Ciguë, poison hypocrite

«La décision du pape, du 15 mars dernier venant de la Congrégation vaticane pour la Doctrine de la foi, faisant obligation aux prêtres catholiques de ne pas bénir les couples homosexuels fait jaillir un mot amer dans notre gorge : hypocrite». Ce commentaire d’un journaliste sur la récente note de la CDF sur la bénédiction des unions homosexuelles, relié à deux allocutions de François, montre l’ambiguïté de deux interprétations, celle du pape et celle des médias. Aline Lizotte essaie de faire le point.

Est-ce juste ? La réponse de la Congrégation pour la doctrine de la foi (CDF) au dubium1 sur la possibilité de bénir un mariage homosexuel a enflammé les médias et certains petits groupes, dont des évêques. Son refus net et clair était pourtant plus que probable. Devant la prolifération du «mariage pour tous», il était en quelque sorte inévitable que des groupes comme les LGBT incitent à demander à l’Église catholique de bénir les mariages entre personnes du même sexe. Déjà, en 2003, la CDF publiait un document intitulé Considérations à propos des projets de reconnaissance juridique des unions entre personnes homosexuelles. Le document était signé du préfet de la CFD, le cardinal Joseph Ratzinger, et de son secrétaire, Mgr Angelo Amato, SDB, et il contenait et développait les raisons fondamentales pour lesquelles l’Église ne reviendra jamais sur son enseignement, considérant que l’union sexuelle de fait entre deux personnes du même sexe constitue un acte intrinsèquement désordonné, qu’aucune circonstance n’autorise.

La naissance de la rumeur

La rumeur est venue du magazine américain America, dirigé par les Jésuites, et de son correspondant habituel, le vaticaniste Gerard O’Connell. Dans un article du 21 mars dernier, O’Connell écrit que l’allocution du Saint Père, prononcée à l’Angélus du dimanche 21 mars, est une façon de prendre ses distances par rapport au refus de la CDF d’accorder une bénédiction au mariage homosexuel. François développait le sens de l’évangile de ce dimanche, qui évoque le désir de plusieurs de voir Jésus : ces personnes «le demandent à Philippe, lequel le demande à André, qui le dit à Jésus» (cf. Jn 12, 20-33).


Nous devons répondre par le témoignage de notre vie, qui nous est donnée pour servir, une vie qui emprunte le style de Dieu.


La réponse de Jésus est déconcertante de prime abord, parce qu’il annonce sa passion, ce qui signifierait qu’un chrétien ne peut «voir» Jésus que dans le mystère de la Croix. Il utilise ensuite la parabole du grain de blé qui donne beaucoup de fruits. Fort de ces paroles du Christ, le pape François a enchaîné sur le fait que plusieurs veulent voir Jésus, le rencontrer, le connaître. C’est la grande responsabilité des chrétiens de faire voir Jésus. Nous devons répondre par le témoignage de notre vie, qui nous est donnée pour servir, une vie qui emprunte le style de Dieu : la grande compassion et la tendresse. Nous devons répondre en «semant l’amour, non par des paroles légères mais concrètes, par des exemples simples et courageux, non par des condamnations théoriques, mais avec des actes d’amour. Alors le Seigneur avec sa grâce nous fait porter de bons fruits, même quand le sol est sec en raison de nos maladresses, des difficultés de la persécution, des plaintes du légalisme ou du moralisme clérical». Ces dernières paroles, selon O’Connell, auraient été dites par le pape François, pour laisser entendre qu’il n’était pas d’accord avec le préfet de la CDF, accusé ainsi de «légalisme et de moralisme clérical».

Si l’on suit ce fil conducteur, certaines allocutions qui ont suivi celle du dimanche 21 mars pourraient appuyer cette intention du pape. Le 23 mars, en la fête de saint Alphonse de Liguori, il disait à propos de la morale : «Saint Alphonse en a été le rénovateur». «La seule connaissance des principes théoriques ne suffit pas», a affirmé le chef de l’Église catholique. Invitant à préférer comme lui «la raison à l’autorité», il a souligné combien le saint avait opéré dans sa vie «une conversion progressive» en se faisant le défenseur acharné de «la réalité qui dépasse toute idée». Et si l’on suit toujours ce fil conducteur, la nomination très récente de Juan Carlos Cruz au Conseil pontifical pour la protection des mineurs fait tilt. Juan Carlos Cruz est celui qui, au Chili, a mené une forte opposition à la nomination épiscopale de Mgr Barros, l’accusant de cover-up vis-à-vis de Fernando Karadima, un prêtre abuseur. Ce genre de nomination est bien dans la ligne du pape François, qui avait également nommé Mary Collins, laquelle a démissionné en accusant la commission vaticane d’une trop grande lenteur à prendre des décisions constructives. Cependant, à ce moment et dans le contexte actuel, la nomination de Cruz, homosexuel notoire, peut être interprétée de façon ambiguë. Soit elle accentue l’hypothèse d’un mécontentement à l’égard de la réponse au dubium, soit elle indique, concrètement, ce qu’est une politique de compassion et de tendresse. Soit peut-être les deux !

O’Connell dit qu’il tient de ses sources que le document rendu public par la CDF n’a pas été lu par François, que l’on ne l’en aurait qu’informé, et qu’il aurait été écrit par des sous-secrétaires formés à ce genre de travail. François, préoccupé par son voyage en Irak, n’y aurait porté qu’une attention indirecte. C’est la flambée de réactions qui lui aurait fait comprendre que sa pastorale n’aurait pas été suivie, ou du moins pas celle-là. D’où l’insistance sur la «compassion» et la «tendresse».

L’inflation de la rumeur

Il n’en fallait pas plus à un certain nombre d’éditorialistes pour exploiter ce thème. Il fallait, au mépris de toute vérité, lier deux notions totalement distinctes : le refus de la CDF d’accorder la bénédiction aux partenaires d’un mariage gay et le cléricalisme légaliste qui va contre la pastorale de compassion et de tendresse.

Dans son éditorial de la revue The Tablet du 18 mars, Christopher Lamb cite la protestation de l’archevêque Mark Coleridge, le président de la Conférence épiscopale des évêques autrichiens, qui déclare : «Ce que la CDF a dit n’a pas le sens de causa finita». C’est uniquement «le point de départ d’un nouveau discours, d’une autre sorte de conversation». Et Lamb de commenter : «Roma locuta, causa finita est2», ajoutant que la CDF n’a eu qu’une attitude négative. Quant à Mgr Ladaria, préfet de la CDF, il n’aurait pas tenu une réunion des consulteurs et n’aurait présenté au pape qu’un brouillon à signer. On vient d’apprendre que le cardinal Schönborn, archevêque de Vienne, vient lui aussi de manifester son mécontentement de cette décision de la CDF en disant qu’une «bénédiction n’est pas un “show” ou le couronnement d’un rite externe, mais une aide de Dieu pour conforter la marche de ceux qui ont besoin de son aide. Ainsi, elle ne peut être refusée à personne».

De son côté, le journal La Croix nous rapporte la réaction de l’évêché de Saint-Gall, qui par la voix de son directeur du service pastoral, Franz Kreissl, affirme «haut et fort» sur son site que la Congrégation se fait «la contrôleuse de qui peut recevoir ou non la bénédiction de Dieu». Le président de la Conférence épiscopale allemande, Mgr Bätzing, affirme quant à lui que cela donne l’impression que le débat théologique, actuellement discuté dans différentes parties de l’Église universelle, y compris, ici, en Allemagne, doit se terminer le plus rapidement possible, ajoutant que ce sujet aurait sa place dans le cadre du Chemin synodal allemand. Aux USA, le cardinal Cupich, archevêque de Chicago, affirme que cette note n’ajoute rien de nouveau, mais qu’elle ouvre la voie à un redoublement d’efforts pour être créatifs et résilients. Le même numéro de La Croix rapporte cette opinion assez curieuse d’une théologienne : «Il est écrit dans le livre de la Genèse que Dieu créa l’homme et la femme à son image en les appelant à se multiplier. Mais, qu’on le veuille ou non, si Dieu est le Créateur de toute chose, c’est donc bien Lui aussi qui a créé des hommes qui aiment des hommes et des femmes qui aiment des femmes : cette réalité existe !» Celle-là, on ne s’y attendait pas ! Au fond, s’il y a péché, c’est Dieu qui a commis le péché !

Quant au National Catholic Reporter, il écrit dans son numéro du 20 mars : «Nous avons beaucoup de mots et de phrases de louange pour décrire le pape François, ce pape que le monde a appris à connaître depuis huit ans : génial, pastoral, ouvert (open-minded) compatissant pour les pauvres, préoccupé de l’humanité et sensible à l’environnement. Mais la décision du pape, du 15 mars dernier venant de la Congrégation vaticane pour la Doctrine de la foi, faisant obligation aux prêtres catholiques de ne pas bénir les couples homosexuels fait jaillir un mot amer dans notre gorge : hypocrite.»

Un double procédé : celui du pape et celui du journaliste


Ceux qui ont pris le temps de lire cla note présentée au pape savent bien, s’ils ont su lire, qu’elle ne s’attaque pas à la personne de l’homosexuel.


Ceux qui ont pris le temps de lire la note doctrinale du cardinal Ladaria ont bien vu qu’elle n’est ni blessante, ni excluante. Elle ne condamne personne. Elle exprime, certes, un refus. Mais c’est un refus objectif et non une exclusion subjective.

La note est courte. La véritable argumentation est celle du document de 2003, où l’on sent la rigueur doctrinale du grand théologien qu’est le pape émérite Benoît XVI. Elle fut écrite deux ans avant la mort de Jean Paul II, alors que Mgr Joseph Ratzinger gouvernait la CDF comme préfet. La note doctrinale du cardinal Ladaria, quant à elle, se contente de bien expliquer la différence entre un sacramental, comme une bénédiction, et un sacrement, comme le mariage religieux, mais elle renvoie à l’exposé du préfet de 2003 et à Evangelium vitæ, une encyclique de Jean Paul II publiée le 25 mars 1995. Or aucun de ces deux documents ne condamne la personne de l’homosexuel. Ils affirment, par contre, de façon ferme et claire, la profonde incompatibilité existant entre les actes sexuels qui émanent d’une orientation hétérosexuelle et ceux qui sont produits par des personnes de même sexe.

Cela n’est pas une interprétation, c’est une question de fait. Il y a, cependant, plus ! Il y a le jugement de l’Église, qui a toute compétence pour dire la réalité morale de ces actes. Depuis toujours et même avant la venue du Christ, les actes sexuels entre deux personnes du même sexe sont jugés intrinsèquement déviants à l’égard de la vérité de la sexualité. Cela pour deux raisons : de leur nature, ils sont dénués de toute possibilité de procréation, laquelle exige, dans toute la biosphère, la complémentarité du principe masculin et du principe féminin. Ils sont, de plus, pour les personnes humaines, contraires à l’amour sexuel entre elles, en tant que cet amour «image de Dieu» exige leur altérité personnelle.


Le bénédiction est un sacramental «dispose la personne à recevoir un sacrement», il n’est pas uniquement un geste pieux.


La note de la CDF ne reprenait pas toute cette théologie morale parfaitement exposée par le document de 2003. Elle ajoutait une note liturgique : le sens d’une bénédiction en tant que sacramental. Un sacramental «dispose la personne à recevoir un sacrement», il n’est pas uniquement un geste pieux, comme serait celui de faire brûler un cierge à l’autel de son saint préféré. Bénir une union homosexuelle n’est pas la même chose que bénir des fiançailles. En bénissant les fiancés, l’Église reçoit leur désir de s’unir par le sacrement de mariage et «sanctifie» ce temps de préparation qui devrait être non seulement la préparation des noces, mais aussi la préparation à l’œuvre du sacrement.

L’Église ne peut pas donner une «bénédiction» à un couple homosexuel parce qu’elle ne peut recevoir leur union comme une préparation au sacrement de mariage et ne peut sanctifier leur «amour sexuel», parce que, manquant à la condition d’altérité, il n’est pas «sexuel». Cela ne signifie pas que chaque personne, individuellement, est exclue d’une bénédiction particulière. La note dit exactement le contraire. Cela ne signifie pas qu’elle ne reconnaît pas qu’il peut y avoir entre eux de la tendresse et une vive amitié, car la tendresse et l’amitié entre deux personnes de même sexe existe profondément chez beaucoup de saints et de saintes. Il est même au fondement de communautés de vie consacrée qui ne sont en aucun cas des associations d’homosexuels.

Un vaticaniste aussi expérimenté que Gerard O’Connell, un ancien jésuite, sait tout cela. Il le sait, mais il choisit de l’ignorer. Bien plus, il lance mondialement et fort habilement l’idée que la réponse au dubium est une attaque contre les personnes homosexuelles, comme si elles étaient jugées dans l’intimité de leur personne. Quelle est la force de ce procédé, et pourquoi l’utilise-t-il ?

Commençons par dire qu’il semble être aussi celui du pape François. Les liens entre ses allocutions successives et le terme auquel elles aboutissent sont trop évidents pour ne pas y voir une décision dialectique du pape François. Mais le Pape sait trop bien que cette défense doctrinale, qui doit être faite, réveillera chez beaucoup de catholiques, de quelques nations qu’ils soient, les moqueries, les insultes habituelles vis-à-vis des personnes homosexuelles. Personne ne peut juger personne. Ainsi, tout en laissant Mgr Ladaria expliquer brièvement pourquoi l’on ne peut pas demander la bénédiction divine sur un état de vie, il insiste sur un autre devoir du chrétien : la nécessité de l’amour de charité, qui se marque par la compassion et la vérité de la tendresse. Cette méthode nous déconcerte ! Mais on ne peut l’enlever à François. Alors que Mgr Ladaria, avec justesse, déclare fortement que l’on ne peut «bénir» les actes des unions des personnes de même sexe, François pense et enseigne tout aussi justement que chaque être humain porte en lui l’image divine et qu’il est un enfant de Dieu. «Diviser pour régner» était la devise des Médicis ! Diviser pour enseigner semble être celle du pape François. Mais ne nous y trompons pas, François n’a pas l’intention de dire que l’homosexualité est un produit de choix libre. Sa tendresse et sa compassion vont à la personne et non à sa sexualité qui, pour beaucoup, quoiqu’on en dise, est secrètement, au fond de l’âme, une douleur qu’on ne saurait ni comprendre, ni mesurer.


Certains journalistes voient d’un point de vue médiatique que cette subtilité du pape François est une faiblesse exploitable.


Pour la grande partie des médias, c’est autre chose. Un journaliste n’est ni un prêcheur, ni un pasteur. Il est le spécialiste de la nouvelle. Certains journalistes voient d’un point de vue médiatique que cette subtilité du pape François est une faiblesse exploitable. Ils savent bien que la note doctrinale n’a pas attaqué la personne individuelle, qu’elle ne touchait pas à la dignité inhérente à l’être humain, qu’elle n’attaquait pas l’homme ou la femme. Ils le savent, mais ils se sont ligués sur un versant du problème. Et ce n’était pas le bon ! Y croyant ou n’y croyant pas, mais faisait semblant de croire que l’union charnelle de deux personnes de même sexe est semblable à l’union d’une femme et d’un homme, qu’elle comporte d’une autre manière un essai de don mutuel, une vive attraction des personnes complémentaires, l’accomplissement de ce que Platon et Aristote appellent du nom de «quasi divin», la procréation, ils ont fustigé le doctrinal au nom de la revendication du libéralisme sexuel le plus osé, le moins naturel et le plus totalitaire.

La sexualité devient ainsi la recherche exclusive du plaisir, de la plus banale à la plus sophistiquée, peu importe ce que font les êtres humains, pourvu qu’ils arrivent à des formules de jouissance les plus exaltantes possible. Ils ont gambadé dans les fausses similitudes, franchi les obstacles de la domination sexuelle de l’un par rapport à l’autre, fermé les yeux devant les violences de la pénétration, oublié les humiliations du faible et souvent son cri de détresse. Cette sexualité que l’on peut aussi voir entre l’homme et la femme devrait recevoir la même gratification humaine que la sexualité créée par Dieu. En raison de la dignité de la personne, elle devrait recevoir la liberté et la bénédiction divine. Mais l’Église a répondu, une fois de plus, non ! Et, une fois de plus, on l’interdit de parole, en caricaturant ce qu’elle enseigne.

C’est ce que l’on appelle un procédé sophistique.

Aline Lizotte

 


1 – Un dubium est une question posée aux responsables de l’enseignement et qui est résolue par un réponse très brève, souvent un oui ou un non. La réponse de la CDF à la question de savoir s’il est licite de donner une bénédiction à une union de personnes du même sexe est «non». Mais le préfet a voulu en complément donner une explication.

2 – Une phrase de saint Augustin remerciant le pape pour son intervention pour la condamnation du pélagianisme.

 

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Réactions de lecteurs

■ «Préserver l’institution avant tout, chacun obéissait à la règle ! Une certaine hypocrisie à feindre d’ignorer cela et il est à craindre que cela continue… La réaction n’est pas venue de l’intérieur de l’Église mais de l’extérieur et cela aurait pu allègrement continuer ! Autre hypocrisie, on feint d’ignorer la hiérarchie de pouvoir sur laquelle repose l’Église qui crée un rapport d’assujettissement enrobé dans le spirituel et une vérité "révélée" qui n’est "interprétée" que par ses clercs ! Heureusement ça marche de moins en moins !! Cette Église est un barrage à celle de Christ, elle est celle des pharisiens, osons le dire !»

■ «Comme toujours le commentaire de Mme Lizotte est très bien argumenté, construit et justifie parfaitement la position de l’Église
Une phrase pourtant ne le va pas du tout :
« Il y a le jugement de l’Église qui a toute compétence pour dire la réalité morale de ces actes »
A partir de cela, où est ma liberté de conscience et de jugement !
Je peux seulement entendre :
Le jugement de l’Église qui a une compétence dans le cadre de son interprétation des écritures pour donner un avis sur la réalité morale de ces actes telle qu’elle l’entend respectant pourtant la liberté de chacun face à sa conscience et son jugement ; sinon je ne vois en effet que légalisme et un cléricalisme de pouvoir qui s’abrite derrière une capacité à manier la doctrine et les arguments, le tout au nom de l’amour et de la fraternité !!»

■ «Tous une bande d’hypocrites. Il y en a beaucoup dans l’Église, du haut en bas de la hiérarchie.»

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