Cours à l'Institut Karol Wojtyla

Former des spécialistes, c’est une nécessité dans la complexité de notre monde actuel, et beaucoup de formations existent pour cela. Mais tout spécialiste, quelle que soit sa discipline, est avant tout une personne en relation avec d’autres personnes, confrontée aux questions qui se posent dans toute vie humaine, celles touchant à la finalité de notre existence, et dont la réponse demande une formation à la vérité sur la personne humaine dans son intégralité. C’est cette formation que veut donner l’Institut Karol Wojtyla, comme Aline Lizotte, qui en est la fondatrice et la directrice, l’explique dans cet article, le premier d’une série sur l’IKW.

À notre époque, des «formations», il en pleut ! Il s’en crée chaque semaine ; il en meurt autant. On s’inscrit pour quelques semaines de cours spécialisés, surtout après avoir fait un bilan de compétence qui ne mènera pas à grand-chose. On décroche une formation et voilà, on est prêt à ouvrir un cabinet de consultation. Suivant les qualités personnelles du caractère, ça marche ou ça ne marche pas. Peu importe, mais il arrive souvent que, par cette initiative audacieuse, on finisse par trouver un emploi à temps plein. Finie l’aventure ! On rentre dans le rang, on devient un monsieur ou une madame tout le monde. On travaille à temps plein, on gagne un salaire, le besoin de sécurité est assouvi… Jusqu’à quand ?

L’Institut Karol Wojtyla (IKW) ne donne pas ce genre de formation. Il ne promet rien et ne donne aucun certificat de compétence. En fait, que fait-il et que donne-t-il ?


L’Institut Karol Wojtyla tente de donner ce que Montaigne qualifie de «tête bien faite» et non de «tête bien pleine».


Il tente de donner ce que Montaigne qualifie de «tête bien faite» et non de «tête bien pleine». Il est vrai que Montaigne, comme Rabelais, se moquait «à fendre l’âme» des têtes bien pleines. On n’a qu’à lire les instructions de Gargantua à Pantagruel1 pour se délecter de de cette ironie mordante qui stigmatise la chasse au remplissage cérébral. Aujourd’hui, on ne cherche pas tant à tout savoir qu’à être efficace, très modestement, dans une technique infaillible, tout en l’insérant dans une vision aussi floue que possible d’un humanisme global.

Les promesses d’une tête bien faite

Aristote, celui que Thomas d’Aquin appelle «le Philosophe», est un grand philosophe de la Nature. Ce qui ne l’empêche nullement d’être grand métaphysicien et un grand logicien – discipline dont il est le fondateur –, qui livre dans le Prologue de son livre Les Parties des animaux sa pensée sur l’«homme cultivé». Autrefois, on donnait ce titre non à un spécialiste, mais à celui qui, tout en étant efficace dans son travail professionnel, possédait une bonne ouverture de l’intelligence sur un champ étendu de connaissances humaines concernant les divers degrés du savoir. Il était capable de jouir intellectuellement de la sagesse de l’esprit et savait en juger avec pertinence. Il avait une bonne culture littéraire, mais surtout un fin discernement. Aujourd’hui, un tel homme se ferait «lyncher» dans certaines universités infestées par les minorités de la Cancel culture. Les temps changent, mais certains changements nous emmèneront à la barbarie si l’on n’y prête pas attention.

Revenons à Aristote et au Prologue de cet opuscule dans lequel il écrit : «En effet, c’est bien le propre d’un esprit cultivé que de pouvoir porter un jugement pertinent sur la forme bonne ou mauvaise d’un exposé. Car c’est à cela précisément que nous reconnaissons l’homme cultivé, et nous considérons que posséder à fond cette culture, c’est montrer l’aptitude dont nous venons de parler. Avec cette restriction, toutefois, que nous regardons cette personne cultivée comme capable de juger à elle seule pour ainsi dire de tout, tandis qu’une autre n’est à même de le faire que dans un domaine déterminé2».


Le spécialiste peut bien être incertain de ses jugements dans les autres domaines du savoir qui échappent à sa spécialité.


Que veut nous dire Aristote par cet enseignement difficile à comprendre ? Il commence par faire la différence entre le spécialiste et l’homme «cultivé». Le spécialiste est capable de poser un jugement droit et véridique à l’intérieur de sa spécialité. Au spécialiste en cardiologie rien n’échappera de ce qui touche à la science dans laquelle il est devenu maître. Mais il peut bien être incertain de ses jugements dans les autres domaines de la santé, et encore plus dans les autres domaines du savoir qui échappent à sa spécialité. Il ne pourra se prononcer sur le «bonheur» de l’homme, ni ne pourra juger des motifs qu’une femme enceinte pourrait avoir de refuser une opération délicate si elle ne veut pas mettre la vie de son bébé en danger. Certes, il peut l’écouter en tant qu’homme, mais non en tant que spécialiste, car la décision de cette femme ne dépend nullement du savoir d’un spécialiste en cardiologie.

Dans notre monde très spécialisé, y a-t-il d’autres moyens, non pas d’échapper à la spécialité de la cardiologie, mais d’échapper à la spécialité tout court ? Cette femme, qui ira-t-elle consulter si elle veut une lumière pour prendre sa décision, un réconfort pour la tenir ? Elle optera peut-être pour un psychologue. Mais le psychologue est aussi un spécialiste, et il l’est selon la théorie dominante qu’il a apprise parmi les multiples théories de la psychologie.

L’homme cultivé

Aristote pense et enseigne que, selon son expérience, il doit y avoir un homme (une femme) qu’il appelle l’homme cultivé et qui est capable de juger en tout. Juger en tout ne signifie pas «donner son avis» à tout le monde et se présenter comme l’autorité unique et discursive, alors que l’on n’agit qu’au niveau de ses émotions. Juger en tout ne signifie pas tout savoir et parler de tout. Juger en tout, c’est savoir discerner ce qui est de la compétence de l’homme sage et ce qui est de la compétence du spécialiste. Le spécialiste s’occupe avec un savoir très pointu de la portion du réel sur laquelle il porte son attention. Si c’est un podologue, il s’occupera de vos pieds, comme un dentiste s’occupe de vos dents et le comptable de votre comptabilité. Mais qui s’occupe de la personne qui a des pieds, des dents, et un cœur ? Qui s’occupe de l’entreprise qui utilise le travail humain, la sueur humaine, qui a probablement une famille et des enfants pour lesquels il se bat afin qu’ils aient leur pain quotidien, qu’ils apprennent quelque chose à l’école, qu’ils aient des loisirs qui les détendent ? Qui s’occupera de la qualité de la vie humaine et non seulement du climat ? Qui s’occupera de la vérité dont l’intelligence a besoin ? Qui cherchera l’amitié sans laquelle une société ne peut être un lieu de l’homme ?


L’Institut Karol Wojtyla a comme première finalité de former des hommes et des femmes capables de prendre l’humain dans sa vérité totale et intégrale.


L’homme cultivé, selon Aristote, est celui qui voit la totalité du réel, de cette personne humaine, de ses propres valeurs, de ses finalités, de ses responsabilités, et surtout du sens qu’elle donne à sa vie, c’est-à-dire de ce qui la transcende, du Bien final auquel elle tend. Qu’elle y tende de façon concrète ou de façon encore floue ! Cette finalité, il ne l’élimine pas, car, comme l’explique subséquemment Aristote, c’est le principe de toute réalité.
Avons-nous encore de ces hommes et de ces femmes «cultivés», au sens où les définit Aristote ?

Logo de l'Institut Karol Wojtyla

 

L’Institut Karol Wojtyla a comme première finalité de former des hommes et des femmes de qualité, des hommes et des femmes capables de «juger de tout», c’est-à-dire capables de prendre l’humain dans sa vérité totale et intégrale. Ce n’est pas simplement du «bon sens». Cela demande la réflexion d’une philosophie de l’être, d’une théologie saine, d’une vision morale responsable. Cela demande de nous libérer de la spécialisation pour entrer dans la lumière de la vérité tout entière. Cela demande de sortir de la caverne de l’étroitesse de nos visions centrées sur une seule image et d’atteindre, comme le dirait Platon, «la propriété d’amener ce qu’il y a de meilleur dans l’âme à monter vers la contemplation de ce qu’il y a de plus excellent dans la réalité3».

Aline Lizotte

 


1Rabelais, Pantagruel, chapitre 8.

2Aristote, Les parties des Animaux, L. 1 639, a3-12.

3Platon, La République, L VII, 532c.

 

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