Livre de Rod Dreher

Rod Dreher, auteur du Pari bénédictin, nous en livre ici une suite extrêmement stimulante. Américain converti à l’orthodoxie, il a l’occasion de rencontrer aux États-Unis de nombreux exilés d’Europe de l’Est ayant fui le communisme pendant la guerre froide. Leur diagnostic est sans appel : les sociétés libérales modernes sont arrivées à un stade pré-totalitaire, ou de «totalitarisme doux», et les moyens que les dissidents ont jadis mis en œuvre pour résister redeviennent d’une grande actualité.

À quoi assiste-t-on, en effet ? À la mise en place par l’État d’un contrôle strict de nos existences, de nos pensées, de nos émotions, dans le but de changer radicalement toutes les traditions et institutions antérieures. Il s’agit de transformer l’Occident en «campus universitaire woke», sous la pression d’un «déisme éthico-thérapeutique» où «le péché par excellence est de s’opposer à la liberté qu’a autrui de trouver le bonheur comme bon lui semble». Le genre et l’ethnie ont remplacé la classe. Peu importe qu’on y croie ou non : on est sommé de faire semblant. Nouveaux «gardes rouges», intolérants et fanatiques, les SJW (Social justice warriors1 : Guerriers de la justice sociale) combattent impitoyablement le camp du mal, ennemi de la «Grande Marche» de l’Humanité vers le Bien.

Ce qui est nouveau, c’est que ces militants sont désormais soutenus par le «capitalisme woke», les grandes entreprises étant, à l’instar des GAFAM de la Silicon Valley, les championnes d’un progressisme agressif appuyé sur la puissance du dollar. Leur «capitalisme de surveillance» – elles savent tout de nous et nous rééduquent, tout en gagnant de l’argent sur notre dos – constitue une forme de consumérisme qui apprend à aimer Big Brother. Sous prétexte de produire du lien et du «réseau», elles brisent les solidarités traditionnelles et fabriquent la solitude dont a besoin le système pour nous contrôler.

Face à ce nouveau totalitarisme, la jeunesse occidentale, qui n’a connu que la liberté et le confort, est inerme. Elle n’a pas de mémoire – il la détruit inlassablement – et ignore tout des horreurs du communisme, dont elle a souvent une bonne image.

Dès lors, que faire ?

La première leçon des dissidents est que, si l’on ne peut empêcher le mensonge de proliférer, il faut refuser d’y participer : qu’il ne passe pas par nous. Jamais. Quel qu’en soit le prix (perte d’emploi… ou pire !).

Mais pour cela, on ne peut être seul, d’où l’importance d’îlots de résistance : la famille, la religion, des petites institutions diverses où l’on se rencontre pour transmettre la mémoire, rester sains au milieu des fous. L’auteur insiste beaucoup, exemples de dissidents d’Europe de l’Est à l’appui, sur l’importance de la famille militante, associant les enfants. Sur de petites académies clandestines aussi, où l’on parle Histoire, Philosophie, Religion…

La foi est également essentielle. C’est dans la prière et les Écritures que les témoins qu’il a rencontrés ont trouvé la force de résister, y compris dans l’attente de miracles qui finissent souvent par se réaliser.

L’auteur estime cependant nécessaire de ne pas faire de «l’entre-soi», de ne pas rester entre croyants, mais d’aller à la rencontre d’autres personnes qui, à partir d’autres convictions, résistent aussi au totalitarisme ambiant. Certains des plus fermes opposants au communisme étaient athées.

Et puis, il faut accepter de souffrir. La peur est le premier levier du totalitarisme. De nombreux témoignages de dissidents croyants montrent la force incroyable que donne la foi pour supporter les épreuves, et même tout ce que celles-ci ont pu apporter à ceux qui les ont endurées. Nous n’en sommes pas encore, Dieu merci, aux emprisonnements, à la torture, aux exécutions… Ce livre nous invite à accepter plus de souffrances dans notre combat pour la Vérité.

Je conclurai cette recension par une allusion, bien que l’auteur ne la cite pas, à L’imitation de Jésus-Christ : Sine dolore, non vivitur in amore… («Sans souffrance, on ne vit pas dans l’amour»). On pourrait aussi bien dire : Sine dolore, non vivitur in veritate.

Rod Dreher, Résister au mensonge. Vivre en chrétiens dissidents, Artège, 2021, 226 pages.

Jean-François Chemain

 


1 – 1. Social justice warrior est un néologisme anglais, généralement péjoratif, qui désigne, surtout sur les réseaux sociaux, une personne qui défend des causes sociales considérées comme progressistes (le féminisme, la lutte pour les droits civiques, le multiculturalisme, etc.) et dont la rhétorique est jugée extrémiste, fallacieuse ou outrancière ou le militantisme en faveur de ces causes perçu comme motivé par une recherche d’approbation sociale et de popularité ou par la satisfaction d’un sentiment de supériorité morale plus que par une réelle quête de justice sociale.

 

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