l’ordre de l’Amour est cependant plus fort. Il rejoint dans l’intimité de la volonté de la Vierge le désir de l’Amour du salut de l’humanité. Son «oui» est libre. Libre du côté de Dieu qui l’accepte ; libre de côté de la Vierge qui le prononce dans l’élan de son amour, heureuse de faire la Volonté de son Créateur. C’est sa liberté.

Les guérilleros de l’islam révolutionnaire peuvent demander la «protection de Dieu», eux qui se donnent toute liberté de tuer tous ceux qui n’obéissent pas à leurs lois ! La réponse surgit d’elle-même. Elle n’est pas si évidente. Ces guérilleros demeurent des créatures humaines dont Dieu respecte la liberté. Pour combien de temps ? C’est le mystère de Dieu. Quoique nous sachions de certitude que le Père n’abandonne jamais ses enfants et que l’Adversaire, le vrai, n’aura jamais la victoire. Cela est notre foi et notre liberté.

Aline Lizotte

 


1Saint Thomas, Q. D. «De Veritate, q. 5, a. Dicendum, quod ea quæ de Deo intelliguntur, propter nostri intellectus infirmitatem cognoscere non possumus nisi ex his quæ apud nos sunt ; et ideo, ut sciamus quomodo providentia dicatur in Deo, videndum est quomodo providentia sit in nobis».

2Saint Thomas, In octo libros Physicorum Aristotelis expositio, L. II, lect.14, no 268, (Marietti) : «quod natura nihil est aliud quam ratio cuiusdam artis, scilicet divinæ, indita rebus, qua ipsæ res moventur ad finem determinatum : sicut si artifex factor navis posset lignis tribuere, quod ex, se ipsis moverentur ad navis fortnam inducendam».

 

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