Manifestation de la crise

Le mot «crise» revient sans cesse dans l’actualité. Crise sanitaire, crise économique, crise sociale, crise morale, crise civilisationnelle… Les adjectifs pour la caractériser sont pléthore et donnent lieu à autant d’analyses ! Le fait n’est pas nouveau, mais il prend aujourd’hui une profondeur nouvelle : exalter indéfiniment la liberté individuelle mène à l’acédie spirituelle, comme nous le montre Aline Lizotte.

Le puissant regarde du haut de son balcon un peuple, en bas, qui l’acclame et qui non seulement lui dit sa joie de le voir, mais lui communique sa reconnaissance pour le bien qu’il donne à la nation qui l’acclame. La position est périlleuse : le proverbe romain dit bien que «la roche tarpéienne est près du Capitole1». Il arrive à combien de juger des malheurs des autres du haut de leur puissance ou de leur séduction. On semble écouter, on juge et on accuse !

La société, la nôtre, la française, est dans un état de crise. Ce que l’on appelle aujourd’hui «un état de dysfonctionnement». Cela est-il vraiment nouveau ? Quand la France n’a-t-elle pas été en crise ? Quand l’Occident n’a-t-il pas été en crise ? On parle des Trente Glorieuses2, une allusion aux Trois Glorieuses3 qui mirent fin à la Restauration et inaugurèrent la Monarchie de Juillet. La fin de cette monarchie ne rendit pas hommage à son commencement : Louis-Philippe est en fuite, et Louis-Napoléon Bonaparte apparaît. Période d’enrichissement de la bourgeoisie et d’expansion coloniale. La défaite de Sedan et la captivité de Napoléon III mettent fin au régime impérial. Le 4 septembre 1870, la IIIe République est proclamée par Gambetta. Aussitôt, le gouvernement Thiers affronte l’insurrection de la Commune.

Soixante-dix ans d’existence, soixante-cinq ministères, fin du Concordat et séparation de l’Église et de l’État, guerre de 1914, guerre de 1939. On ne peut parler de paix  ! La IVe République, la période des Trente Glorieuses, des périodes de paix ? Peut-être, à condition d’oublier la guerre de Corée, la guerre du Vietnam, la guerre d’Algérie, la chute des Romanov, l’expansion du régime communiste soviétique sur une partie de l’Europe, la défaite de Tchang Kaï-Chek en Chine et la prise du pouvoir par Mao Tsé Toung créant un nouvel empire communiste chinois. Les métropoles occidentales demeurent et prospèrent ; c’est ce que l’on appelle la paix, c’est-à-dire la non guerre sanglante.

Peut-on trouver la joie du bien si l’on refuse de plus en plus de poursuivre un vrai bien et surtout d’agir ensemble pour obtenir ce bien que l’on appelle «le Bien Commun» ?

Les séquelles non sanitaires de la Covid !

Non, la crise insaisissable, indéfinissable qui nous secoue et dont on est à peine conscients ne dépend pas du virus SARS-CoV-2. La maladie de la Covid 19 s’est répandue aujourd’hui à 222 836 251 cas, provoquant le décès de 4 600 565 soit 0,006 % de la population mondiale (7 874 966 000). Cela n’a rien à voir avec les grandes épidémies, comme celle de la peste noire, qui aurait décimé près de 50 % de la population européenne.


Nous avons perdu le «goût» et même la nature de l’agir ensemble pour un bien humain, comme le bien politique, comme le bien moral, comme le bien spirituel.


La Covid 19 a cependant une influence psychologique et morale. Laquelle ? Directement, aucune. Indirectement, quelques-unes : l’angoisse de la mort, les restrictions sociales des libertés, une baisse de l’activité économique. Mais ces «ennuis» semblent se résorber. Cependant, ces symptômes psychologiques ont été les révélateurs d’un mal spirituel beaucoup plus grand, que l’on nommera d’un nom théologique, «l’ACÉDIE» : la tristesse spirituelle des actes humains. Nous avons perdu le «goût» et même la nature de l’agir ensemble pour un bien humain, comme le bien politique, comme le bien moral, comme le bien spirituel. Nous sommes devenus essentiellement «individualistes» : moi d’abord, les autres, je m’en f… !. Ma liberté d’abord, ma liberté totale, ma liberté absolue. Touche pas à ma liberté ! La seule réalité sacrée est : ma liberté !

Le paradoxe se fait jour dans les manifs dont le seul but est de sacraliser la liberté au nom du droit à la liberté ! «J’ai bien le droit d’attraper la Covid» écrit une pancarte revendicatrice. C’est faux, car on n’a pas le droit de rendre malade son propre corps ! Mais c’est encore plus faux si réclame le «droit d’être malade» et aussi le droit de contaminer les autres… ? L’autarcie absolue étant impossible… si j’ai le droit d’être malade, j’ai le droit de rendre malade tous les autres. C’est la sacralisation de la liberté.

La sacralisation de la liberté

Chaque fois qu’on laisse les «faits religieux» entrer dans l’aura de la sociologie, il en sort une mouture telle que ces dits faits sont devenus méconnaissables. Cela est vrai, non seulement depuis Gabriel Le Bras, le grand spécialiste de la sociologie religieuse, mais depuis Émile Durkheim. Pour que la sociologie soit une «science», il fallait, disait-on, que les phénomènes, c’est-à-dire les manière de vivre ou de se comporter, trouvent leur sens dans des théories, qui, on le sait, sont de «pures constructions de l’esprit4». Dans cette perspective, la connaissance des «faits» dépend des statistiques, et l’on construit une «théorie» pour leur donner un sens.

Les «faits» prennent alors une allure catastrophique ou dynamique selon la «théorie» dans laquelle on les pense. Et l’on risque de les penser selon les «spiritualités» en vogue dans la portion du corps socioreligieux d’où l’on tire la matière des phénomènes observés. Ainsi, il n’y aurait plus, dit-on, que 2 % des catholiques qui assistent à la messe le dimanche. Quel sens donner à cette statistique ? Une baisse de la foi ? Une surcharge de travail ? Une revendication libertaire ? Tout dépend du sens que l’on donne à l’observation du précepte ! Et tout dépend de l’analyse psychosociale que l’on construit des comportements de ce genre. On pourrait les comparer, par exemple, à la «tiédeur» du vote électoral. On ne se déplace plus pour aller voter… On ne se déplace plus pour «aller à la messe».

Un sociologue de renom, Patrick Buisson, vient de publier un livre qui fait du bruit : La fin d’un monde5. Il a été très recensé, surtout en raison du bandeau rouge qui le présente : «Oui, c’était mieux avant !» Les grands chroniqueurs du Monde, du Figaro, du Point, de Valeurs actuelles ont ciblé cette marque insolite. Qu’est-ce qui était mieux avant : le bistro du village, symbole de la puissance masculine? Le sacré de la messe tridentine ? L’allégorie de la hiérarchie sacerdotale ? On reviendra sur ce livre dont l’érudition est remarquable, mais à l’égard de laquelle, cependant, on pourrait avoir de sérieuses réserves. Sortirons-nous de cette «crise» pour entrer dans une autre ? Alors, il nous faudra un autre Patrick Buisson pour nous en faire l’analyse, selon une nouvelle théorie !

C’était mieux avant ?

Je ne sais pas si c’était mieux avant, ou si c’est mieux maintenant ! Tout dépend du sens que l’on donne à ces mots : «être mieux». Il y a, par contre, un point de rencontre que l’on ne saurait éluder : la réalité de l’être humain. La personne humaine est, quelles que soient les époques, un être créé par Dieu à son image et à sa ressemblance. Cela, je le sais depuis mon enfance, et je l’ai appris dans mon petit catéchisme tiré en droite ligne du concile de Trente. La question était la suivante : Pourquoi Dieu nous a-t-il créés ? La réponse : «Dieu nous a créés, pour le connaître, l’aimer, le servir et être heureux avec lui, sur terre et dans l’éternité». Cela ne se change pas selon la couleur du temps, ni selon les temps de malheur, ni selon les époques dites «glorieuses».


Nous sommes libres, tellement libres que nous pouvons inventer n’importe quoi pour ne plus l’être.


Cependant, Dieu nous a créé «libres», non pour être «libres» – nous ne pouvons pas ne pas l’être – mais pour le connaître, etc. Oui, nous sommes libres, tellement libres que nous pouvons inventer n’importe quoi pour ne plus l’être. Et plus on sacralise la liberté, moins on l’utilise. Plus la liberté devient une fin en soi, moins l’on s’en sert ! Et l’on arrive à une situation paradoxale : être libre consiste à ne plus agir, c’est-à-dire à ne plus choisir, à ne plus s’engager, à ne plus vouloir un vrai bien, et surtout à ne plus agir ensemble. On s’enferme dans son individualité et, du haut de son balcon, on regarde vivre les autres qui travaillent, peinent ou souffrent, en se félicitant de ne pas les accompagner, en se complaisant dans une liberté qui ne sert à rien ! J’ai bien le «droit» de ne rien faire, bien le droit d’être un bois mort, bien le droit d’être un parasite social. Voilà où mène la sacralisation de la liberté.

L’acédie ou la tristesse de la liberté

Théologiquement, l’acédie est un vice capital. Mon petit catéchisme appelait cela «la paresse». Être paresseux, c’était désirer rester au lit pour ne pas aller à l’école ou à la messe, et rechigner à aider maman à faire la vaisselle alors qu’on avait envie de jouer au ballon ou de lire une bande dessinée. Devenus «grands», la paresse ne nous est plus possible. Si l’on veut gagner son pain, il faut bien travailler, à condition de trouver du travail ! Cependant, on peut travailler et être surchargé d’occupations de toutes sortes, et vivre dans l’acédie. On n’est plus paresseux, mais on est rivé à la poursuite de biens secondaires qui nous occupent, et on n’a plus de temps pour s’occuper de son âme – en a-t-on une ? – et pour agir ensemble en vue d’un vrai bien commun. Pas le temps ! J’ai ma liberté !

On est dans l’acédie quand on perd le «goût spirituel» du bien et qu’on se trouve face à une liberté qui ne veut pas s’engager parce plus rien ne l’attire. C’est la situation dans laquelle nous a trouvés la Covid et que les programmes de prévention sanitaire ont aggravée. On a perdu le «goût du bien ! Et surtout, le «goût» du bien obtenu «ensemble». Prenons quelques exemples : durant le premier confinement, les églises n’étaient pas fermées, mais on ne pouvait plus y célébrer un acte de culte. Privés de messe, une bonne partie des chrétiens, celle qui avait l’habitude «d’aller à la messe», se sont repliés sur la télévision. KTO a bien fait son travail ! On pouvait même suivre la messe «avec le pape», ou «avec l’évêque du lieu» qu’habituellement, on ne voit jamais ! Quoi de mieux ? Tout y était : le confort du foyer, le petit café et les croissants, la cérémonie bien dite et bien faite, une homélie de taille ! Pourquoi ne pas continuer ? C’est chouette cela ! Idem d’ailleurs pour l’entreprise, du moins pour certaines ! Pourquoi aller m’asseoir derrière un écran et travailler dans une grande salle remplie d’employés qui font le même travail, alors que chacun pourrait rester à la maison. On économise le transport, l’entreprise économise les grands espaces… et, surtout, on n’a plus à supporter la présence de l’autre. Pourquoi s’entasser dans une salle de cours surchargée d’étudiants, alors qu’on entendrait le même cours seul dans son lit, délivrés de la présence de cet étudiant qui nous embête ?

C’est dans ce contexte que l’on sombre dans l’acédie. En effet, qu’est-ce que l’on perd ? Le bien spirituel de l’agir ensemble. On ne va pas à la messe pour entendre «sa» messe et satisfaire individuellement à l’obligation du précepte ; on va à la messe, pour former le peuple chrétien qui «offre» le sacrifice du Christ au Père. Et pour cela, il faut sortir de son «home» et agir ensemble ! On ne va pas au bureau uniquement pour gagner son salaire, mais parce que l’on forme une société économique pour travailler à une même finalité à laquelle on accepte de participer. On ne va pas à l’université uniquement pour recevoir «son» cours, mais parce que l’on doit participer à une communauté de partage d’une vie intellectuelle.


La désintégration de nos sociétés modernes, techniquement avancées comme jamais on l’avait connu avant, nous a fait perdre le sens réel du Bien commun.


Ce n’est pas la Covid qui a créé cela. Cela existait bien avant. Mais la Covid en a été un puissant facteur révélateur. On s’est retrouvé seul, avec son masque et ses gestes barrière. Attention à l’autre, il est un facteur de contamination ! L’autre, pourtant, l’était devenu bien avant décembre 2019. La désintégration de nos sociétés modernes, techniquement avancées comme jamais on l’avait connu avant, nous a fait perdre le sens réel du Bien commun. Il nous est resté l’intérêt général, c’est-à-dire, le sentiment que chacun doit trouver son compte dans cette société hyperpuissante, une société ploutocratique qui invite ses membres au comptoir distributeur des produits essentiels pour un confort individuel.

On en paye le prix. Certes, aujourd’hui, l’on ne change plus de régimes politique comme on l’a fait de 1789 à 1870. La République, quel que soit son numéro, est bien là ! Mais la supposée stabilité de la République n’arrive pas à masquer la perte grave du Bien commun. Nous avons perdu la nécessité d’un agir ensemble ; nous avons perdu la nécessité du sacrifice des intérêts individuels pour l’édification d’une société humaine. La revendication d’une liberté, qui fait de chacun un tyran pour l’autre, entraîne le désir pervers d’un petit bien individuel incommunicable. Le bien qui ne communique pas n’est pas un bien. Rapidement, on cherche à le remplacer par un autre jouet. De jouet en jouet, on perd le véritable bien, celui qui se communique et qui crée la joie d’agir ensemble.

Quand on a perdu le désir de cette joie, il ne reste que la tristesse de la liberté. Pourquoi être libre ? Pour partager un gâteau ou boire un whisky ? Pour gagner plus d’argent et faire un voyage aux Baléares ? Pour profiter de l’autre et augmenter son égoïsme ? Ou pour trouver la joie d’un agir ensemble en vue d’un vrai bien humain, d’un bien spirituel commun ?

Aline Lizotte

Photo originale : M0tty / Wikimedia Commons


1 – En latin : Arx tarpeia Capitoli proxima. Le Capitole était la plus petite des sept collines de Rome, mais la plus importante de par son statut de cœur du pouvoir religieux de la République romaine. Sur le Capitole s’élevait le temple de Jupiter et de ses compagnes, les déesses Junon et Minerve (formant ensemble «la triade capitoline») ; c’était donc le lieu le plus sacré de Rome, un haut lieu de l’Antiquité romaine et un symbole de puissance et d’honneur. Sur l’autre versant de cette colline, à faible distance, se trouvait la Roche tarpéienne, un éperon rocheux, lieu d’où les condamnés à mort étaient précipités dans le vide. C’est là qu’étaient conduits, entre autres, les personnages importants accusés de fautes graves contre l’empereur et mêmes certains empereurs.

2 – Expression consacrée à l’expansion économique sans précédent que connut la France, comme les autres grands pays industriels, du lendemain de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’au choc pétrolier de 1973.

3 – Journées révolutionnaires des 27, 28, 29 juillet 1830, qui renversèrent Charles X et mirent fin à la Restauration.

4 – Albert Einstein et Léopold Infeld, L’évolution des idées en physique, Flammarion, Champs, 2015.

5 – Patrick Buisson, La fin d’un monde, Albin Michel, 2021.

 

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