La Chine, première puissance ?

Un plan complet de la Chine pour renverser les USA en tant que puissance mondiale a été établi par le Parti communiste chinois (PCC) et exposé publiquement en 2016. Depuis, il a été suivi à la lettre. Mais tout cela ne va-t-il pas trop vite ?

Dans sa livraison du 27 mars 2021, le magazine américain The Epoch Times reprend la présentation, en juillet 2016, d’un plan détaillé pour renverser les USA. Ce plan a été exposé pendant deux jours au Southern Club Hotel Business Class de Guandzhou, dans le Sud de la Chine, par le Pr Jin Canrong1, doyen associé de l’École d’études internationales de l’Université Renmin de Chine de Pékin.

Ce plan comportait deux parties :

  • affaiblir les États-Unis ;
  • renforcer le pouvoir économique, militaire et diplomatique du régime chinois

Chacune de ces deux thématiques se décline en quatre sous-parties.

Affaiblir les États-Unis

Jin Canrong fait 4 propositions pour affaiblir les États-Unis :

  • Manipuler les élections américaines : le stratège propose que la Chine organise des investissements chinois dans chaque district du Congrès pour contrôler des milliers d’électeurs. En effet, il remarque qu’avec une population (à l’époque) de 312 millions d’habitants et 435 districts du Congrès, environ 750 000 résidents vivent dans chaque district. «Le taux de vote aux USA est d’environ 30 %», dit-il, «ce qui signifie qu’environ 200 000 résidents de chaque district votent pour le représentant du Congrès. Normalement, la différence de voix entre deux candidats est de 10 000 voix ou moins. Si la Chine a des milliers de voix en main, elle sera le patron des candidats». Il poursuit : «Le meilleur scénario est que la Chine puisse acheter les États-Unis et changer la Chambre des représentants en deuxième comité permanent du Congrès national du peuple».
  • Contrôler le marché américain : pour Jin, accroître les investissements chinois en Amérique est un autre moyen d’exercer une influence sur son système politique, ce qui permet en outre d’enrichir les Chinois. Il souhaite que les hommes d’affaires chinois contrôlent le marché américain. Pour cela, le régime a tenté de négocier, entre 2007 et 2017, le Traité Bilatéral d’Investissement (TBI) entre les deux pays. Mais Trump y a mis fin, malgré les protestations d’entreprises américaines qui souhaitaient, en contrepartie, pénétrer le marché chinois.
  • Stimuler les ennemis des États-Unis : Jin a déclaré que la «tâche stratégique» du PCC était de faire en sorte que les USA aient au moins 4 ennemis. En effet, si c’est le cas, pense-t-il, ce pays s’embourbera dans des débats nationaux pour savoir quelle est la menace principale, ce qui le désorientera. Outre le terrorisme, la Russie et la Chine, les Chinois ont donc essayé d’en susciter un autre et ont choisi le Brésil. Ils y ont investi, l’ont soutenu, mais ont été déçus car, selon Jin, ce pays «ne veut pas se développer». Ils cherchent un autre candidat.
  • Causer des problèmes internationaux aux États-Unis : Jin pense que les États-Unis ont une faiblesse stratégique, par le fait qu’étant les gendarmes du monde, ils doivent intervenir chaque fois qu’il y a une crise pour maintenir la stabilité mondiale, ce qui détourne leur attention de la Chine. Susciter ou soutenir des crises est donc un très bon moyen2. Un autre consiste à vendre les obligations du Trésor américain détenues par le PCC, afin de provoquer une crise de la dette américaine. Enfin, une autre stratégie efficace pour embourber les USA consiste à s’engager avec eux dans des négociations interminables, tout en se concentrant sur le développement chinois.

Renforcer le régime chinois

L’autre volet de la stratégie chinoise consiste à renforcer la Chine. Là aussi, Jin Canrong propose 4 séries d’actions :

  • Voler la technologie américaine : Jin a admis que le PCC a compté sur le vol des technologies américaines pour sa croissance. «L’industrie chinoise a une grande production, mais manque de certaines technologies», dit-il. «Au cours des 30 dernières années, nous avons acheté des technologies, dont 46 % venaient d’Allemagne. Cependant, les États-Unis ont la meilleure technologie, mais ils ne nous la vendent pas». Il a ajouté : «Les Américains pensent que les pirates chinois leur volent beaucoup de choses. Cela peut très bien être vrai». De fait, les technologies de certains avions de chasse, ou de missiles, ou de satellites ont d’après lui été volées aux Américains.
  • L’expansion du territoire du régime : Jin pense (en 2016 !) que le régime chinois occupera l’ensemble de la mer de Chine méridionale et Taïwan dans un avenir proche. En effet, outre les ressources halieutiques et fossiles, elle est une route commerciale très fréquentée. Le contrôle des marchandises vers l’ouest et du transport de pétrole vers le nord, à destination du Japon et de la Corée, permettront d’exercer une très forte pression sur ces pays, autant que sur les pays limitrophes (Vietnam, Cambodge, Thaïlande, Malaisie, Brunei, Philippines). Enfin, le fait qu’elle est la voie de sortie des sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE) de la base militaire de Sanya, dans l’île de Hainan, vers le Pacifique et les USA, est aussi l’une des raisons stratégiques importantes qui poussent à l’annexion de cette mer3. En ce qui concerne Taïwan, Jin pense que la Chine pourra amener l’île sous son contrôle, en soudoyant les politiciens, en interdisant le commerce et le tourisme de Chine vers ce pays, en bloquant ce pays sur le plan diplomatique, ou encore en provoquant une vague d’assassinats de personnalités pour y instaurer la peur.
  • Construire une influence mondiale : selon Jin, il existe deux piliers pour cette stratégie globale : l’initiative BRI – Belt and Road (les «Routes de la Soie») – et la zone de libre-échange Asie-Pacifique (FTAAP). La BRI, projet pharaonique lancé en 2013, vise à renforcer l’influence économique et politique de la Chine vers l’Asie, l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Sud. Le projet implique des investissements dans des projets colossaux d’infrastructures et de ressources naturelles dans tous ces pays. «Le but ultime de la BRI est de faire équipe avec la puissance industrielle qu’est l’Allemagne», explique Jin. «Les États-Unis n’auront aucune position sur le terrain de jeu industriel mondial». De même, le FTAAP, le projet d’accord de libre-échange entre 21 pays d’Asie-Pacifique, ouvrirait aussi un canal d’influence pour le PCC dans cette région, de même que les banques de développement soutenues par la Chine, comme la Nouvelle Banque de développement ou bien la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures. «Nous sommes en train de construire le cercle de nos amis dans le monde. Nous serons plus puissants que les États-Unis avec plus d’amis», dit Jin.
  • Influencer les organisations internationales : Jin explique également que le projet du PCC est d’exercer une grande influence sur tous les organismes mondiaux, comme l’ONU, l’OMC, l’OMS, Interpol, le FMI, la FAO, le CIO ou l’OCDE. L’objectif du régime chinois, selon Jin, est que «toutes ces organisations internationales soient contrôlées par la Chine».

Lors de son discours, Jin a souligné que Xi ne ressemblait pas à ses prédécesseurs. «Les dirigeants précédents du PCC, comme Deng Xiaoping, Jiang Zemin et Hu Jintao, ont travaillé dur pour développer le pouvoir du régime, mais n’ont pas osé l’utiliser», a-t-il dit. «Peu importe la quantité de pouvoir que vous avez si vous n’osez pas l’utiliser. (Les instances de Xi) ont le pouvoir, osent l’utiliser, et toutes ces attaques font saigner l’autre partie».

Jin explique en conclusion que l’objectif final de Xi est de remplacer les États-Unis, en tant que seule puissance, d’ici 2049.

Une stratégie suivie presque à la lettre

Lorsqu’on lit ce plan, énoncé en 2016, on ne peut qu’être frappé de la concordance presque parfaite entre ses propositions et la succession d’actions menées par la Chine depuis cette époque. Clairement, le PCC suit cette stratégie presque à la lettre. Il y a une différence cependant, et elle est essentielle : le temps.

En effet, le fait que le plan s’établisse jusqu’à 2049, soit pendant encore presque trente ans, montre qu’il est supposé être mis en œuvre dans le temps long, celui d’une lente prise d’influence, comme au jeu de go, conformément à la doctrine de Sun Tsu qui veut que, dans l’idéal, la Chine gagne la guerre sans combattre. Or nous voyons que le temps s’est considérablement accéléré en quelques années, et même en quelques mois : mise en faillite de plusieurs États partenaires de la BRI, réarmement moral et politique de l’Inde4, escarmouches plus fortes en mer de Chine méridionale5, vives tensions avec l’Australie, très récente et brutale « dénucléarisation » politique de Hong Kong6, et surtout tension beaucoup plus forte7 avec les États-Unis. En plus, comme le montre la publication de ce document, la stratégie chinoise est éventée8. Le pays ne peut plus faire «patte de velours», pratiquer un double langage, l’amitié d’un côté et la recherche effrénée de l’hégémonie de l’autre, comme il l’a fait pendant quarante ans, avec le succès phénoménal que l’on sait.

Le temps long, celui de la diplomatie et de l’influence, est incontestablement un temps chinois. Le temps court, celui du duel et de la guerre, est typiquement un temps américain. Ils ont montré, plusieurs fois dans l’Histoire, à quel point leur chaîne de commandement, militaire, politique et même industrielle, pouvait être puissante et rapide. Or, pour ce qui est de la question chinoise, le temps est maintenant devenu un temps court9. On sait que, dans une confrontation, celui qui fixe l’échiquier et les règles dispose d’un net avantage. Aujourd’hui, si c’est la Chine qui semble avoir l’initiative, le temps de la partie est américain.

Ceci change considérablement la donne, parce que la Chine est encore un pays vulnérable10. Sa puissance est totalement dédiée à l’exportation, et l’on peut penser qu’une série de sanctions ou même un blocus, en cas d’envahissement brutal de Taïwan par exemple, pourrait lui faire très mal. Si elle a beaucoup évolué économiquement et techniquement, elle ne dispose pas encore, dans tous les domaines, de formations suffisantes, ni de chaînes de commandement très bien formées et efficaces, en particulier dans le domaine militaire. Par ailleurs, on sait que la corruption endémique mine beaucoup son développement. Elle a encore besoin de temps pour consolider ses bases. Or on a l’impression qu’aujourd’hui, elle est, d’une certaine façon, emportée dans une fuite en avant. Ce n’est pas la position la plus confortable, ni la meilleure pour prendre les bonnes décisions.

>> À lire aussi dans la SRP : «Chine-USA : le monde va-t-il trembler ?»

Poussés par Trump, depuis 2016, dans une brutale accélération du temps, les Chinois pourront difficilement revenir en arrière, au temps de «l’amitié universelle». À moins d’un retournement stratégique très habile, ils vont être obligés, pour garder la face, de montrer leur force, de monter en puissance, en particulier militaire. Une attaque sur Taïwan pourrait correspondre à cet objectif11. Mais paradoxalement, en agissant de la sorte, les Chinois vont prendre un gros risque et s’exposer. Cette grave tension aboutira-t-elle à un coup de maître, presque définitif, comme l’invasion des Sudètes par l’Allemagne hitlérienne, ou bien est-ce que ce sera, au contraire, leur première grosse erreur stratégique ? Nous le saurons sans doute assez vite.

François Martin

Photo : Lightspring / Shutterstock


1 – Jin Canrong est un éminent universitaire, connu pour sa rhétorique anti-américaine enflammée. Il est conseiller auprès de deux organismes puissants du PCC, le Département de l’organisation et le Département du travail du Front uni. On ne sait pas à quel point il est proche de Xi.

2 – On peut étendre ce raisonnement au domaine interne. Le fort soutien, le noyautage même, du mouvement Black Lives Matters par la Chine va parfaitement dans ce sens. (Voir sur Youtube).

3 – Voir, dans la Smart Reading Press, l’article «Mer de Chine du sud : le centre du monde».

4 – Voir, dans la Smart Reading Press, l’article «L’Inde prend sa place».

5 – Voir, dans la Smart Reading Press, l’article «Mer de Chine du sud : le centre du monde».

6 – Ce qui n’a pas suscité une immense réprobation internationale, comme il l’aurait fallu ! Voir, dans la Smart Reading Press, l’article «Hong Kong doit disparaître».

7 – Même s’il est permis de se demander si Joe Biden est sincère, au vu de l’influence très forte de la Chine auprès des démocrates, mais sans doute ne peut-il pas faire autrement que de montrer les crocs, à cause de l’opinion américaine.

8 – Notamment par The Epoch Times. Ce journal n’est visiblement pas très aimé par le PCC, comme le prouvent les deux attentats dans ses locaux de Hong Kong. (Voir sur Youtube, première et seconde vidéos).

9 – C’est à Trump, évidemment, qu’on le doit, lui qui a «renversé la table» dès son arrivée au pouvoir en 2016.

10 – Voir, dans la Smart Reading Press, l’article «La Chine, entre expansion et déclin».

11 – Aujourd’hui, nous savons que la Chine provoque Taïwan de toutes les façons possibles. Et si Taïwan ne tombe pas dans le piège ? Combien de temps les Chinois pourront-ils, aux yeux du monde, harceler l’île, sans se discréditer eux-mêmes ? Et pourront-ils attaquer sans disposer d’un véritable prétexte, et sans s’exposer, cette fois-ci, à une réprobation unanime ?

 

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