L'Afrique dans le rétrovisuer

Le colloque «Le paradoxe africain», organisé le 10 juin dernier à l’École militaire conjointement par le Club HEC Géostratégies et l’Association des Auditeurs IHEDN Région Paris IDF, et sujet d’un précédent article, n’a pas permis de mettre en lumière les fondamentaux les plus anciens de l’Afrique. Il est indispensable de le faire.

Dans son livre magistral Les traites négrières (Gallimard, 2005), le grand historien Olivier Pétré-Grenouilleau donne des clefs de lecture fondamentales permettant de comprendre le passé de l’Afrique et éclairant ainsi le présent.

La traite des esclaves : une pratique ancestrale interne

Olivier Pétré-Grenouilleau explique, et ceci est confirmé par les spécialistes les plus sérieux, que la traite des esclaves est bien antérieure à l’arrivée des premiers acheteurs arabes ou européens, qui ont trouvé sur place un «marché» déjà existant, structuré, pérenne et important. Ceci est dû, selon lui, au fait que l’agriculture africaine étant autrefois (et encore souvent aujourd’hui) collective et peu productive, les cités-États et les empires n’ont pas pu se construire, comme en Occident, en Asie ou même en Amérique (Aztèques, Incas), sur la base d’une taxation des paysans par leurs aristocraties citadines et guerrières en contrepartie d’une protection. Les grandes dynasties lignagères aristocratiques se sont donc organisées, pour asseoir leur domination, presque exclusivement sur le commerce et la guerre lointaine contre les autres peuples, et d’abord contre leurs voisins1. Évidemment, dans une telle configuration, le commerce des esclaves a largement fait partie de la prédation guerrière, comme une denrée, au même titre que l’or ou l’ivoire. Si le roi Mansa Musa, qui régna sur le Mali au XIVe siècle, est considéré par certains comme l’homme le plus riche du monde, toutes époques confondues, il n’a pas tiré son immense fortune de la vente des noix de kola…

De fait, il est avéré et reconnu que, tout au long de la période des traites négrières, 98 % des esclaves livrés l’ont été par la vente et non par la prédation directe par les étrangers. Ainsi, si les chiffres communément admis par tous les spécialistes sont, pour toute la période allant du VIIIe au XIXe siècle, d’environ 17 millions d’esclaves livrés par la traite arabe (et essentiellement composés d’enfants castrés et de femmes), 10 à 11 millions emmenés par la traite atlantique et environ 14 millions utilisés par la traite intra-africaine, en réalité, la quasi-totalité de ces 42 millions ont d’abord été pris, puis vendus, par d’autres africains. Dans l’histoire de l’esclavage, on oublie simplement le premier maillon de la chaîne…

Cet esclavage interne a entraîné, pour les peuples martyrs de ces époques, d’indicibles souffrances, amplifiées par plusieurs facteurs :

  • Dans les mentalités ancestrales africaines, comme dans beaucoup d’autres endroits, il n’existait pas de représentation de l’Homme comme un être sacré, créé à l’image de Dieu et respectable en soi2. Ainsi, comme le déclare un roi africain à un envoyé du roi Louis XIV qui lui demande pourquoi il veut lui vendre ses propres femmes, «Regarde ce qui se passe dans l’eau : Dieu a ordonné la nature de telle sorte que les gros poissons mangent les plus petits. Pourquoi serait-ce différent sur terre ?»
  • De même, le statut des riches et des puissants rois africains se mesure à leur capacité à posséder de multiples esclaves et à gaspiller cette «richesse» comme bon leur semble. Ainsi, à l’occasion de son couronnement, le 30 mars 1890, le roi d’Abomey Béhanzin fait égorger plus de 1000 esclaves3
  • Ce qui est vrai pour les rois et les élites est vrai tout au long de la chaîne sociale. Ainsi, il n’est pas rare que, pour payer son tribut à un peuple plus fort, son voisin le fasse en lui livrant des esclaves prélevés non sur d’autres peuples, mais sur le sien propre. Une simple dette peut être payée en livrant un voisin lui-même débiteur, un paysan pris dans un champ, l’un de ses propres enfants, ou encore en se livrant soi-même.
  • Les peuples les plus importants d’aujourd’hui (comme les Ashantis du Ghana, les Yorubas du Bénin, les Peuls du Sénégal4) sont les plus esclavagistes, ceux qui ont dominé, rapté et livré les autres pendant des siècles. Ils ont été les premiers à s’allier à la puissance coloniale. Ce sont souvent leurs descendants qui sont, encore aujourd’hui, à la tête des États africains.

Un passé qui pèse lourd sur les mentalités collectives

Les Africains d’aujourd’hui, même s’ils n’en parlent pas (ce sont les Français d’origine africaine qui en parlent…), ne le savent que trop, et ceci pèse évidemment encore aujourd’hui très fortement sur les mentalités collectives, dans plusieurs directions :

  • La haine contre leurs élites, responsables de leur martyre. Ces élites sont aujourd’hui, on le remarquera, souvent tout aussi dominatrices qu’autrefois. Elles sont souvent complices du nouvel esclavage que constitue l’organisation du trafic de migrants.
  • La haine, de la part des ethnies systématiquement exploitées et vendues, contre les autres ethnies esclavagistes, celles qui ont profité de la proximité des acheteurs, et qui ont prospéré et dominé jusqu’à aujourd’hui. Ceci explique pour partie l’extrême violence des conflits inter-ethniques, comme la récente guerre du Rwanda l’a montré.
  • La haine finalement contre eux-mêmes et contre ce qui peut être perçu comme une sorte de fatalité collective. Cette haine leur est souvent renvoyée par les descendants d’esclaves, en particulier américains, qui leur font le reproche de les avoir vendus.

Ce passé sombre, certains intellectuels ou hommes politiques africains ont eu le courage de le reconnaître, par exemple Boubacar Joseph Ndiaye, l’ancien conservateur du Musée de Gorée, ou encore les chefs d’État Mathieu Kérékou du Bénin ou Jerry Rawlings du Ghana. Mais ils sont bien peu, au regard de la tragédie africaine… Et bien peu d’africanistes français ont le courage de faire valoir, face aux cris et aux mensonges des indigénistes, une vérité que pourtant tous les spécialistes connaissent…

Il faut remarquer, enfin, que ce qui a mis fin à la folie autodestructrice de l’esclavage, c’est la colonisation. Ceci permet aussi de mieux comprendre – la supériorité militaire n’expliquant pas tout – avec quelle facilité celle-ci s’est mise en place, nombre de peuples africains considérant que la domination et l’ordre colonisateurs valaient infiniment mieux que l’affreux arbitraire précédent. Ceci tend à montrer également que l’appréhension de la période coloniale n’est pas aussi négative, auprès de certains peuples opprimés d’Afrique, que ce que prétend une certaine propagande politique simpliste et mensongère. La question est beaucoup plus ambiguë et complexe qu’on ne veut bien le dire.

Loin de nous l’idée de jeter l’opprobre sur les peuples africains en général. Les tragédies et les massacres du passé ont été innombrables partout – et l’Europe n’est pas en reste, avec deux guerres mondiales qui ont été les plus meurtrières de toute l’Histoire. L’Afrique se redressera ; elle fera un jour, comme les autres, le bilan de son lourd passé et le surmontera. Mais pour cela, il est nécessaire de regarder la vérité en face. Nulle possibilité de construire son avenir en se mettant la tête dans le sable et en accusant sans arrêt les autres, ni non plus, de la part des Européens, en battant sans arrêt leur coulpe.

François Martin

Photo : Anthony Crider ; wellcomeimages.org (coll. Afrique) / Wikimedia Commons


1 – On fera remarquer que la guerre et la prédation esclavagiste ont fait partie de toutes les civilisations. Ce que dit Pétré-Grenouilleau, c’est que, dans le cas de l’Afrique, cette tendance a sans doute été amplifiée par le faible rendement de la production agricole. La conquête arabe de l’Afrique du nord, presque exclusivement organisée autour du pillage et de l’esclavage par un conquérant lui-même nomade et sans agriculture productive, tend d’ailleurs à valider cette thèse. Et l’époque historique des grandes invasions également.

2 – Ceci est un apport spécifique du christianisme.

4 – Dont sont descendants Rokhaya Diallo ou Omar Sy, qui feraient bien de balayer devant leur porte…

 

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Réactions de lecteurs

■ «Rien ne permet d’affirmer que l’agriculture africaine était trop faiblement productive dans les zones correctement arrosées par la pluie. L’absence d’hiver permet la succession de plusieurs cultures la même année sur chaque parcelle. Le travail 100 % manuel permet de mélanger les plantes, de cultiver sous les arbres et entre les arbustes fruitiers, cette diversité reproduit la biodiversité de la forêt primaire qui évite la propagation invasive des maladies et des ravageurs. Les paysans africains ont inventé l’agroécologie.
Dans l’histoire, il existe deux sortes de paysans : l’éleveur nomade et le cultivateur sédentaire. Ce sont le climat et la géographie qui ont poussé les humains à choisir une voie plutôt que l’autre. Les climats arides et les sols pauvres qui ne laissent pousser que de l’herbe sont le royaume des nomades perpétuellement à la recherche de nouveaux pâturages en attendant que les précédents repoussent. Alors quand ils arrivent dans des zones cultivées, cela ne peut que mal se passer. Il est facile à comprendre que les oppositions et les haines soient millénaires…
La Gaule celtique ressemblait à l’Afrique : un ensemble de tribus qui se faisaient des guerres de prédation entre elles que les romains ont civilisées avec la pax romana, mais en reprenant à leur compte la prédation économique et humaine. Les européens du XIXe siècle n’ont fait que reproduire le modèle romain avec la colonisation, en tout bonne conscience, puisse qu’en abolissant la traite inter et arabo-africaine, ils ont corrigé leurs fautes passées de la traite atlantique.
Les nomades ont vocation à être des commerçants, les sédentaires sont majoritairement des producteurs. Les esclaves étaient une marchandise comme les autres.
Il faut toujours répéter que c’est le christianisme qui a donné le fondement idéologique des législations anti-esclavages dont la première eut lieu en France au XIVe siècle.»

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