La mission de Monseigneur Aupetit

Paris n’est pas la France, mais ce qui s’y passe est toujours observé avec attention. Quand l’archevêque de Paris publie une lettre pastorale1 adressée à tous les membres de son diocèse, elle revêt un poids particulier, dont l’impact dépasse forcément les limites de celui-ci. Analyse de François Lacoste Lareymondie.

«La fraternité au service de la mission», tel est le programme que Mgr Aupetit assigne à ses ouailles. Programme qu’il dessine dans un contexte particulier, marqué par l’incendie de la cathédrale Notre-Dame, les effets de la pandémie du COVID et l’individualisme exacerbé de la société ; contexte qui «oblige à repenser notre relation au monde, […] notre place dans la société et […] l’immense trésor qui nous a été confié par le Christ, célébré dans les sacrements et dont nous sommes appelés à être témoins».

Pour aller droit à l’essentiel, et sans nous arrêter aux mesures d’organisation interne, l’archevêque de Paris invite tous les membres de son diocèse, dans une démarche de type synodal, «à mettre en œuvre deux visions pastorales, les fraternités missionnaires et l’accueil inconditionnel de tous, qui restent profondément liées» ; ajoutant, par deux fois pour en souligner l’importance, qu’«il est nécessaire de construire, de plus en plus, des lieux de fraternité fondés sur la vie sacramentelle (en priorité l’Eucharistie) et le partage des Saintes Écritures».

Une vision trop irénique des rapports à entretenir avec la société

Qui parmi les catholiques, et pas seulement Parisiens, ne pourrait y souscrire ? Et y souscrire avec enthousiasme ! Comment se fait-il, alors, que je ressente un sentiment d’insatisfaction ? L’impression de passer à côté de quelque chose ?

Ce sentiment ne vient pas de la volonté de s’appuyer «d’abord sur les paroisses» et sur le maillage de mouvements, associations, initiatives, etc., dont Paris est si riche. Il faut évidemment partir d’une base concrète. Ce sentiment ne vient pas non plus de l’idée de faire levier sur le mouvement qui est né à l’occasion de l’incendie de Notre-Dame, lequel a réellement porté atteinte à la «mémoire religieuse» de notre pays, ou sur le Collège des Bernardins, qui a vocation à accompagner «le foisonnement artistique, intellectuel et culturel» de la capitale. Encore que… ce sont peut-être ces références qui me mettent sur la piste.

À y réfléchir, ce qui me perturbe, c’est la persistance d’une vision par trop irénique des rapports à entretenir avec la société où nous vivons, comme si nous pouvions encore imaginer de créer des convergences réelles avec elle, aboutir à une «symphonie» respectable. Proposer, rechercher le dialogue, s’appuyer sur des convergences (réelles ou supposées), c’est ce que saint Paul a tenté de faire à Athènes, sur l’Aréopage2. Le discours qu’il y a tenu est probablement le mieux construit de tous ceux que nous rapporte saint Luc dans les Actes. Ce fut aussi son plus grand échec. Pourtant, il se trouvait en face d’auditeurs bien disposés, parce que le monde païen auquel il s’adressait avait une réelle soif de nouveauté, et même de spiritualité. Sommes-nous dans ce cas-là ? Sommes-nous en face d’auditeurs bien disposés envers les religions, ouverts à leurs propositions ?

Que non ! Notre gouvernement n’a-t-il pas réussi, sans trop d’opposition, à nous (je parle de la piétaille des fidèles laïcs) priver de la messe dominicale pendant plusieurs mois pour motif sanitaire ? N’a-t-il pas, sous couvert de lutte contre l’islamisme, restreint singulièrement la liberté de culte en la rendant conditionnelle et toujours provisoire ? N’a-t-il pas inscrit dans la loi la faculté donnée aux autorités publiques de contrôler le contenu des catéchèses et des homélies pour s’assurer de leur conformité aux lois républicaines ? Ne voit-on pas s’afficher dans nos écoles publiques une campagne officielle de dénigrement des religions ?

En réalité, nous sommes dans une société qui, après avoir été «chrétienne» (avec toutes les réserves qu’appelle cette expression), a apostasié en masse, et qui rejette explicitement toute religion, en particulier le christianisme, et plus précisément encore le catholicisme ; une société qui nous ordonne de nous plier à ses présupposés philosophiques scientistes et (im)moraux ; une société qui place ses lois au-dessus de toute autre, et en particulier au-dessus d’une Loi divine dont elle récuse l’existence même, comme l’a rappelé récemment notre ministre de l’Intérieur ; une société, donc, qui non seulement ne nous attend pas et ne s’adresse plus à nous naturellement – cela, on s’en était aperçu – mais qui nous tient désormais, au mieux pour des vestiges d’un passé qu’elle a rejeté et qui doit finir par disparaître, plus souvent pour des ennemis du genre humain. Sauf – et l’exception est d’importance – à ce que nous entrions dans le moule de son conformisme intellectuel, culturel, moral et politique.

Comment être missionnaire dans notre société ?

Comment est-on missionnaire dans une telle société, qui n’a pas la «fraîcheur» d’une société païenne antique, mais qui est recrue de fatigue, de désillusion et d’écœurement ? Et comment peut-on l’être quand les catholiques pratiquants, c’est-à-dire ceux qui s’efforcent d’avoir une cohérence minimale (toujours défaillante et toujours à reconstruire, je ne le sais que trop) entre la foi qu’ils proclament, les exigences de l’Église à laquelle ils disent appartenir et leurs propres actes, ne sont plus qu’une toute petite minorité ? Là, je reste sur ma faim. Il n’y a évidemment pas de réponse toute faite ; et je ne sais même pas s’il en existe une, car nous n’avons pas de précédent dans notre histoire qui puisse nous éclairer.

J’aurais sans doute aimé que ce chantier fût ouvert pour que l’appel à la mission intègre réellement la nouveauté de la situation et ne tombe pas à plat.

Pourtant la lettre, en dernière page, esquisse quelques pistes lorsque Mgr Aupetit évoque «la grande détresse de beaucoup de nos contemporains» et rappelle les «grandes prières de guérison et de délivrance» qu’il a lancées. Tout comme le pape François avait inauguré son pontificat par une Année de la Miséricorde qui fut une grande intuition. Est-ce suffisant ?

Comment revenir à l’essentiel, à la seule annonce qui vaille, celle de Jésus, crucifié par et pour nos péchés, ressuscité par la puissance du Père, pour nous acquérir son pardon, élevé dans sa gloire pour nous envoyer son Esprit Saint et nous faire entrer dans la Vie ? C’est par ce «scandale pour les juifs», par cette «folie pour les Grecs3», que nous sommes sauvés : saint Paul a fini par le comprendre après son échec devant l’Aréopage. Et nous ?

Ne craignons pas d’entrer dans cette voie, Monseigneur (si je puis me permettre). Beaucoup de fidèles, notamment chez les jeunes, n’attendent que cela : beaucoup sont prêts à abandonner toute bienséance, tout conformisme, toute respectabilité institutionnelle dans une société dont ils n’ont plus rien à attendre. Mais ils ne le peuvent pas sans vous.

François de Lacoste-Lareymondie

Photo : Corinne Simon / CIRIC


1 – Lettre pastorale de Mgr Michel Aupetit pour le diocèse de Paris, datée du 3 septembre, et disponible en ligne sur le site internet du diocèse sur www.paris.catholique.fr.

2 – Ac 17, 16s.

3 – 1Co 1, 23.

 

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