Russie sortant du tunnel

La rencontre récente, le mercredi 16 juin, entre Joe Biden et Vladimir Poutine à Genève marque un tournant dans les relations américano-russes. Elle est véritablement la consécration de la diplomatie russe et la sortie d’un long tunnel pour ce pays. Elle est aussi le début d’un basculement du monde, attendu depuis longtemps, et bienvenu.

Sauf pour confirmer que l’Angleterre n’est nullement isolée sur la scène internationale suite à son Brexit, le sommet du G7 du 11 au 13 juin à Carbis Bay, en Cornouaille, a été un non-événement. Il n’y a été question que de la pandémie et du retard dans la vaccination des pays du Sud. Rien de bien géopolitique dans tout cela. De même, le sommet de l’OTAN et celui avec l’Union européenne qui l’ont suivi à Bruxelles n’ont servi officiellement qu’à «rassurer» les alliés sur le fait que les USA étaient revenus «à la table du multilatéralisme». En vérité, rien d’autre qu’une vaste opération de “com” à usage interne, pour expliquer que Biden est beaucoup plus amical que Trump, ceci au moment où le Président américain est très attaqué, dès le début de son mandat, sur ses premières décisions importantes : d’abord l’arrêt de la construction de l’extension du pipe-line Keystone XL, un tracé de 3 400 km qui relie l’Alberta (Canada) à plusieurs villes des USA, ce qui va coûter aux USA des dizaines de milliers d’emplois, et surtout l’aberrante politique à l’égard des migrants, qui a provoqué des regroupements catastrophiques à la frontière avec le Mexique et mis une pagaille totale dans le système de contrôle des frontières américain.

En réalité, personne n’est dupe des intentions américaines, puisque chacun sait que, de toute façon, que ce soit un démocrate ou un républicain au pouvoir, les USA ne seront ni plus souples, ni plus amicaux : ils continueront à ne voir et à ne défendre, avec la même énergie, que leurs intérêts spécifiques. Ils continueront, dans l’un ou l’autre cas, à espionner le monde entier, y compris leurs «amis» européens, exactement de la même façon…. Par ailleurs, ces différents sommets auront permis de révéler au monde, principalement à travers les réseaux sociaux (puisque les «grands» médias se sont bien gardés de le médiatiser), la décrépitude physique très avancée de Joe Biden, se perdant dans ses notes et dans ses phrases, etc. Même si, aux USA, l’administration est très solide et parvient à suppléer dans une certaine mesure aux faiblesses du chef de l’État, ceci n’en est pas moins fort inquiétant quant à ses capacités de décision, si d’aventure les choses venaient à s’envenimer, par exemple, entre la Chine et Taïwan.

La rencontre Biden-Poutine : un basculement historique

Mais le moment important était la rencontre qui a suivi, le 16 janvier à Genève, entre Biden et Poutine. Évidemment, chacun des deux protagonistes a tenté de montrer ses muscles et d’assurer que sur les sujets en réalité mineurs (Ukraine, Belarus, Navalny, etc.), les discussions seraient «âpres» et «franches», dans un objectif, cependant, de rendre la relation entre les deux pays «plus stable et prévisible». Le cinéma habituel pour la presse et le grand public, afin de ne pas médiatiser ce qui est vraiment important.

En réalité, ce sommet représente, dans la guerre diplomatique et politique que se livrent ces deux pays, une capitulation en rase campagne des USA, et cela pour une très bonne raison. En effet, le véritable sujet, c’est la dangereuse montée en puissance de la Chine et la nécessité, enfin reconnue, du besoin de réalignement autour des USA de ses alliés et des autres, pour mieux isoler ce pays. Dans ce sens, ce sommet représentait, on ne l’a pas assez dit, un basculement historique, et le pendant, d’une certaine façon, de la rencontre Nixon/Mao du 21 février 1972 pour prendre la Russie soviétique à revers.

À ce titre, ce rendez-vous était très intéressant, car, pourrait-on dire, à «fronts renversés». En effet, on se souvient que Donald Trump, qui fut le premier à mettre véritablement en scène, aux USA, une politique franchement antichinoise, avait en tête – et depuis longtemps– un rapprochement avec la Russie. Ainsi, au sommet d’Helsinki, en juillet 2018, il avait affiché son appétence avec le leader russe d’une façon trop ostensible, au point d’avoir été vivement critiqué, jusque dans son propre camp, l’accusant de collusion avec ce pays, pour supposément le remercier de son ingérence en sa faveur dans l’élection de 2016. La suite a prouvé que ces accusations étaient fausses, mais elles ont «pollué» les relations entre les deux pays pendant tout le mandat de Trump et empêché celui-ci d’aller au bout de son intention.

Par contre, Biden n’a pas ce problème et, alors qu’il est de notoriété publique que son fils Hunter s’est compromis de façon grave avec les intérêts chinois, c’est au contraire lui qui se rapproche des Russes, certainement poussé par son administration et par les militaires, qui ont aujourd’hui impérativement besoin de prendre cette fois-ci la Chine «à revers» en cas de conflit ouvert avec ce pays. L’aberrante situation géopolitique qui prévalait jusqu’ici, à savoir le fait que les USA continuaient à être fâchés avec un allié potentiel de poids et à le pousser dans les bras de leur adversaire chinois, prend heureusement fin.

En réalité, ce basculement des alliances était déjà visible depuis plusieurs mois, et ce sommet n’en est que la consécration officielle. En effet, l’un des points important de la confrontation américano-russe, comme nous avons déjà eu l’occasion de l’analyser1, était la question du gaz. Pendant toute l’administration Trump, les USA ont poursuivi la furieuse bataille des sanctions contre le pipe-line North Stream 2, qui doit doubler l’approvisionnement de l’Allemagne, et à travers elle de toute l’Europe, en gaz russe. Or, d’une part, la connexion, après des années de blocage, a enfin été faite2, d’autre part, les USA, anticipant cette fin inéluctable, avaient déjà annoncé, dès le 20 mai, la levée des sanctions contre le chantier3.

À cela, bien évidemment, la raison géopolitique précédemment décrite, mais aussi de «basses» raisons de politique interne, les mêmes qui avaient certainement prévalu, en sens inverse, pour justifier l’acharnement de Trump. En effet, le concurrent américain pour la livraison de gaz est le Texas, fief du sémillant et talentueux Ted Cruz, l’un des plus puissants soutiens de Trump et possible candidat, au cas où Trump ne se représenterait pas, à la prochaine présidentielle du côté républicain. Nul doute que Trump ait tout fait pour tenter d’assurer à son «poulain» la manne de la clientèle européenne. Nul doute que Biden, à l’inverse, ne soit très satisfait de l’en priver, et de lui assurer un beau caillou dans la chaussure et un revers politique majeur dans sa carrière.

La patience calculée de Poutine récompensée

De tout ce «grand jeu», Poutine était évidemment parfaitement conscient, qui a su attendre très patiemment la fin de sa longue «mise au placard», en faisant semblant d’aller vers la Chine sans y aller vraiment. Il savait que la situation qui prévalait jusqu’ici était un grand danger et un grave contresens stratégique pour les Américains, et qu’ils devraient bien un jour revenir dans sa main. Il avait vu les erreurs diplomatiques et la précipitation, si contraires à leur légendaire sens du temps, des Chinois, qui ont affiché beaucoup trop vite leurs ambitions militaires, faisant peur à l’Amérique et la forçant à faire bouger ses lignes. N’empêche, il lui fallait de la solidité pour encaisser sans broncher les multiples humiliations subies. Aujourd’hui, il sort grand vainqueur de l’affaire :

  • Il est replacé sur l’échiquier comme une pièce majeure, et peut-être la plus importante de toutes, puisque dans la tension grandissante qui suivra dans les prochaines années, il sera l’interlocuteur privilégié des deux belligérants. Nul doute qu’il s’en servira pour obtenir tous les avantages possibles.
  • Il prend une position dominante en Europe, et là aussi, suite aux injonctions américaines, toutes les marionnettes européennes iront rapidement à Moscou pour lui dire à quel point ils l’aiment, nonobstant les critiques qu’ils n’avaient cessé de lui adresser précédemment, en premier lieu la France.
  • Il règle définitivement, à son profit, le problème de l’Ukraine et du Donbass. En effet, il est certain que l’accord avec Biden comprend le maintien, au moins pour sauver la face américaine, du contrat de gaz russo-ukrainien vers l’Europe. Cela ne gêne pas Poutine, bien au contraire, puisque, la main sur le robinet, il va pouvoir faire «chanter» les dirigeants ukrainiens et les réaligner vers une politique pro-russe et une normalisation qui réintègre et solidifie les populations russophones de l’Est dans leurs droits (respect des accords de Minsk, arrêt des combats, maintien de la langue russe, décentralisation, etc.). Les rêves ukrainiens de rapprochement vers l’Europe et vers l’OTAN sont finis pour cent ans.

Le jeu gagnant de l’Allemagne

Un autre pays qui tire merveilleusement son épingle du jeu est l’Allemagne. Tout au long du bras de fer avec les USA, elle a tenu bon, maintenant contre vents et marées son droit de commercer avec qui bon lui semble4. Elle a ainsi conservé la confiance des Russes, autant qu’elle s’est affirmée comme le leader européen, celui qui va distribuer à tous l’énergie bienfaisante. Symboliquement autant que commercialement, elle fait une opération exceptionnelle. Elle profitera donc la première des relations privilégiées et du commerce, qui grandiront dans les années à venir, avec ce pays.

L’Allemagne montre aussi à tous ses partenaires européens qu’elle a su résister aux énormes pressions américaines. Le chef de l’Europe, encore plus qu’avant, c’est l’Allemagne. Elle ne manquera pas d’accroître son emprise sur les autres pays, y compris la France. Paradoxalement, elle gagne aussi, certainement, la confiance des Américains, qui ne cessent de frapper ceux qui leur paraissent trop forts, mais ne font confiance qu’à eux5. Enfin, elle ne perd rien de sa relation privilégiée avec la Chine, qui est son premier débouché commercial. Elle est ainsi idéalement placée pour profiter de toutes les opportunités qui se présenteront dans le monde compliqué qui s’annonce.

Reste une question : où est la France dans cette affaire ?

François Martin

Photo : Kremlin.ru / Wikimedia Commons


2 – Et annoncée en grande pompe par Poutine le 5 juin dernier (voir sur Youtube).

3 – Voir sur Youtube.

4 – Voir sur Youtube et BFMTV.

5 – Comme le Général de Gaulle, qui disait drôlement : «Mon drame tient en peu de mots : je n’aime que ceux qui me résistent». Il est vrai qu’il ajoutait : «Mais je ne peux pas les supporter».

 

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Réactions de lecteurs

■ «Passionnant et intelligent ; une belle analyse réaliste du naufrage de notre pays sur le plan international comme national d’ailleurs.»

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