Marthe Robin

Quand, en 2014, le pape François déclara Marthe Robin «vénérable», il n’ignorait pas les accusations de fraude qui la visaient, en particulier celles contenues dans le livre du Père Conrad de Meester1. Ceux qui ont pu rencontrer Marthe dans son village de la Drôme, bénéficier de ses conseils et des retraites données dans les Foyers de charité peuvent témoigner de la multitude des grâces reçues, qui les ont guidés tout au long de leur vie. C’est le cas d’Aline Lizotte, qui nous invite à porter notre regard sur la foi et la charité de Marthe, ainsi que sur sa véritable doctrine.

En juin 1962, un dimanche, venant de Montréal, je mettais pour la première fois les pieds sur le sol de France. Personne à l’aérogare ! Autocar, taxi, j’arrive à rejoindre l’hôtel Récamier, place Saint-Sulpice. Il est à peine 8h30. C’est trop tôt, me dit la veilleuse de nuit. Ils dorment tous, on ne pourra pas faire votre chambre avant midi ! Désemparée, je suis allée à l’église où commençait la messe du dimanche. Retour à l’hôtel, pour demander si je ne pouvais pas m’asseoir quelque part en attendant qu’une chambre soit prête. Le personnel de jour est là, et l’on me donne immédiatement une chambre et un lit ! Épuisée, je me couche, pour me réveiller vers 17h. Je sors de l’hôtel, fais une balade dans le quartier et me retrouve dans un restaurant, rue de Vaugirard. Je commande une omelette et, pour la première fois de ma vie, un artichaut… Allez donc donner un artichaut à une canadienne qui n’en a jamais mangé ! Je regarde cette boule verte d’où sortent plusieurs feuilles dures. J’en tire quelques-unes. Rien ne se passe ! Le serveur, l’air narquois, l’enlève pour m’apporter l’omelette !

Le lendemain lundi, Marcel Clément est à son bureau et, après un brin de conversation avec lui, je pars pour la Gare de Lyon. Je monte dans le Mistral pour Valence, et je m’installe dans la mauvaise voiture. Je m’en rendrai compte à Lyon, où je me ferai descendre du train par un contrôleur mécontent ! Oh là là ! Que c’est compliqué ! Ce n’est pas comme cela au Canada. À l’arrivée en gare de Valence, un gentil monsieur traîne mes valises trop lourdes vers un taxi, et me voilà à Châteauneuf-de-Galaure. Depuis 1957, ma correspondance avec Marthe avait développé en moi grande hâte de voir le Foyer. La retraite est prêchée par le Père Finet, dans une salle exiguë. Les chaises de devant sont collées au bas de la tribune du prédicateur et, au premier rang, on pose ses pieds sur son rebord. J’ai bu chacune de ses paroles. Le jeudi, on monte à la Plaine, chez Marthe. Je suis guidée par la main d’une femme à la voix douce ; on me dirige vers une chaise, sur laquelle on me dit de m’asseoir. La personne sort, je suis seule avec Marthe. Je lui dis mon nom, et la conversation débute comme si l’on se connaissait depuis toujours.

J’avais 27 ans ; j’avais terminé ma licence en Philosophie, et je préparais mon doctorat canonique… Je venais d’entrer dans l’enseignement et, à la rentrée, je devais prendre au Québec la succession des cours de Marcel Clément qui, devenu rédacteur en chef de L’Homme nouveau, avait quitté définitivement le Canada. C’est alors que Marthe me dit cette phrase que je n’oublierai jamais : «Oui, la voie est toute tracée, mais les difficultés ne le sont pas.» Les difficultés ne le sont pas !!! Nous avons dit un Je vous salue Marie, et je suis sortie. Il ne s’était rien passé. J’ai revu Marthe plusieurs fois… peut-être une dizaine ! Toujours la même chose ! Toujours le même accueil, la même douceur, quelques questions qui permettent d’y voir clair. La voie est toujours tracée. Les difficultés se font connaître, de plus en plus dures. Je marche sur cette voie toujours tracée. Il ne se passe toujours rien !

En lisant les deux livres récemment parus, celui du Père Bernard Peyrous2 et celui du Père Pierre Vignon3, j’ai compris. Il ne s’est jamais rien passé ! Les difficultés n’ont jamais cessé. La même voie est toujours tracée. Cependant, la même petite voix continue à m’accompagner, comme elle n’a cessé de le faire depuis que j’ai reçu sa première lettre en novembre 1957. Si j’ai tenu la route, c’est que cette voix attentive et vigilante, voix que je n’entendais pas, m’accompagnait sur la voie toute tracée. Il ne s’est jamais rien passé ! Elle était toujours là !

Livres de Bernard Peyrous et de Pierre Vignon

Dans le domaine mystique : authenticité ou fiction ?

Les faits singuliers sont toujours difficiles à juger dans leur vérité. Trois personnes témoins d’un même accident le raconteront à leur façon, chacune y apportant des éléments légèrement différents, selon ce que l’émotion lui fera retenir.

1. Quelques notions de philosophie

Chaque être animal possède une vie sensible. Chaque être animal développe pour vivre divers systèmes organiques qui dépassent l’organisation végétative : se nourrir, croître et se reproduire. Chaque animal accomplit les fonctions d’une vie animale par ces divers systèmes organiques : sensoriel (externe et interne), émotif (désir, peur, plaisir), défensif et, pour les plus développés, système moteur. Si les anémones de mer «apprennent» peu à peu à distinguer leurs prédateurs et à développer des défenses contre ces rapaces, qu’en est-il du cerveau de l’animal raisonnable ?

L’organisateur supérieur qu’est ce cerveau ne dépasse pas les limites et les exigences d’une vie animale. Il est l’instrument nécessaire et unique à la vie intellectuelle ; il n’en est pas le producteur ! Il produit des images, des souvenirs, des émotions, des habitudes. Là s’arrête sa compétence. Il ne produit aucune idée, aucun concept, aucune volition ou acte de la volonté. Ces fonctions sont réservées à deux puissances, l’intelligence et la volonté, qui n’agissent pas par un système organique, mais par leur acte propre. Et pourtant, sans le cerveau, système organique, aucune intellection, aucune volition ne serait possible, même les plus spirituelles ou les plus «surnaturelles».


Les données reçues, les données conservées et les données utilisées ne sont jamais formellement les mêmes.


On sait de plus en plus, lorsque l’on examine les données observables des phénomènes cognitifs et émotifs du cerveau, que les données reçues, les données conservées et les données utilisées ne sont jamais formellement les mêmes. Chacune de ces données implique des éléments différemment perçus par la sensorialité extérieure, différemment retenus par la sensorialité interne et, selon les besoins émotifs, différemment utilisés. Ce qui se forme est une «matrice sensorielle type», utilisée selon les besoins immédiats ou rappelée selon les besoins physiologiques, psychologiques ou rationnels. Aristote parlait de «phantasme» et saint Thomas le suit dans son œuvre principale, le De Anima.

Aujourd’hui, les recherches en neurophysiologie découvrent et étudient de façon de plus en plus précise les composantes matérielles – les différentes actions neuronales – et leur structure en une représentation formelle : image, souvenir, estimation, émotion.

Les milliers d’images les plus diverses, de celle du lait maternel à celle de sa première communion, des souvenirs les plus émouvants aux souvenirs les plus douloureux, des émotions les plus fortes à celles que l’on cherche à fuir, des estimations permissives aux estimations défensives, tout cela est produit par le cerveau humain. Alors, à quoi sert l’intelligence humaine ? À organiser ces multiples produits, à les systématiser en catégories, économisant ainsi l’énergie neuronale ? À quoi sert la volonté ? À choisir entre ces divers systèmes celui qui plaît le plus et à repousser celui qui est douloureux ! Cela, l’animal le fait très bien, et souvent mieux que nous. On retrouve ces fonctions même chez l’anémone de mer !

L’intelligence, elle, a une fonction qu’aucun animal non raisonnable ne peut accomplir : elle sait passer de la multitude des singuliers à l’unicité d’un concept universel. Le singe peut manger des centaines de bananes, il peut même apprendre à décrocher avec une branche d’arbre la banane qui pend au bananier. Il le fait très bien ! Et pourtant, il ne sait pas ce qu’est la banane qu’il savoure. Le gorille peut sentir l’odeur de la guenon en chaleur ; il s’approchera d’elle en respectant un certain rituel, mais il ne fera jamais la différence entre une pulsion et un amour juré et fidèle !

L’animal se comporte par l’attraction du singulier présent et l’éveil de ses énergies vitales. L’homme le fait également, mais il le fait moins bien ! Car il besoin de son intelligence et de sa volonté pour agir, lesquelles puissances ont d’une façon plus ou moins parfaite une maîtrise sur les sentiments, sur les illusions, sur les attraits. L’homme doit exercer un jugement sur ce qu’il décide et choisir entre ce qu’il pense être un chose bonne, meilleure qu’une autre, ou une chose mauvaise. C’est ce qu’il fait quand il prépare un repas à manger ou un mariage à accomplir ! L’homme mâle ne fait pas que «sentir» la femme, il la choisit !

Comment l’intelligence perçoit-elle l’universel dans la multitude des singuliers ? Il lui faut l’aide de deux actes : le premier, utilisant les fonctions sensorielles, principalement la mémoire, lui permet de percevoir une similitude entre des éléments singuliers et de les réunir en une représentation unifiée. Cette collation exige de percevoir une relation entre ces similitudes, et seule l’intelligence peut percevoir la relation. Ce premier degré de la connaissance est l’expérience. Elle au fondement de toute connaissance humaine4 et, premier degré du savoir, est propre à l’homme. L’animal en est incapable, même s’il est capable de réflexe conditionné. Comme il ne peut percevoir la relation entre le son et la nourriture, la perception de l’un, le son, lui «rappellera» une sensation : la satisfaction de la nourriture. Il aura alors le comportement habituel à la réunion des deux éléments.

La perception d’un commun entre divers singuliers est spécifique5 à l’homme et lui donne une grande supériorité par rapport à l’animal non raisonnable. Elle lui permet d’atteindre une connaissance de l’universel, de l’universel prédicamental (genre, espèce, différence, etc. : Jean, Paul, Madeleine, sont des hommes ; l’homme est logiquement une espèce prédicable de tous les individus qui se rangent sous son universalité) et de l’universel causal : la «nature humaine», comme cause première de l’être de Jean, Paul, Madeleine, etc.

Revenons à la question : comment l’intelligence perçoit-elle, ce commun – universel – qui existe dans les choses, et qui pourtant n’est jamais saisi par la sensation ? Comment l’intelligence – même celle d’un enfant – peut-elle «voir» ce commun, et même le tirer des singuliers, pour le connaître en lui-même ? Par exemple : l’humanité n’est pas qu’un nom qui s’applique à tous «les bipèdes sans plumes» ; elle est une réalité qui est commune à chaque être humain et que l’on peut connaître en tant que telle, abstraction faite des multiples singuliers où elle se trouve. L’intelligence peut percevoir ce «commun» parce qu’elle le «voit», et elle le voit parce que, selon sa propre nature, elle est une puissance perceptive de son objet propre : l’être, et qu’elle est capable d’opérer une distinction entre l’être comme «chose en soi» et chose qui n’est pas en soi6, c’est-à-dire, selon les termes techniques, entre la substance et les accidents. Cette capacité est l’acte existentiel de l’intelligence.


L’humanité est une réalité qui est commune à chaque être humain et que l’on peut connaître en tant que telle.


L’intelligence est une puissance dont l’acte propre est de connaître ce qui est, comme la vue est une puissance de saisir les phénomènes lumineux, et l’ouïe une puissance de percevoir les sons. Cette nature de la puissance de l’intelligence lui a fait donner le nom d’intellect agent, parce qu’elle ne peut voir le «réel» (l’être) que dans la mesure où elle s’en approche, et elle ne s’en approche naturellement que par les sens, c’est-à-dire, par l’expérience, telle qu’on l’a définie ci-dessus. Cependant, cette puissance active de l’intelligence est bien supérieure à celle des sens externes (toucher, goût, ouïe, vue, odorat) et internes (sens commun, imagination, mémoire, cogitative), car elle opère sur la totalité du réel, de la plus petite particule jusqu’à l’être le plus grand, Dieu. Son acte propre est l’illumination, condition nécessaire à la connaissance, c’est-à-dire au passage de la réception en elle de ce réel très confus (c’est quelque chose) au réel expressément connu et nommé (c’est une personne). Cette illumination est une distinction entre ce qui est et ce qui n’est pas. Par exemple : c’est un fruit et non un légume, un animal et non une plante, un être humain et non une bête. Cette distinction originelle est le point de départ de l’activité propre de l’intelligence raisonnable, qui va des connaissances primaires jusqu’aux degrés les plus élevés que donnent la science et la sagesse. À cet acte d’être de l’intelligence, on donne le nom de lumière naturelle.

2. La connaissance de Dieu

Cette brève introduction philosophique était nécessaire pour aborder un sujet bien difficile et délicat. Puisque l’intelligence humaine est capable de connaître tout ce qui est réel, et si Dieu est un Être réel, est-elle capable de le connaître par sa propre lumière naturelle ? La réponse est évidente : «oui». C’est même la première question qui ouvre la Somme théologique de saint Thomas et le 10e livre de la Métaphysique d’Aristote. Oui, on peut connaître d’une connaissance certaine que Dieu existe, et l’on peut même connaître ses attributs dans la mesure où l’on projette les attributs humains sur Dieu. On peut attribuer à Dieu la puissance, la justice, la science et même la sagesse, la bonté, la vérité, etc. Si cela peut exister chez l’homme, cela doit aussi exister dans cet Être suprême que l’on appelle Dieu.

Cette connaissance de Dieu fait partie de la recherche normale pour l’intelligence humaine. Elle a comme point de départ l’expérience des réalités naturelles dont l’intelligence recherche les causes. De plus, non seulement en connaissant Dieu de cette façon, l’intelligence humaine connaît aussi son acte propre. En effet, chaque puissance humaine est capable d’atteindre son objet et, de plus, de connaître l’acte par lequel elle y parvient. Nous voyons et nous avons «conscience» de voir, c’est-à-dire que nous connaissons l’acte par lequel nous voyons. S’il en était autrement, nous ne verrions pas. L’intelligence humaine voit ainsi l’acte intérieur par lequel elle parvient à connaître l’Être suprême en tant qu’il est cet Être. Cette atteinte est pour elle source d’une très grande joie. Elle est source d’une contemplation qu’Aristote appelle le «bonheur», fin ultime de l’agir humain.

Qu’en est-il d’une connaissance de Dieu qui dépasse – et de loin – une saisie naturelle conforme à ce que peut atteindre la lumière de l’intellect agent ? L’intelligence humaine peut tendre à connaître Dieu en Lui-même, et non uniquement comme «cause» du réel, et la volonté peut être inclinée à L’aimer. Est-il possible de désirer connaître qui est Dieu ? Oui, mais à une seule condition. Ce n’est possible que si Dieu Lui-même se révèle à nous, que s’Il agit sur notre intelligence et la rend capable de Le recevoir comme objet de contemplation. Cette action de Dieu sur l’intelligence humaine est le don de la foi, cette vertu infuse créée par Dieu à l’intime de notre intelligence, la disposant à la connaissance de la vérité tout entière. Ce don de Dieu n’est pas uniquement une connaissance nominale de son existence. Il appelle un acte profond de l’intelligence, croire : «celui qui s’approche de Dieu doit croire qu’Il existe et qu’Il se fait le rémunérateur de ceux qui Le cherchent» (Hb 11, 6).


À cette lumière de grâce succédera un jour la lumière de gloire, quand nous verrons Dieu face à face.


Tout au long de l’histoire du Salut, on distingue trois étapes dans la «procession» de l’intelligence en recherche de Dieu : ante legem, sub lege et sub gratia7. Avant la loi, c’est la foi des Pères – Abraham, Isaac, Jacob –, desquels sortira le «peuple de Dieu», qui reçut de Dieu Lui-même la Loi et les Prophètes. Ce peuple hébreu vécut sub lege, dans l’espérance de l’accomplissement des Promesses. Les Promesses sont accomplies par l’Incarnation du Christ, qui nous apporte la Révélation plénière et la purification de tout homme qui croit en lui et vit de sa grâce. Ce n’est plus la seule lumière de l’intelligence naturelle, ce n’est plus la seule lumière de la Loi, c’est la lumière de la Grâce. Sub gratia, l’intelligence peut atteindre en Jésus-Christ et par lui la plénitude de la connaissance de la vérité. Car le Verbe fait chair donne à l’homme la plénitude de la Révélation de Dieu. La foi est véritablement lumière ; elle n’est jamais ténèbres ou «nuit», même si souvent elle se compare à une lueur tremblotante qui pénètre difficilement les ténèbres et les mensonges du monde des hommes, avec ses joies impures et ses menaces de corruption. À cette lumière de grâce succédera un jour la lumière de gloire, quand nous verrons Dieu face à face, c’est-à-dire comme l’Ami qui inonde la pauvre humanité de toute la splendeur de son Être et de son Amour. Nous verrons Dieu !

Rayons de lumière

 

3. Les hésitations dans la recherche de Dieu

Nous ne pouvons connaître pleinement qui est Dieu que par la foi, sous la vigilance de l’Église qui, par le baptême, nous marque du sceau de la grâce. Recevoir la foi de cette façon est la manière la plus directe et la plus certaine de la recevoir. Bien que ce ne soit que par la foi en Jésus-Christ que nous pouvons nous approcher de Dieu, il n’est pas toujours possible que, dans la réalité humaine de l’histoire, cette foi soit reçue dans l’Église «par le baptême d’eau qu’une parole accompagne» (Éph 5, 26). Nous trouvons dans l’histoire différents voies qui, malgré leurs apparences, peuvent contenir une approche de la vérité christique, telles l’Hindouisme, le Taoïsme, le Zen, le Soufisme, autant d’attitudes intérieures de recherche du mystère de Dieu.

La Déclaration Dominus Jesus8 nous enseigne que ces voies diverses, si loin semble-t-elles de celle de la foi chrétienne, peuvent être aussi un chemin de grâce, invisible mais réel, de la recherche de Dieu :

L’action salvifique de Jésus-Christ, avec et par son Esprit, s’étend à toute l’humanité, au delà des frontières visibles de l’Église. Traitant du mystère pascal, où le Christ associe déjà maintenant le croyant à sa vie dans l’Esprit et lui donne l’espérance de la résurrection, le Concile affirme : «Et cela ne vaut pas seulement pour ceux qui croient au Christ, mais bien pour tous les hommes de bonne volonté, dans le cœur desquels, invisiblement, agit la grâce. En effet, puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l’homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l’Esprit Saint offre à tous, d’une façon que Dieu connaît, la possibilité d’être associé au mystère pascal».

La foi, en effet, ne supprime pas tout l’appareil cognitif du cerveau, tout ce qui forme en nous le substratum de la matière sur laquelle travaille l’intelligence. Il y a dans l’histoire humaine des façons différentes, des traditions, des habitus qui s’enracinent dans l’histoire des peuples de chercher Dieu et de Le trouver, non dans la plénitude de la Révélation en Jésus Christ, mais dans un chemin qui y mène, où se trouve «invisiblement», mais réellement, la lumière de la grâce, c’est-à-dire la possibilité de la foi.

Mais se trouvent aussi diverses constructions personnelles qui cherchent à s’imposer comme collectives et qui ont comme objet le divin, sans être d’authentiques chemins de foi. Elles ont comme objet le merveilleux, qu’éveillent l’insolite ou la stupeur, l’admiration ou l’excitation, le «miracle» et la prophétie. Ces constructions se présentent comme un dialogue bien construit qui suscite souvent des manifestations visibles paraissant l’authentifier. Ces constructions s’appuient sur certaines expériences sensibles et s’organisent en un discours plausible grâce à la seule lumière naturelle de l’intelligence. C’est, en autres, ce qui est apparu dans cet événement récent du New Age, où l’on a vu une nouvelle forme de spiritisme appelée le «channelling», le canal vers le surnaturel. Il est obtenu par un medium, dont le rôle est de conduire l’esprit vers la transcendance de l’au-delà, aux frontières de l’expérience.


Le Royaume du Ciel est la place où habite le Fils de Dieu, qui n’a pas laissé son Père et n’habite pas séparé de Lui.


On pourrait citer plusieurs cas de ce channelling, dont la prétention était de remplacer les Églises officielles et d’offrir à l’homme de nouveaux horizons. L’un des cas les plus étonnants est celui d’Helen Cohn Schucman, qui travaillait au Département de Psychiatrie du Collège des médecins et des chirurgiens de l’Université Columbia de New York, et qui commença à sentir vaguement, puis entendit clairement une voix intérieure. Cette psychologue entraînée, athée, ne croyant pas à ces phénomènes paranormaux, ne savait pas ce qu’il fallait faire de ces manifestations. Elle se mit à prendre des «notes» sous la dictée de la voie intérieure. Et, même sans adhérer à cette voie, elle finit par écrire 3 volumes totalisant près 1 200 pages : A Course of Miracles. Ces volumes se sont vendus à des milliers d’exemplaires. Ce que nous dit ce «Course», c’est qu’il n’y a rien hors de nous. Le Royaume du Ciel est en nous. Dieu a créé cette seule chose, nous, et Il n’est pas sorti de Lui-même, ni ne s’est séparé de Lui-même. Le Royaume du Ciel est la place où habite le Fils de Dieu, qui n’a pas laissé son Père et n’habite pas séparé de Lui. Le Ciel n’est pas une place ni une condition. C’est simplement la conscience parfaite de l’unité et la connaissance qu’il n’y a rien d’autre, rien en dehors de cette unité et rien d’autre en elle.

Dans toutes ces «révélations», les mots employés sont souvent très proches des enseignements spirituels par lesquels nous exprimons la foi chrétienne. Mais ils y ajoutent un «merveilleux» attractif qui nous sort, presque inconsciemment, des vérités de la foi. C’est le cas d’autres attractions célèbres, de Vassula Ryden, d’apparitions multiples, comme San Damiano ou Garabandal, auxquelles beaucoup de chrétiens ont accordé le sceau de l’authenticité. L’Église en a jugé comme étant des phénomènes naturels. Si la foi exige un contenu – les vérités du Credo –, elle exige aussi un jugement sur ce qui se présente à l’intelligence. Car ce contenu est toujours conditionné par les multiples images de l’expérience sensible. Or le jugement, qui est la lumière permettant de recevoir ce que les sensations apportent à l’intellect, ne peut être uniquement celui de l’intellect agent. Ce qui donne à nos intellections, à nos émotions, à nos souvenirs, l’authenticité du surnaturel, c’est la lumière de grâce, c’est-à-dire la foi et non le désir du merveilleux.

Marthe, un phénomène étonnant ?

La foi chrétienne peut susciter un piège qui ne dépend pas d’elle, mais de notre soif de merveilleux. Comme l’intelligence humaine a toujours besoin du secours de l’expérience sensible, que le phantasme – une certaine représentation construite par le cerveau – lui est indispensable pour exercer son jugement, nous sommes presque invinciblement portés à chercher l’assurance et la certitude de nos croyances en les mesurant aux émotions «spirituelles» qu’elles nous apportent.

Avec le cas Marthe Robin, nous sommes servis. La vie aussi longue d’une femme paralysée, victime d’une maladie comportant des périodes de rémission et des phases plus aiguës, la quasi-impossibilité d’une vie aussi longue sans nourriture en raison de l’inédie, la paralysie qui empêche toute mobilité autonome et satisfaisante et l’absence de toute vision qui la plonge dans une quasi obscurité, tout cela, auquel se joignent des signes «surnaturels» comme les stigmates, le sang qui se répand certains jours, semblerait reproduire en son corps les souffrances de la Passion du Christ. À tout cela s’ajoute, et ce n’est pas le moindre, la présence quasi habituelle des esprits malfaisants qui la tourmentent presque jour et nuit, qui frappent sa tête sur un petit meuble que l’on n’a pas la présence d’esprit de déplacer. Et, finalement, la mort mystérieuse à laquelle on ne s’attendait pas, Marthe gisant hors de son lit, la tête abaissée, portant aux pieds des «chaussons» que l’on n’avait jamais vus et desquels émanait une odeur nauséabonde. Il y a tout pour satisfaire une curiosité quasi malsaine d’une spiritualité du merveilleux que l’on appelle mystique ! La grande partie des auteurs qui écrivent sur Marthe ne cessent de nous entretenir sur ces faits qui suscitent plus l’émotion que la foi9.

Or Marthe, ce n’est pas cela ! On ne peut juger de tous ces faits en s’appuyant presque uniquement sur les signes que peut reconnaître une expérience humaine. La seule façon de voir Marthe, c’est de la connaître à la lumière de la grâce, c’est-à-dire à la lumière de la foi, qui ne peut s’exercer que dans force de la vertu théologale de la charité infuse. Car Marthe est une femme de foi profonde en Dieu le Père, qui lui demande d’offrir son corps malade au témoignage silencieux et caché de la Passion du Fils pour que nous puissions comprendre un peu à quel prix nous avons été rachetés. Nous oublions bien vite, puisque nous n’y songeons que le Vendredi Saint, à quelles souffrances le Seigneur a été livré depuis la trahison de Judas, l’hypocrisie des Sadducéens qui l’accusent de blasphème, la fuite des apôtres, les moqueries d’Hérode, la faiblesse incertaine de Pilate, la cruauté de la soldatesque romaine, la couronne d’épines, le chemin court mais trop douloureux pour porter la barre transversale de la Croix, la crucifixion. Si le Père demande à certaines personnes de porter charnellement et visiblement un témoignage des souffrances du Christ, qui sont à la fois le signe du péché de l’humanité et celui de nos infidélités grandes ou petites, ce n’est pas pour faire du cinéma. C’est pour nous rappeler de quel amour nous sommes sauvés et nous conduire comme par la main à vivre dans notre propre vie un chemin qui ressemble un peu au sien.


Marthe est une femme de foi profonde en Dieu le Père, qui lui demande d’offrir son corps malade au témoignage silencieux et caché de la Passion du Fils.


Marthe est aussi une femme de charité, d’une charité, patiente, douce, bienveillante, respectueuse, présente, qui ne juge pas, qui porte tout et qui demeure fidèle. Sans cette charité, son témoignage n’aurait aucune valeur. Et il n’aurait été qu’un spectacle dégoûtant. Mais à quel prix humain cette charité qui l’oblige à recevoir quelquefois plus de soixante personnes les grands jours de retraite !

Enfin, dernière question. Marthe nous donne-t-elle une doctrine spirituelle ou n’est-elle qu’un témoignage ? Ce qu’elle a demandé au Père Finet, il l’a fait ! Il a prêché des retraites qui ont nourri la foi de milliers de personnes. Des retraites qui ont sorti la pratique de la foi catholique du libéralisme, du probabilisme, du rigorisme moral des XVIIIe et XIXe siècles. Les retraites qu’a prêchées son «père spirituel» ne s’inspiraient-elles que de lui, que de sa formation accentuée sur la spiritualité de la volonté dans une tradition augustinienne et bonaventurienne ? Marthe, pour sa part, a beaucoup travaillé intellectuellement. On le découvre par ses fameux cahiers, où elle recopie – au grand scandale du Père de Meester parce qu’elle n’a pas mis les guillemets – des passages entiers des spirituels dont elle a lu les écrits. Elle a cherché sa propre voie. Alors, nous donne-t-elle une doctrine qui soit la sienne, qui nous fasse goûter ce que l’Esprit Saint lui a enseigné aussi aux cours de ses extases et ailleurs ? L’Esprit-Saint, dont nous recevons les dons au baptême, guide notre foi en développant en nous non seulement l’amour, mais la contemplation de la vérité. C’est le propre des dons d’intelligence et de science. Ainsi, il n’y a pas que le Père Finet qui ait prêché ! Il y a aussi Marthe qui l’a enseigné !

Il y a tout un travail théologique à faire pour sortir des écrits de Marthe et des autres documents que l’on possède la véritable doctrine de Marthe Robin. Que Dieu choisisse et inspire une personne, et qu’Il lui donne la grâce du courage pour accomplir cette œuvre. C’est peut-être encore plus important que la béatification suivie de la canonisation. Nous avons besoin d’une foi formée, et pas seulement d’une foi pieuse, d’une foi qui puise sa source dans la lumière de la grâce et non seulement dans l’ébahissement de l’étonnant. Marthe n’a pas vécu de ses visions et de ses extases. Elle a vécu de sa foi et de sa charité, héroïquement soutenue par la grâce de Dieu, à laquelle le baptême nous convie sans que nous ayons besoin de phénomènes extraordinaires.

Aline Lizotte

Photo Foyers de charité / Wikimedia Commons


1 – Conrad de Meester, La fraude mystique de Marthe Robin, Cerf, octobre 2020.

2 – Bernard Peyrous, Le vrai visage de Marthe Robin, CLD, 2021.

3 – Pierre Vignon, Marthe Robin en vérité, Artège, 2021.

4Saint Thomas d’Aquin, In duodecim libros Metaphysicorum, L. I, lect. 1, nos 14-15 (Marietti).

5 – L’ange (ou substance séparée) connaît l’universel d’une façon bien supérieure à l’homme, mais non par la perception d’un commun qu’il abstrairait d’une collation expérimentale des singuliers. L’universel distinct est donné à son intelligence dès sa création.

6 – On touche ici l’erreur fondamentale d’Emmanuel Kant, qui admet l’existence de la chose en soi, tout en prônant l’incapacité pour l’entendement (l’intelligence)de la connaître.

7Somme théologique, IIa-IIae, q. 174, a. 6, c.

8 – Déclaration donnée par la Congrégation de la Doctrine de la Foi sur l’unicité et l’universalité salvifique de l’Église, décembre 2000, n° 12.

9 – Sauf le livre du Père Peyrous, dont la présentation de Marthe, surtout l’histoire des procès canoniques et, à la fin, les nombreux témoignages qui nous disent la reconnaissance de ceux qui ont bénéficié du secours de sa prière.

 

Laisser un commentaire sur cet article

 

Télécharger le texte de cet article icône de fichier

 

Réactions de lecteurs

■ «La philosophie ne suffit pas… à régler la question, ni même à la soulager. J’ai lu avec gratitude la partie témoignage de votre papier, et le reste avec un peu de frustration. Sans avoir rencontré Marthe aussi souvent que vous, comme ancien élève de l’école voisine, je la tiens pour une personne essentielle dans ma vie, et surtout dans la vie de personnes qui m’ont directement formé. Avec le livre de Conrad de Meester, déplaisant sur tant d’aspects, on découvre dans l’existence de Marthe une certaine part de tricherie – tricherie mêlée à la sainteté. Ce "cocktail" est pénible, déroutant – peut-être fécond à terme, par l’humanité qu’il révèle. Marthe nous est rendue plus proche. Dieu est venu transfigurer une personnalité bien moins simple et édifiante qu’on ne me la donnait à voir. Comment tricherie et sainteté peuvent-elles coexister ? Ou plutôt comment la seconde peut-elle peu à peu se substituer totalement à la première ? Telle est la question qui me tourmente à cette heure. Merci en tout cas pour votre texte, qui sort des analyses et des réactions convenues. » – Laurent Thirouin

■ «Merci Aline pour la justesse de votre article. »

■ «Je vous remercie infiniment pour cet excellent article très documenté. Ancienne élève de Châteauneuf, Marthe m’accompagne fidèlement dans ma vie. Je trouve que vous avez réussi à peindre Marthe avec justesse et d’une manière très réaliste. Tellement que j’ai cru entendre sa voix ! Cela m’a redonné de la force pour répondre encore mieux à ceux qui osent critiquer Marthe sans l’avoir vraiment connue et aimée comme nous.» – Florence Marsant

>> Revenir à l’accueil